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Vous vous êtes constituée partie civile, pouvez-vous nous dire combien de membres de la famille et des amis de Loan en ont fait de même ?
Nous sommes plus d’une dizaine de membres de la famille ou d’ami·es à se constituer partie civile auprès de différent·es avocat·es avec des raisons multiples.
- Pourquoi ce choix, qu’attendez-vous du futur procès ?
Outre le fait qu’il nous permet d’agir au cours de la procédure et d’avoir accès à l’instruction en cours, en actant d’un préjudice subi, le choix de se porter partie civile est également une manière pour certain·es d’entre nous d’arracher la mort de Loan au fait divers pour la resituer dans un cadre plus large : celui de la responsabilité sociale et celle de l’État dans la défense et la perpétuation d’un même continuum de violence qui trouve à son extrême le féminicide (incluant les tiers victimes) et de l’autre la violence patriarcale la plus ordinaire. Cette fameuse marelle qui nous conduit au ciel depuis l’humour sexiste, les insultes mysogines en passant par les rapports de couple inégalitaires, les conjugalités pathologiques qui réduisent les femmes à de simples objets par l’humiliation, la jalousie ou le contrôle. Le lien doit être fait entre ce qui nous semble anecdotique ou quotidien et les crimes commis contre les femmes car les féminicides (et donc les décès des tiers victimes) ne sont pas des accidents – ils sont des crimes protégés par un État qui ne protège pas les femmes et les victimes de ces violences. Loan en a fait les frais comme celles – encore plus nombreuses – qui en meurent par centaine tous les ans en France. Et pour lesquelles rien n’est fait ou si peu. C’est un changement collectif, sociétal mais aussi juridique que certain·es d’entre nous attendent de ce procès et au-delà : des politiques publiques finançant les centres de lutte et prévention contre les violences faites aux femmes ; des obligations de soin pour les auteurs des VSS ; des formations pour proposer un accueil et un suivi adapté des victimes ; des enquêtes poussées et menées dans des délais rapides suite à des plaintes pour VSS ; une augmentation des poursuites décidées par le procureur pour diminuer les classements sans suite ; des cours d’éducation sexuelle et émotionnelle généralisés dans l’enseignement mais aussi les institutions, les associations et les entreprises ; des traitements médiatiques mettant au jour les causalités et les responsabilités pour que cessent ces meurtres de masse et l’impunité qui les autorise.
- Dans quel état d’esprit vous, les membres de la famille et les proches de Loan êtes-vous ? Espérez-vous (encore) que toute la lumière soit faite sur les circonstances de la mort de Loan ?
Rien ne nous ramènera Loan. Et la lumière jetée sur les circonstances de sa mort – si elle nous permettra de toucher à la vérité de sa disparition et d’attester de la mise en œuvre d’une volonté féroce de destruction que les anglo-saxons nomment « overkill » ou sur-meurtre pour traduire cette volonté d’anéantissement – n’appaisera en rien la douleur de sa perte. Nous ne souhaitons pas exposer l’obscénité des détails de son décès ni la souffrance qui est la nôtre. En revanche, si nous voulons que sa disparition ne soit pas qu’une immense déploration qui nous laisse sans prise, nous sommes plusieurs à penser que nous devons porter haut et fort le fait que Guillaume Dubois n’est ni un monstre ni un fou, mais le pur produit d’une société patriarcale et d’un État qui perpétuent la culture des violences sexistes et sexuelles, un homme violent déjà passé à l’acte – et que rien n’a arrêté –, un homme violent qui a commis l’irréparable – comme tant d’autres chaque jour. La mort de Loan en témoigne : le féminicide est un crime de pouvoir qui se reporte sur d’autres, femmes – en tout premier lieu –, mais aussi enfants et partenaires. Et qui donc nous concerne toutes mais aussi tous : tout le monde doit donc se positionner pour démanteler cette société patriarcale qui bénéficie aux hommes, tout le monde doit explicitement travailler à rejeter ces modèles et structures collectives qui perpétuent des masculinités hégémoniques pour lesquelles la violence reste la valeur cardinale. Souhaiter ce changement radical, collectif et politique, souhaiter l’émergence de masculinités alternatives, c’est encore le meilleur moyen pour certain·es d’entre nous de rendre honneur à Loan qui aspirait lui aussi à ces transformations.
(signataires : E. F, T.M., S.M-C., B. M-C.)