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Vendredi 26 décembre 2025, un homme agresse trois femmes au couteau dans le métro parisien, la presse parle d'un Malien sous OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français). « Un Malien déjà condamné pour agression sexuelle, et sous OQTF, libéré après 90 jours de rétention administrative poignarde 3 femmes dans le métro parisien », fustige Eric Ciotti, chef de file de l'UDR allié du Rassemblement national. « Il n'avait plus rien à faire en France ! » postillonne-t-il de sa voix stridente et pincharde.
Dès le lendemain, une publication virale sur les réseaux sociaux m'interpelle :
« Moi, citoyen Français, je réclame sans délai le renvoi de toutes les personnes sous OQTF, sans exception. Marre de voir nos sœurs violées, blessées ou torturées. »
Ce message me questionne : le phénomène est-il si massif ? Des hordes d'étrangers sous OQTF violent, blessent et torturent des Françaises quotidiennement sans que je le sache ? Mon angélisme islamogauchiste m'aveugle-t-il si puissamment que je ne suis même pas en mesure de regarder cette horrible réalité en face ? Patiemment je cherche.
Alors, combien ? Combien d'étrangers sous OQTF cela concerne-t-il en 2025 ?
Et le racelard créa sa réalité
Malgré mes efforts, je ne trouve rien. Ou presque rien, cela ne semble concerner qu'une personne, ce fameux Malien. Sauf que deux jours après l'agression dans le métro parisien, le ministère de l'Intérieur indique que cet homme disposait en réalité d'un passeport Français, il a été naturalisé en 2018 et depuis trois ans les services de l’État n'ont pas été capables de l’identifier comme tel, ce que le gouvernement qualifie de « dysfonctionnement ». Oui, l’État dysfonctionne, tout comme cet homme qui est décrit comme étant « en grande désorganisation sociale et personnelle », souffrant de « troubles psychiatriques et addictifs ».
Cela réduit considérablement mon compte à... zéro. Je recompte quand même par acquit de conscience : zéro, rien, néant, wallou, nul. Il y aurait donc deux réalités alternatives : un monde où « nos sœurs » sont massivement agressées par des étrangers sous OQTF et un autre où cela n'existe tout simplement pas. Le monde des fantasmes et le monde des statistiques, du réel.
Les personnes qui publient ce message sur les réseaux sociaux sont-elles conscientes que leur vision du phénomène n'est basée sur aucune réalité concrète, identifiable et quantifiable ? Ou sont-elles réellement submergées par la peur de voir leurs « sœurs » violées ? Dans les deux cas, elles y trouvent un bénéfice. En allant vite, on pourrait conclure qu'elles sont simplement racistes et trouvent ici une confirmation que leur racisme est justifié. Mais c'est un peu court. Ce message viral repose certainement sur d'autres moteurs et d'autres affects assez puissants pour évacuer le réel.
Quelqu'un qui croit en une menace exagérée ou totalement inventée (fantasmée) est traversé par des sentiments réels, par une peur tangible. Ses réactions d’autodéfense l'amèneront donc à réclamer logiquement des mesures extrêmes et liberticides pour répondre à la menace supposée. Le qualifier de raciste ou xénophobe ne suffit pas à comprendre le processus. D'autres dénominations, puisées dans les sciences psychosociales, dans la psychologie et la psychanalyse, peuvent nous aider à y voir plus clair.
Comment qualifier l’illusionniste ?
La première qualification qui nous vient en tête, la plus facile et évidente, est « paranoïaque » : la personne voit et ressent le danger qu'elle se construit mentalement, même lorsqu'il est minime ou inexistant, et réagit donc de manière disproportionnée. Ce danger est d'autant plus grand que bon nombre de ses concitoyens ne le voient pas ou l'ignorent, voire s'en amusent. Il est donc de son devoir de sauveur patriote de clamer fort que le péril est là, qu'il avance, et qu'il est urgent de réagir.
Puis, on pense au « syndrome de la victime » qui est la perception constante d’être menacé, individuellement ou collectivement. Cette injustice justifie des mesures draconiennes contre l'ennemi supposé. Bien sûr, il n'est pas question d'évacuer les termes « xénophobe » et « raciste » quand la peur cible spécifiquement des groupes ethniques, religieux ou nationaux. Une couleur de peau différente (Des noirs ! Sauve qui peut !) facilite le repérage des potentiels violeurs et tueurs, l'expulsion massive est plus pratique à mettre en œuvre puisqu'il s'agit simplement de rafler dans les rues tous les noirs sans besoin de vérifier leurs papiers, leur origine et leurs antécédents.
Une autre dénomination adaptée à ces personnes serait « autoritaire ». C'est au nom de la « sécurité » que seront justifiées des mesures violentes telles les expulsions forcées et les privations de droit, cela au mépris des libertés individuelles. Autoritaire et « populiste » dans le sens où les discours simplistes exploitent aisément des peurs irrationnelles à des fins très politiques : le peuple souffre, les gouvernements ne font rien, or nous avons la solution, il faut frapper fort et ne plus se perdre dans de bons sentiments qui font le jeu de nos ennemis. Les OQTF violent et tuent ? Expulsons tous les OQTF, il n'y aura ainsi plus de viols et de crimes. Un discours qui s'adresse aux personnes qui n'ont que peu de discernement et de réflexion, mais justement, comme c'est la réflexion qui nous a mené au chaos, arrêtons de réfléchir et agissons.
La peur m'anime
Un concept classique en sociologie décrit ces peurs collectives amplifiées par certains médias et certains politiques, il s'agit de la « panique morale » (« moral panic » en anglais). On pourrait parler aussi de stratégie du choc qui joue aussi sur les émotions : comment peut-on accepter tous ces viols ! Ces agressions sont le fait d'une catégorie de la population (« scapegoating » : « mécanisme du bouc émissaire »), on sait qui sont les criminels (les noirs, les arabes, les étrangers...), mettons-les donc hors d'état de nuire tout de suite. La désignation d'un bouc émissaire canalise la haine qui prend sens puisqu'on en visualise la cause, l'auteur, la solution, et on peut fustiger l'absence apparente de mobilisation contre ce qui nous fait horreur. Les médias et politiques s'y livrant détournent l'attention des vrais problèmes tout en contentant une partie de la population en alimentant leur âtre d'une flamme bleu blanc et rouge.
Dans ce contexte précis (peur des OQTF comme menace violente, appel à expulsions massives), on peut parler de « xénophobie sécuritaire », qui n'est pas un simple racisme mais une xénophobie basée sur un fait précis, la dangerosité des individus ainsi ciblés. En sciences politiques, on définit cela comme un « discours populiste d’extrême droite » qui mélange une peur exagérée, un racisme latent et un autoritarisme sécuritaire.
Ces personnes se rendent souvent malheureuses toutes seules en cultivant une peur disproportionnée face à une menace statistiquement minime ou mal évaluée. C'est là que nous convoquons la psychologie en parlant de « mécanisme de l'auto-empoisonnement ». Car la peur irrationnelle crée un cercle vicieux (ou vertueux puisque causes, conséquences et absence de solutions s'alimentent). Ce mécanisme entraîne une focalisation sur des faits divers amplifiés par les réseaux sociaux et les médias réactionnaires. Cela peut générer une anxiété chronique, du stress et une méfiance généralisée envers le monde extérieur. La conséquence est une vie plus anxieuse, avec moins de confiance dans les institutions, les voisins, la société et envers ceux qui nous sont de manière évidente si différents (couleur de peau, culture, traditions...). Ce stress empoisonne le quotidien et entraîne des conséquences psychologiques, voire simplement une réduction de la longévité.
Cohérence et bénéfices
L'« hypervigilance » peut être définie comme une pathologie si la personne est en état permanent d'alerte, cela l'épuise mentalement et physiquement, peut l'isoler socialement, ce qui réduit ses interactions positives et l'étendue de son tissu social. Colère et frustration prennent le dessus sur d'autres sentiments positifs, le sentiment d'impuissance alimente le ressentiment permanent et l'idée que les autres, les élites, nos dirigeants ne sont bons à rien, alors que nous, les fantasmeurs, serions illuminés par la connaissance, presque des élus puisque nous serions finalement peu à avoir les yeux grand ouverts. Les autres sont donc bêtes, naïfs, ils font le jeu de l'ennemi, ils sont les « idiots utiles », les paillassons, les passifs, les fragiles.
Et paradoxalement, cette peur donne un sentiment de cohérence au monde tout en justifiant des positions identitaires fortes. Chaque fait divers vient confirmer ce que l'on pensait (on ne fera pas cas des faits divers qui viennent au contraire infirmer), si le violeur se nomme Akim c'est bien la preuve que nous avons raison depuis le début. Et ce positionnement est bien plus confortable que se contraindre à affronter la complexité des problématiques (ghettos sociaux, conséquences des colonisations, délinquance multiforme, inégalités...) qui exigeraient lectures, réflexions, déconstructions. Cette peur est bien sûr amplifiée par les bulles informationnelles qui déforment la réalité au lieu de se concentrer sur des menaces vérifiables, sur des études scientifiques et statistiques, sur des raisonnement conviant l'Histoire, la territorialisation ou les méfaits du capitalisme par exemple. Persister dans une irrationalité aussi forte (la Terre est plate, les illuminati dirigent le monde, tout comme les juifs, nos élites boivent du sang frais de bébé pour rester jeunes....) procure de surcroît des bénéfices psychologiques très concrets, des bénéfices identitaires et existentiels.
Dans cette quête de sens et de cohérence, le monde devient simple et prévisible : « les OQTF représentent un danger, c'est un fait, nouvelle brique dans l'édifice ». Il n'est plus complexe et incertain, il est maîtrisable. De plus, cela peut s'accompagner d'une forte appartenance à un groupe, à une communauté (réseaux sociaux, rassemblements...) qui partage les mêmes idées, les mêmes peurs et les mêmes solutions. Cela renforce le lien social et combat la solitude.
Un autre bénéfice évident est le sentiment de supériorité morale : on est du côté des « réalistes » qui ne se cachent pas derrière de jolies phrases, contrairement aux candides déconnectés ou protégés du chaos par leur mode de vie. Nous seuls serions clairvoyants et conséquents. Cela permet également de décharger une colère qui nous habite : comme le disait Françoise Dolto, expulser des gros mots ou slogans violents permet d'extérioriser des « boules de violence », cela libère de la tension tel un exutoire cathartique. Enfin, cela permet d'éprouver un contrôle illusoire du réel (en le remodelant, voire en l'inventant) et donne l'impression d'agir face à une impuissance réelle. Le cerveau sécrète de la dopamine (appelée ici « dopamine du combat »), une récompense neurologique addictive.
Le cerveau c'est CNews
La peur justifie la violence (symbolique ou réelle), cette violence expulsée renforce le sentiment d'appartenance à un groupe, le groupe valide la peur qui justifie la violence... Sortir de ce schéma, ce cercle vertueux pour l'ego, demanderait un effort intellectuel gigantesque pour reconnaître ses biais cognitifs, affronter le doute, commencer à déconstruire, ce qui explique la persistance. Une énergie colossale que l'on peut trouver dans une grave dépression (qui entraîne une profonde remise en question) ou un travail analytique au long cours. Le cerveau préfère en général adapter la réalité à la croyance plutôt que l’inverse, cela afin d'éviter des dissonances cognitives évacuées depuis des années. Et le cerveau, ce traître, préférera toujours qu'on lui conte des histoires d'horreur plutôt que des histoires simples et positives, il est voyeur, avide de sang et de sensationnel.
La croyance est nourrie par des émotions fortes (peur, colère, ressentiment), ce qui fait d'elle une entité bien plus puissante que des statistiques et des arguments rationnels. Tenez, un petit test : combien d'OQTF ont agressé des Français en 2025 ? Vous avez déjà oublié : zéro ! Wallou on vous dit !
Si une position idéologique est liée à la peur et à l’indignation (sentiments légitimes), toute critique est vécue comme une fronde, une attaque personnelle, une manière de nier ces sentiments. De plus, ces croyances sont tellement ancrées, produites par des affects et raisonnements concaténés souvent depuis la petite enfance et stratifiées par des années d’accumulation (nouvelles couches confirmées sur d'autres couches confirmées), de renforcements mutuels au sein des groupes et d’adaptation, qu'imaginer déconstruire l'édifice par des arguments est totalement irréaliste. On nomme ce phénomène « le structuralisme des croyances ».
Ils en tiennent une couche
En effet, chaque nouvelle information tamisée et sélectionnée par notre filtre vient consolider la structure couche après couche, comme des strates géologiques. Ces couches se forment très tôt dans la vie, elles sont engendrées par le déterminisme social, c'est-à-dire le milieu familial, la société, l'éducation, les cercles proches, les médias, l'héritage historique... Tout semble converger pour rendre cette idéologie naturelle et évidente, voire incontestable. Une fois ces couches gravées dans l’identité, remettre en cause l'ensemble de la construction en réexaminant ses choix équivaut à douter de soi jusqu'aux racines de sa personnalité.
Ce serait comme tenter de démolir un immeuble avec une petite cuillère en commençant par le crépi, puis le bardage, l'isolation, les cloisons, le plancher... jusqu'aux fondations. Car sous ces murs porteurs se nichent la peur de l'inconnu et le vide existentiel (avant la première couche, nous n'existions pas). On soupçonne qu'un effondrement des certitudes entraînerait un effondrement de tout son être et un reniement de tout ce qu'on a défendu (nos idées, notre famille, nos groupes d'appartenance...). Une conversion idéologique, si elle est possible, en passerait donc forcément par une crise personnelle majeure.
Alors la personne préfère refouler, et ses croyances servent finalement de défenses contre des angoisses bien plus profondes. C’est pourquoi la plupart préfèrent (consciemment ou non) demeurer dans leur forteresse d'illusions, même si elle les rend malheureux, apeurés, colériques et hostiles à des catégories entières de la population. Le statu quo crée une douleur qui est connue, alors que le changement est un indéfini absolument terrifiant.
Construit de biais
En psychologie cognitive, on parle de « biais de confirmation » : le cerveau cherche activement les informations qui valident ses croyances préexistantes et ignore le reste, voire le rejette activement et avec force de dénigrement. Ici (les OQTF agressent), le biais de confirmation est couplé au « biais d'ancrage » (on sait et on a toujours su), ce qui explique pourquoi changer d'avis peut être destructeur, on préférera donc largement rationaliser ses erreurs (et persister dans l'errance de l'irréel seulement tangible pour soi).
Freud dirait que ces peurs xénophobes sont des projections, qu'en maudissant l'autre c'est soi-même que l'on maudit : la personne attribuerait à l'« étranger » ses propres pulsions agressives refoulées. Lacan parlerait du « Grand Autre » : la peur de l'étranger masquerait une angoisse face au vide symbolique, face à l'absence de sens garanti capable d'apaiser le cerveau dans sa recherche de cohérence. L'immigré devient ainsi le signifiant du chaos à combattre. Cette ambivalence protégerait de quelque chose d'encore plus terrifiant : notre propre précarité identitaire. C'est la peur de ne plus savoir qui l'on est, quelle est notre « souche », quelles sont nos « racines ». La peur de ne pas être certain d'avoir fait les bons choix, les bons raisonnements, et d'avoir opté pour la bonne évolution.
Une thérapie de conversion à l'anti-racisme ?
Alors, que peut-on faire pour aider ces pauvres gens à y voir plus clair ? Existe-t-il une solution ? Y a-t-il une recette ? Est-ce qu'en leur prouvant qu'aucune personne sous OQTF n'a « violé, blessé ou torturé » en France en 2025 peut les faire douter ?
Mon avis personnel et intime est celui-ci : non. C'est foutu. C'est trop tard. Pas la peine de déployer des trésors d'énergie et de patience, cela ne sert à rien. Une déconstruction réussie (bien qu'improbable) passerait éventuellement par une rencontre humaine qui briserait le fantasme, accueillerait la fragilité en sécurisant. Mais le racisme est un héritage structurel, et l'édifice construit ne s'écroulera pas aussi facilement. La transmission familiale et sociétale a eu lieu, les préjugés ont été offerts, filtrés, acceptés et intégrés, ils ont été « confirmés » des milliers de fois. L' « étranger » (ici l'OQTF) est « déjà positionné comme menace » (selon Lacan), le rejet et la haine sont donc « intériorisés comme morale inconsciente » (Freud).
Déconstruire n’est pas juste « changer d’avis », c’est se réinventer totalement contre son milieu, contre son histoire familiale, contre sa culture, contre ses perceptions. Cela demande de trahir non seulement ses certitudes, mais aussi ses ancêtres symboliques. Car l’individu est prisonnier d’un système qu’il a construit et qu'il reproduit depuis toujours. Cet individu est donc perdu à la cause internationaliste, à l'antiracisme, mais il est à sa place de son échelle de valeurs et dans ses groupes de confirmation, il a les idées très claires selon son propre logiciel.
Il est à sa place, en sécurité.