Pourquoi je soutiens Arnaud Montebourg

Pour Bertrand Monthubert, secrétaire national du PS à la recherche et à l’enseignement supérieur, mathématicien, l'audace politique est la seule issue positive à la crise.

Pour Bertrand Monthubert, secrétaire national du PS à la recherche et à l’enseignement supérieur, mathématicien, l'audace politique est la seule issue positive à la crise.

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puceinvite.jpgOn a coutume de dire qu’une élection présidentielle se gagne sur un projet ; mais l’état dans lequel l’UMP de Nicolas Sarkozy laisse le pays appelle plus, et le risque de voir de plus en plus de Français désespérer des valeurs fondatrices de notre vie politique, obligent à aller plus loin : l'élection présidentielle de 2012, plus encore que les précédentes, se jouera sur la capacité, pour la gauche, de proposer une vision pour la société, de décrire cet horizon et les chemins qui y conduisent, selon des principes aux antipodes de ce à quoi les Français sont aujourd’hui confrontés : culte du chef et caporalisme, refus du débat jusqu’au déni de réalité (voire à la destruction systématique de l’appareil de prise de mesure, comme l’INSEE le vit au quotidien), prise en compte d’intérêts particuliers plutôt que de l’intérêt général.

Car ce qui est catastrophique dans la politique selon Nicolas Sarkozy, c'est que sous les déguisements d’un discours tantôt ultra-libéral et tantôt purement réactionnaire, elle ne trouve au fond sa cohérence que lorsqu’on comprend qu’elle est l’expression de la logique d'une caste qui ne recule devant rien pour arriver à ses fins, pour satisfaire ses intérêts. En effet, la dérive d’un clan, dont la chronique scande la fin du quinquennat – de secrétaire d’Etat démissionné à ex-ministre mis en examen – maintenant que la peur a cédé à l’indignation, ne doit pas masquer le combat idéologique global. Car la mondialisation financière, cette décadence de l’idéologie libérale, ne sert pas seulement de fonds de discours aux marionnettes qui nous gouvernent : elle a contaminé une grande partie des institutions de notre monde, ce qui explique que, depuis des années, voire des décennies, nous sommes abreuvés de dogmes, de tabous, qui réduisent d'autant l'espace du choix politique. Certains groupes de pression ont réussi à constituer des monopoles de pensée, s'en éloigner revient à entrer en hérésie. Et les Français ne s'y sont pas trompés, qui s'abstiennent de plus en plus, qui rejettent, souvent sans nuances, les partis qui ont occupé le pouvoir, accusés de ne pas leur donner d'espoir.

Le Parti Socialiste a pris, pour une certaine part, la mesure de ce désespoir politique. Depuis 2008, nous avons travaillé pour construire un projet dont les Français pourront se saisir positivement pour élire un successeur de gauche à Nicolas Sarkozy. Ce projet, qui rassemble tous les socialistes, marque de vraies ruptures, pose les bases d'un renouveau éducatif, social, industriel. Nous avons, je crois, réussi la première étape.

Nous entrons désormais dans une nouvelle phase, périlleuse. Les primaires citoyennes sont une innovation politique qui peut créer un élan qui accompagnera notre candidat ou notre candidate jusqu'au succès. La démultiplication des prises de parole qu’elles autorisent, la possibilité de mettre en lumière et d’affiner de nombreuses facettes des propositions des socialistes, en font une formidable opportunité pédagogique – pour les électeurs, mais aussi et surtout pour les politiques. C’est dans cet esprit qu’il faut les aborder, car à défaut elles peuvent aussi être un échec, si elles ne sont qu’une pré-campagne traditionnelle qui ne susciterait alors guère l’intérêt des Français.

Or cette phase des primaires se déroule dans un contexte international qui est aussi préoccupant qu'il peut constituer une chance pour la gauche si elle accepte de s'en saisir. La crise que nous vivons n'est pas une surprise. Nous savions, avant 2008, qu'une crise allait arriver. Tout du moins, si nous savions écouter certains économistes, certes pas toujours dans le camp dominant, nous le savions. Nous savions, après 2008, que la crise n'était pas finie. Que sur le fond, rien n'avait vraiment changé. Et que les maîtres de la finance, qui ne vivent que du court terme, ne se préoccupaient pas de la rechute pourtant inéluctable – quand ils n'allaient pas jusqu'à spéculer sur celle-ci. Et d'un certain côté, nous ne devons pas leur en vouloir : ce n'est pas leur rôle. Mais nous devons en vouloir aux responsables politiques qui n'ont rien fait pour les empêcher de nuire, malgré leurs rodomontades à usage médiatique immédiat, qui n'ont rien fait pour transformer la finance internationale malgré l’opportunité offerte. Nous devons en vouloir à ceux qui ont laissé exploser les inégalités et qui ont sciemment saboté tous les tremplins, tous les filets qui permettaient d’échapper à une prédestination sociale qui rassure la droite jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Pour nous, ce temps est révolu. Mais pour cela, nous devons nous libérer d’un certain conditionnement, qui vise à nous empêcher de nous saisir de tous les outils dont un gouvernement dispose, mais qui contrarient ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change.

Ce conditionnement s’exprime aujourd’hui principalement à travers les références utilisées pour penser nos projets. Continuerons-nous à nous référer à des chiffres aux pouvoirs semble-t-il magiques, comme les critères de Maastricht imaginés à la fin des années 1980, sur les bases d’une macro-économie aujourd’hui scientifiquement dépassée – qui, par exemple, ignorait largement la notion de trappe à liquidité ? Continuerons-nous à considérer l'indépendance de la banque centrale européenne comme un fait de nature, auquel les responsables politiques européens ne pourront jamais rien changer, alors que des géants de l'économie mondiale n’ont pas fait ce choix ? Continuerons-nous à exclure le recours à une vraie politique monétaire pour sortir de la crise de la dette, en nous laissant ainsi enfermer dans la logique auto-destructrice qui veut qu'on ne peut réellement agir que sur les dépenses, et donc mettre en place l'austérité, brisant ainsi des vies tout en saignant l’économie ?

Dans une situation si difficile, la gauche a un devoir d'imagination qui doit l’emporter sur la frilosité et elle n'a pas droit à l'ambigüité. Les Français, qui ont de la mémoire, ne nous le pardonneraient pas. Le rejet de la politique de Nicolas Sarkozy est fort, mais il ne suffira pas ; nous en avons fait l'expérience. Notre projet politique contient les fondements d'une véritable alternative politique, mais notre succès dépendra de notre manière d'incarner ce projet, de choisir des priorités audacieuses : il s’agit de le porter comme un flambeau, ce projet, et non comme une corvée.

Depuis quelques semaines, la campagne des primaires a véritablement commencé, et les candidats ont pu montrer quelles lignes de force ils veulent porter dans le débat. Dans la situation que nous connaissons aujourd'hui, c'est pour moi Arnaud Montebourg qui apporte les réponses les plus claires, qui met en avant cette radicalité qui est aujourd'hui la seule position politique raisonnable. Son engagement constant, que ce soit contre les paradis fiscaux qui constituent l'exemple même de la faillite politique de régulation du système financier, ou contre les dérives institutionnelles que Nicolas Sarkozy pousse à l'extrême, nous conduisant à une république déchirée, est essentiel. Son combat pour la démondialisation financière pour restaurer l’internationalisme démocratique qui renoue avec la grande histoire de la Gauche est le seul à la hauteur des enjeux de la crise.

Au-delà, j'ai choisi de le soutenir car je connais l'importance qu'il accorde au mouvement social. Notre parti a trop souffert de considérer qu'il y avait d'un côté ceux qui se battent dans la rue, et qu'on reçoit au plus fort de la bataille, et de l'autre ceux qui gèrent, qui sont sérieux. Nous devons ouvrir les portes et les fenêtres, entendre ceux qui se battent contre la destruction des solidarités et créent les nouvelles idées. Et les sujets ne manquent pas. La désindustrialisation progresse, marquée par des combats comme ceux des salariés de Molex. La recherche industrielle est en miette et le commerce extérieur atteint des déficits records. La régression sociale s'installe. Le milieu associatif est abandonné. Les travailleurs sociaux sont confrontés à la montée de la tension sociale, des ravages de la crise, et n'ont plus de moyens pour soulager le présent, pour proposer un avenir. L'éducation est ravagée, à coups de suppressions de classes, d'absences non-remplacées, de formation des maîtres déficiente. Ce ne sont pas seulement les postes d'enseignants qui sont touchés, c'est tout l'entourage éducatif, social et sanitaire qui se désagrège. La situation est critique : les jeunes ne veulent plus exercer ces métiers pourtant fondamentaux. Une politique attractive de pré-recrutement d'enseignants est une urgence. Dans l’enseignement supérieur et la recherche, la précarité et la concurrence généralisée sont en train de saboter les laboratoires et les universités. Asphyxiée financièrement, la recherche publique a été démolie pour favoriser sa reprise en main par le pouvoir. Fait incroyable et inquiétant, nous sommes entrés dans une récession étudiante : le pourcentage de bacheliers qui poursuivent des études supérieures est en baisse. Il faut le dire clairement, les réformes de la droite sont catastrophiques. La loi de réforme des universités « LRU » fait naturellement la fierté de Nicolas Sarkozy, puisqu’elle est calquée sur l'hyper-présidentialisme qui lui sert de système de pouvoir : un président apparemment tout puissant, un conseil réduit à lui voter des blancs-seings ou à le renverser et une réalité du pouvoir qui s’exerce ailleurs, dans les appels à projets opaques du ministère, voire dans les algorithmes de répartition des moyens savamment travaillés pour avantager les affidés, ou plus simplement encore dans la pénurie systématisée où l’on n’est libre que de passer sous les fourches caudines du pouvoir pour boucler son budget. A l’université aussi, il faut changer de république : ce n'est pas un replâtrage dont nous avons besoin, mais d'un changement de cap ; une nouvelle loi devra être centrée sur la démocratie, la collégialité, les libertés académiques.

Partout dans la société, des citoyens tentent de contrer le rouleau compresseur de la droite décomplexée. C'est eux que nous devons aider, et sur eux que nous devons nous appuyer. Cette alliance est la clef de la victoire en 2012. Or leur confiance ne va pas de soi, tant ils ont souvent été seuls dans leurs combats, et trop souvent face à l’échec – momentané, espérons-le.

Or, depuis quelques mois, j'ai pourtant pu constater combien le travail important que nous menions commençait à être parasité par ceux qui, l'échéance présidentielle arrivant, veulent faire partie du prochain train du pouvoir après s'être accommodés de la direction prise par le TGV sarkozyste. Dans mon secteur d'activité, l'enseignement supérieur et la recherche, j'entends depuis longtemps des collègues avec qui j'ai lutté au sein de Sauvons la recherche qui, tout en me renouvelant leur confiance, me disent leurs doutes profonds sur le fait que le Parti Socialiste prendrait une autre direction, leur crainte qu'une fois encore, ceux qui se satisfont de la politique actuelle sauvent la mise, et limitent la portée de notre projet. J'ai pu les démentir, par mes prises de position au nom de mon parti, par des textes qui marquent la volonté de rupture avec la logique de la politique de Nicolas Sarkozy qui déstabilise, étrangle la recherche et les universités comme elle le fait dans le reste de la société. Mais il suffit parfois de quelques erreurs symboliques, pour que le trouble soit jeté parmi ceux qui ont été depuis des années à la pointe d'un combat dur et essentiel pour les valeurs du savoir contre la dérive managériale de notre secteur.

Sans doute suis-je tout particulièrement sensible à ces signes qui, peut-être, témoignent avant tout d’une préoccupation de visibilité médiatique au détriment de la cohérence politique. Mais c’est que ma légitimité politique est née d'un de ces combats collectifs, celui de Sauvons la Recherche, qui a réussi à la fois à faire plier le gouvernement de Jacques Chirac, et à construire des propositions rassembleuses d'alternative politique. Elle m'impose de rejeter toute ambigüité sur la portée réelle des transformations que nous voulons mettre en œuvre pour redonner un avenir à la recherche et l'enseignement supérieur.

Le projet de société que nous devons proposer ne peut pas traiter le savoir comme un sujet parmi tant d'autres, ou bien la recherche comme l'éternel auxiliaire de l'innovation. Il doit donner à la connaissance une place centrale. Car nous sommes de plus en plus confrontés à un besoin de savoir, de savoir partagé. Du savoir au meilleur niveau, pour répondre à la soif de connaissance de la population, et pour éclairer les choix politiques que nous devons faire face à des situations qui ont une composante scientifique importante. Du savoir partagé le plus largement, car pour exercer sa citoyenneté aujourd'hui, il faut pouvoir s'approprier ces débats difficiles : la culture est une nécessité, et au sein de la culture il y a la science. Quant à ceux que l’idéal d’un savoir partagé qui est son propre objectif ne ferait pas rêver, qu’ils songent aux catastrophes technico-scientifiques qui s’enchaînent – d’Haïti à Fukushima et de la décapitation de l’Etat polonais à l’occasion d’un accident d’avion au crash du Rio-Paris – et comprennent qu’élever le niveau scientifique général de la population d’une société techniquement avancée n’est pas simplement une idée généreuse, mais la seule manière de parer aux dangers que nous créons chaque jour pour nous et pour l’environnement. Il s'agit pour nous de redonner un sens politique au mot "progrès", un mot qui ne peut plus être érigé de manière naïve, en occultant le fait que le progrès des uns peut être l'enfer des autres. Le progrès, pour les hommes et les femmes de gauche, c'est ce qui permet de tendre vers une société plus juste, plus égalitaire, plus émancipatrice, plus savante.

Je veux enfin soutenir un candidat qui place la déontologie au premier rang de son engagement. Notre société est malade de ses conflits d'intérêts, qui instillent une défiance croissante envers les experts. Mais nous n'en sortirons pas par des lois de circonstance, des déclarations sans intérêt, si nous ne changeons rien au système qui met chacun en situation de conflit d'intérêt. Pour guérir, notre République doit affronter les forces qui, par un lobbying ravageur, réussissent à faire prospérer leurs bénéfices, en rendant dépendants, financièrement, les producteurs de savoir. Là aussi, aucune ambigüité n'est de mise, et nous aurons besoin d'un candidat qui a fait ses preuves sur le terrain de l'intégrité morale.

Les primaires citoyennes sont une occasion unique pour les citoyens de gauche de peser dans le débat, de choisir la profondeur de la transformation à opérer. L'issue n'est pas écrite, encore moins qu'elle ne l'était en 2007. Avec Arnaud Montebourg, nous allons montrer, face au désespoir et à la révolte et au-delà de l'indignation, qu'une autre France est possible, si nous mettons nos idées aux services de nos rêves.

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