résistances à Bassens, Marseille

II Les modalités de la résistance aux discriminations

à partir d'extraits du livre : BASSENS, CHRONIQUE D'UNE CITE PARTICULIERE, MADE 2008

« Je vous présente en offrande le mot créolisation, pour signifier cet imprévisible de résultantes inouies, qui nous gardent d'être persuadés d'une essence ou d'être raidis dans des exclusives. »

«  Je réclame pour tous le droit à l'opacité , qui n'est pas le renfermement .
C'est pour réagir par là contre tant de réductions à la fausse clarté de modèles universels .
Il ne m'est pas nécessaire de « comprendre » qui que ce soit , individu, communauté, peuple, de le « prendre avec moi » au prix de l'étouffer, de le perdre ainsi dans une totalité assommante que je gèrerais, pour accepter de vivre avec lui, de risquer avec lui .

Que l'opacité, la nôtre s'il se trouve pour l'autre, et celle de l'autre pour nous quand cela se rencontre, ne ferme pas sur l'obscurantisme ni l'apartheid, nous soit une fête, non une terreur . Que le droit à l'opacité, par où se préserverait au mieux le Divers et par où se renforcerait l'acceptation, veille, ô lampes ! sur nos poétiques . » E.Glissant Traité du tout-monde 1997

 

Les contre-pouvoirs qui négocient : l'action politique collective

 

Le comité de locataires, des habitants de bonne foi : négocier, résister, avancer

 

« Doléance des habitants de Bassens adressée au Maire :

Le 7 janvier 1967

Les habitants de la cité Bassens, réunis ce jour 7 janvier1967 vous font part des doléances suivantes :

  • l'éloignement des transports crée des difficultés, particulièrement aux mères de famille

  • l'absence d'éclairage de la Cité et dans les cages d'escaliers est un danger permanent

  • le manque de téléphones dans la cité se fait cruellement sentir particulièrement dans les cas d'urgence …. »

 

« 25 juillet 1967

Les locataires de la cité Bassens, soussignés, tiennent à attirer votre attention sur leur situation :

- les loyers trop chers pour de tels logements et pour les ressources de la plupart des locataires

  • les poursuites, et les frais supplémentaires en découlant, contre les plus malheureux

  • le nombre de logements surpeuplés de façon critique

  • l'absence d'équipement : téléphone, boîte postale, commerces etc

  • l'absence d'électricité dans les escaliers

l'absence de clôture le long de la voie ferrée

Nous vous demandons de faire le nécessaire pour une solution à ces divers problèmes et de recevoir une délégation pour vous entretenir, ou mieux encore, de rencontrer cette délégation à Bassens même afin que vous constatiez par vous-même notre situation ... »

 

La cité est occupée en 1964 . « La mairie » ou « la SCIC » ou « la SAMCLE » dit que c'est un logement pour 2 ans , une cité de transit en résorption d'un « bidonville » .

Les habitants patientent 2 ans . Constatant qu'il ne se passe rien, ils se réunissent et écrivent en janvier 1967 au Maire de Marseille pour au moins demander les équipements minimum , en attendant le relogement .

Puis ils adressent un nouveau courrier en juillet 1967 pour stipuler qu'en plus des équipements, il faudrait mieux considérer la question de l'inadaptation des logements .

En fait le maire s'est déjà préoccupé, en 1966, des possibilités de leur expulsion . . . vers l'Algérie par exemple, sans résultat . Silence des  Autorités 

 

 

Les locataires commencent progressivement à ne plus payer leur loyer, puisqu'ils se sentent abandonnés à leur sort . «  …. Mais Bassens c'était comme une porcherie, les logements n'étaient pas bien, ce n'était pas entretenu . Alors il y en a qui ont commencé à ne pas payer, et moi aussi j'ai commencé à ne pas payer . Parce que les voisins m'ont dit : comment ! Pourquoi tu payes toi ! Tu veux qu'on nous jette dehors ?  . Je suis resté au moins un an comme ça . On voulait faire ensemble, chacun comme tout le monde ... » M C.

 

« Ce n'était pas vraiment une grève des loyers parce qu'on n'était pas encore regroupé en comité, mais les gens ont commencé à ne plus payer pour vivre dans cet endroit, et à force ça a quand même fait un mouvement . » M B.

 

Les conséquences de cette action semblent arriver : depuis plusieurs années les assistantes sociales voulaient une action sociale, les habitants voulaient la présence d'équipements publics et des logements en conformité …

Octobre 1968 : création de l'association socio-éducative, avec les assistantes sociales.

Octobre 1971 : décision de réhabilitation et création d'un centre social .

 

« on a fait une association avec une flopée de gens représentatifs, des gens de la SCIC et de la mairie . On a essayé d'obtenir un local . Après avoir beaucoup insisté, la mairie nous a donné un trois pièces au rez de chaussée, ce qui était mieux que rien. Mais nous avons eu besoin d'aide car les gens de Bassens étaient très indépendants et ça nous posait des difficultés. . . » Mme W. :

Les membres du bureau de l'association socio-éducative en charge du centre social sont : M Weygand, adjoint au maire, président, Mme Belpeer, directrice de l'ATOM, vice-présidente, Mme Wendling, assistante sociale de la SCIC, secrétaire .

 

 

ATD Quart-Monde

 

Etre aidé

Le bureau de l 'association fait appel à ATD Quart-Monde pour une intervention sociale dans la cité, afin de faciliter la réhabilitation . Un appartement est mis à disposition à Bassens 2 pour loger sur place deux jeunes animateurs venus du Nord de la France

« on est arrivés avec l'objectif de changer les choses et on s'est vite aperçus que les gens voulaient bouger , qu'ils étaient mûrs pour faire un comité de locataires . . On a proposé des actions ... » M H.

« ...il y a eu quelques frottements puisque notre optique à nous était de faire un travail de centre socio-éducatif avec tout ce que ça implique au point de vue culture, santé, éducation mais les gens qui nous étaient envoyés par ATD voulaient mener leur propre action . N'empêche qu'ils ont fait du très bon travail, parce qu'ils ont su s'intégrer avec ces gens, être admis auprès d'eux et ils avaient vraiment toute leur confiance .. C'est d'eux qu'est venu le militantisme »Mme W.

 

« On croyait vraiment que c'était des gens de la police et « radio trottoir » a fonctionné . Dès qu'ils arrivaient on disait « c'est les flics » et on partait . Un jour Etienne est venu vers moi, je ne pouvais pas l'éviter et on a eu une explication . Finalement il m'a proposé de partir avec lui à Paris, à une grande réunion qu'il y avait à ATD . On est partis avec d'autres de Bassens . C 'est là qu'on a compris ce qu'ils voulaient et qu'on a commencé à s'entendre . C 'est avec ATD que j'ai découvert que des français étaient pauvres et même plus pauvres que nous . » M B.

 

Journal de la cité Bassens -mars 1974

Fin décembre 1973 est né le Comité de Locataires .

239 familles sur les 301 ont remis leur bulletin de vote . 7 chefs de famille ont été élus membres de ce comité : Mr A. A., Mr B.AM., Mr R. L., Mr C. P., Mr C. M. , Mr D. D., Mr . Sont élus membres suppléants : Mrs D. C., A. L., L.M., S. J .

« Avec ATD, on a compris qu'on avait Droit à la parole, qu'on avait des Droits »

« On a milité pour notre dignité . Bien qu'on soit malheureux, bien qu'on soit miséreux, nous avons notre dignité . Nous avons Droit d'être respectés et être écoutés; ça compte beaucoup »

 

L'arrivée sur la cité de deux animateurs envoyés par les autorités, qui disent aux habitants qu'ils ont le droit d'avoir des droits, va enfin rendre audibles les demandes des habitants . Ils vont être soulagés d'être enfin entendus . Les animateurs , en supprimant la frontière établie par tout le voisinage géographique et institutionnel– propriétaires , voisins des Castors et de la zone industrielle, mairie, et autres institutions - vont ouvrir la possibilité d'un dialogue . Ils ont refusé de parler à la place des gens de Bassens, ils ont pris la place, pour la leur donner . Ils ont habité la cité et sont ainsi devenus habitants. Ce don s'est fait par partage de la place de citoyens . Ils ont offert la dignité républicaine de la parole, pour que celle-ci puisse agir par Droit républicain .

 

La réflexion collective, l'écoute et la parole publique

 

« Avant je ne savais pas m'exprimer . Je savais crier, J'attendais, Je supportais , après je criais . Je n'arrivais pas à me faire comprendre . Je ne savais pas communiquer, expliquer mon problème . Ce n'était pas pour construire quelque chose, c'était pour survivre .

Puis j'ai rencontré les gens d'ATD . Ils m'ont mis en formation, pour nous apprendre à respirer, pour que parte le trac et pouvoir parler . Ils nous prenaient en vidéo et nous passaient la cassette . On voyait les défauts, les positions dans lesquelles on se mettait . C'est des trucs que j'ai appris . Quand on a une réunion, il ne faut pas couper la parole, il faut laisser parler la personne . Après si tu te poses, tu parles .

La première fois, je suis allée à une grande réunion sur les droits des femmes . Moi, parler à un micro ça me tuait ! Chacun disait son histoire et j'entendais les femmes dire des trucs, c'était inimaginable ! C'est là que j'ai commencé à gamberger . Etienne m'a demandé de raconter mon histoire . D'un coup je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai commencé à parler, à parler .

J'ai pris le micro, il y avait plein de gens, et j'ai raconté . J'ai dit comment on vivait, nos conditions de vie , ...tout ce qu'on a vécu, tout ce que j'ai vécu moi . J'ai parlé au nom des familles de mon quartier . D'un coup j'entends pas un bruit, rien . Dans ma tête je me demande ce qu'ils ont ces gens qui ont arrêté de parler; je ne les entends plus . Il n'y a que moi qui parle là-dedans … S'il n'y a que moi qui parle, c'est qu'ils m'écoutent . C'est moi qu'ils écoutent ! Ils m'écoutent parler  » Mme G.

 

Locataires et professionnels militants à la fois

 

Des professionnels citoyens

Etienne D., militant d'ATD-quart monde et professionnel à ce titre de l'action sociale dans la cité, embauché par le centre social, va proposer aux responsables de la SCIC et à Monsieur B., un miltant très investi dans le comité de locataires, de prendre le poste de gardien de la cité : Comme lui, être à la fois militant et professionnel , et pouvoir ainsi négocier et agir dans l'intérêt des locataires, et donc des bailleurs publics , pouvoir bien travailler à une négociation « gagnant-gagnant » .

 

« un jour, Etienne est venu me trouver et m'a dit « tu sais j'ai trouvé un travail pour toi qui sera très difficile, mais il faut que tu le prennes, faire gardien ici à Bassens » « Mon collègue, Bassens, moi je connais, il y a beaucoup de problèmes » . Il m'a dit « il faut que tu te battes avec ces problèmes, arrange-toi, mais il faut que tu prennes ce poste de gardien, et tu vas améliorer certaines choses ». «c'était peut-être vrai » .. . « Avec ATD, on a voulu un peu améliorer la cité » M B

 

« chronologie de la réhabilitation :

1971 : décision de rénovation de Bassens 1

1973 : essai sur un premier bloc d'immeubles

1976 : reprise des travaux sur Bassens 1

1977 : décision de raser Bassens 2 

1978 : la réhabilitation de Bassens 1 est enfin achevée

1979 : démolition de Bassens 2 »

 

Journal de la cité Bassens, octobre 1973

Vous savez que les 16 logements du bloc A sont en train d'être aménagés en 8 grands logements pour 8 familles de Bassens . Combien faudra-t-il d'années pour que toute la cité soit aménagée ?

Où seront logées les 152 familles restantes ?

 

Journal de la cité Bassens, février 1975

Compte-rendu de la réunion à la mairie du 29 janvier 1975 : la Mairie nous dit que le relogement est difficile par l'absence de reçu de loyer . Comment peut être relogé un locataire qui a un retard de 6 ou 7 ans ? A ce compte là , il ne sera jamais relogé . La mairie peut intervenir auprès des sociétés HLM pour le relogement, mais cela elle ne veut pas le faire ... »

 

« dans les années 70, ils ont décidé de déstructurer les logements pour n'en faire qu'un . Ca a été fait sur Bassens 1. Et puis on s'est aperçu que ce n'était pas la solution idéale . Très vite , les logements qui ont été reconstruits n'étaient plus aux normes de confort et d'habitabilité que les gens auraient été en droit d'attendre par rapport à ce qui commençait à se faire . Il y avait eu une avancée considérable entre 1960 et 1970 concernant les progrès techniques, l'isolation phonique et thermique par exemple, l'installation sanitaire et électrique . Ca évoluait très vite. Alors pour Bassens 2, la ville a demandé de démolir et de reconstruire . Comme la SAMCLE ne pouvait pas s'engager financièrement, un bail longue durée a été fait pour Nouveau Logis Provençal » . Un agent de la SCIC .

La préoccupation des normes d'habitabilité est un argument, quelquefois, . . . en fonction d'enjeux, de rapports de force, du contexte , du degré de « républicanité » des locataires .

 

 

Des locataires citoyens et hospitaliers , pour la sécurité, la dignité , la solidarité

 

« On n'a jamais accepté que quelqu'un soit menacé d'expulsion pour la question des loyers de ces taudis . On n'a jamais été contre la police qui venait arrêter les délinquants qui nous embêtaient en premier . On n'a jamais levé la main sur les policiers qui venaient faire leur boulot . Je ne parle pas des Starsky et Hutch qui nous ont choqués, et il faut voir pourquoi . Ceux qui venaient faire leur métier, on les laissait tranquilles . Mais cette histoire de loyer, on n'a pas accepté . Si la famille ne peut pas payer, il n'est pas question que quelqu'un vienne la jeter dehors avec ses affaires » . M B .

 

« ...Il y avait de mauvais payeurs, et ceux-là ils ne voulaient pas les reprendre . On a expliqué qu'il y allait avoir l'allocation logement, que tout ça devrait entrer en jeu . Mais à la Mairie, ils ne voulaient pas . On a dit « ou ils rentrent, ou personne ne rentre . Si vous ne faites pas rentrer telles et telles familles en difficultés, personne ne rentre . » ils ont dit « oui mais on va enlever untel ». « Rien . Tout ou rien » . On s'était bien battus pour que ces dettes de loyer disparaissent . On s'est arrangés entre nous pour payer, parce que pour ceux qui faisaient partie du comité de locataires, ça faisait mauvaise figure si on ne payait pas . » M G.

 

« A la rénovation, il y a des gens qu'ils ne voulaient plus voir dans la cité . Je me souviens d'une famille gitane qu'ils voulaient faire partir de Bassens. On est descendus à la mairie avec Michel Garcin . On a dit « donnez-lui une vraie maison , et revenez voir dans quelque temps » Finalement il a eu un nouveau logement à Bassens et effectivement il a fait un très bel intérieur . » M. R.

« aucun relogement n'était proposé pour permettre la rénovation . C'était des promesses, des promesses et rien ne venait . On a réagi par les portes ouvertes . On a envoyé des courriers aux responsables politiques, aux associations, on a écrit des articles dans les journaux, on a sérigraphié des affiches pour les mettre dans tous les quartiers . On collait la nuit, partout « venez nous encourager dans notre volonté d'améliorer nos conditions de vie et de participer réellement à la vie sociale et culturelle de Marseille » On les invitait aussi à un méchoui » . M H.

 

 

« Quand on a décidé de faire une porte ouverte, on a été voir tout le monde, un par un, on a discuté, on a demandé s'ils étaient prêts à ouvrir leur porte aux gens de Marseille pour qu'ils viennent voir ce qui se passe dans ces appartements de 36 m2. Tout le monde a accepté, y compris les gitans . Alors on a déclaré portes ouvertes . Les gans ont commencé à arriver, 1500 personnes à peu près . Tout Bassens était mobilisé: Bassens 1 et 2 . Chaque maitresse de maison avait son appartement ouvert et faisait l'activité de tous les jours . ...Le soir ça s'est terminé . Et là, il y a eu une pression sur la ville . » M B. .

 

Journal de la cité Bassens Novembre 1974

En ce jour de fête, nous ouvrirons nos portes à toute la ville de Marseille : au Maire, au Préfet, à tous les responsables locaux, à l'opinion publique . Nous les accueillerons bien et leur montrerons nos conditions de logement . … Qui osera encore dire, après cela, que les gens de Bassens ne veulent pas s'en sortir, qu'ils sont incapables de vivre comme toutes les familles de Marseille ? »

 

 

La sécurité, la dignité et la mémoire

 

 

« on voulait un mur de brique entre la cité et la voie ferrée . Mais eux, ils voulaient un mur de l'autre côté, pour nous couper de la zone industrielle, comme une prison . Nous, on voulait empêcher les enfants d'aller sur la voie ferrée . Il y avait un grillage, les petits sautaient par-dessus . Quand ils ont posé ce mur de brique le long des rails, là on a souri . On a voulu poser une plaque à la mémoire des enfants morts . La Ville a dit qu'elle pouvait la payer mais on n'a pas voulu . On a fait une collecte. Même les plus pauvres ont donné quelque chose, pour nos petits … On a fait la plaque et il y a eu une inauguration . Il n'y a plus eu d'accidents . » Mr M.

 

 

1963 – 1976

A LA MEMOIRE DES 11 ENFANTS DE NOTRE CITE

VICTIMES DE L'INCOMPREHENSION DE LA SOCIETE

ILS ONT PAYE DE LEUR VIE L'ABSENCE DE CE MUR DE

PROTECTION RECLAME PENDANT 13 ANS

CITE BASSENS EN 1976

 

 

 

 

Des citoyens , un foisonnement d'initiatives culturelles partagées

Deux illustrations :

 

JOURNÉE D'ACTION A BASSENS

dimanche 7 novembre

le comité des locataires et le comité des jeunes de la cité Bassens invitent

tous leurs amis et tous ceux qui veulent soutenir leur cause, à venir à la

journée d'action du dimanche 7 novembre 1976

Dans le cadre du deuxième festival de

THEATRE POPULAIRE DES TRAVAILLEURS IMMIGRES DE FRANCE

Programme :

13 H : ACCUEIL Exposition et Montage Diapos

15 H30 : MANIFESTATION en souvenir des 11 enfants morts

17 H : FILMS : Nationalité Immigrée – Souvenir De Grasse

18 H30 : DEBAT 

VENEZ NOMBREUX

ADRESSE : CITE BASSENS BOULEVARD LAVOISIER (15°)

EN VENANT DE MARSEILLE En voiture: prendre l'autoroute Nord, prendre sortie MIN, en serrant à gauche, prendre le boulevard à gauche et passer au dessus de l'autoroute et de la voie ferrée . Se garer devant le centre social . En bus : bus 29/30

 

 

L'équipe de football

« . . . ah ! Vraiment on avait une bonne équipe de foot. Mais c'était une drôle d'équipe . Il y en avait beaucoup qui ne voulaient pas jouer contre nous parce qu'ils nous craignaient . Je leur disais « venez à Bassens, on ne mange pas les gens, on est comme vous » Et j'essayais de tenir mes joueurs . « Le seul qui parle c'est moi, ne me faites pas honte » . Il n'y a pas eu de vrais problèmes . On a joué partout, Cannes, Antibes, Nice . Personne ne croyait que Bassens était comme ça, tout le monde pensait qu'on était des sauvages, qu'on cassait les voitures . . . Mais on s'est retrouvé en tête du championnat de Marseille » . M. A., dirigeant de l'équipe de foot, 1974 .

 

 

La vie , la fraternité indispensable

 

Souvenirs d'entraide entre voisins :

« quand je suis venu d'Algérie, j'avais une grosse voiture . … J'ai toujours eu une voiture, et à Bassens, il n'y en avait pas beaucoup alors je faisais l'ambulancier . Les gens venaient à deux heures, quatre heures du matin. Ils trouvaient la porte : « oh! Monsieur Pedro, monsieur Pedro ! J'ai le petit malade, et il n'y a personne qui m'amène à l'hôpital » « oui, attendez ! » . Parce qu'on n'avait même pas le téléphone ( dans la cité) pour appeler l'ambulance . Une fois je suis sorti, j'ai mis le pantalon sans les souliers! pour aller vite, parce qu'il était fatigué le petit , ou bien une femme enceinte, qui venait, accompagnée d'une autre femme pour aller à la maternité . Je l'emmenai tout de suite . Après on voulait me payer l'essence, mais jamais je n'ai voulu . Ca allait me porter malheur. Quelqu'un qui était blessé ou qui était tombé venait me voir . En fait ça a été comme ça pour tout le monde . Je le faisais mieux encore pour les Arabes que pour les Gitans . Pourtant je suis Gitan . Mais pour moi c'est tout pareil . » M M.

« Les gens de Bassens étaient très solidaires . Il y avait cette volonté d'être les uns près des autres . On a tellemnt vite compris qu'on était des laissés pour compte qu'on se regroupait . A l'extérieur les hommes vivaient bien, ils rencontraient leurs collègues de travail mais à l'intérieur de la cité, les femmess'organisaient entre elles, les hommes s'organisaient, les enfants étaient entre eux . On a fait des choses ensemble, parce qu'on n'était pas acceptés par le reste . Ils nous avaient rejetés là et ils ne demandaient qu'une seule chose: qu'on se fasse oublier . On était les oubliés . Alors ce qui nous remontait un peu le moral, c'était d'être ensemble. On vivait en vase clos .Les hommes une fois sortis du travail, allaient directement à Bassens . On ne pouvait aller ni aux Castors, ni à des fêtes . Alors on organisait nos fêtes nous-mêmes. On faisait ce qu'on voulait ici à Bassens, chez nous . Et on ne voulait pas que les gens entrent chez nous . Ceux qui ont tenu le coup, qui sont venus malgré tout ça, c'est qu'ils comprenaient la situation: on ne cherchait qu'à vivre . Ici on n'a jamais vu une famille où les petits dormaient le ventre vide . . . Surtout au moment des fêtes, tout le monde sortait le billet et les habits neufs pour les enfants, comme c'est la tradition . Ca c'était quelque chose de formidable à Bassens ». M. R.

Se construire dans la famille, et dans son quartier , pour pouvoir s'ouvrir aux autres , tel est l'enjeu de la vie partout, faire société – la poli-tesse, l'urba-nité .

 

Souvenirs d'enfance :

« Dans la cité, ils ont mis un truc avec des escaliers. C'était notre seul jeu. Ils nous ont dit ; « voilà si ça reste six mois vous aurez des manèges » . Ils n'ont jamais mis ces manèges . Nous, on attendait, on attendait . J'en ai fait une affaire d'Etat,mais c'est que, je me souviens, quand j'étais minot, à quel point on attendait ces jeux pour enfants! Ce truc n'a jamais été détruit. Si, il a été démoli avec la réhabilitation, mais on n'a jamais eu nos jeux . » Malik

 

« maintenant j'ai une bonne situation , je m'évade, je ne suis pas enfermée dans Bassens . Mais je sais que je viens de Bassens et ce n'est pas si terrible que ça . Parce qu'il y a beaucoup de solidarité entre les personnes. Je me rappelle, quand il y avait une maman qui était dans la merde parce que son mari était décédé, qu'il était alcoolique ou qu'elle n'avait pas un rond, il y avait tout de suite une solidarité qui s'organisait autour d'elle . On donnait des repas . . . Bassens c'est un quartier où les enfants ne sont pas malheureux . On a eu de super animateurs qui sont venus d'ailleurs et nous ont montré autre chose . On n'a pas vraiment connu la misère . On n'a pas éprouvé un manque . . . On était en sécurité . Dehors les gens nous disaient « sales arabes », c'était difficile de comprendre parce que nos parents disaient qu'on était français . Maintenant quand quelqu'un me dit « sale arabe », ça me fait rigoler .Mais à Bassens, on était en sécurité, on revenait de l'école et on retrouvait les copains du quartier, et on mangeait les gateaux si les mamans en faisaient . . . Les femmes des différents bâtiments le faisaient, et quand il n'y avait pas assez de gamins, elles se déplaçaient avec l'assiette . . . C'est fou. C'est des trucs que j'avais oubliés, ça me fait drôle de m'en rappeler, c'est émouvant . » N K

 

Construire l'avenir pour assurer le présent : lutter contre l'insécurité sociale

« On aurait préféré une maison ailleurs, mais on ne se plaint pas . Mes enfants m'ont proposé de me payer une maison . . . Mais il y a l'avenir, j'ai dit « si tu peux acheter une maison, achète-la pour toi » . . . Moi j'ai le respect, ça me suffit . Au bled, j'ai une maison que j'ai fait construire et où je vais parfois . Eux ça ne les intéresse pas » M A.

 

« Tout être vivant a un projet d'avenir . Notre projet, à moi et à mes collègues, c'était de travailler et de faire grandir nos enfants dans un pays libre . C'est vrai qu'on n'avait pas de projet politique . C'est vrai qu'on n'avait pas das le projet de venir ici et de devenir définitivement français . Et jusqu'à maintenant, ce projet, je ne l'ai pas . Presque tous, on avait une idée en tête, c'était de construire notre maison en Algérie . Moi j'ai ma maison où je peux m'abriter . J'ai toujours cette idée qu'un jour ça peut aller mal ici, et que peut-être il va falloir fuir . Cette maison elle est là pour protéger mes enfants . . . C'est ma génération . Nous on vit beaucoup de l'expérience de ce qu'il s'est passé . Et on voit que les problèmes ne sont pas terminés pour nos jeunes » . M B

 

 

 

La reprise de l'action collective, encore et encore

 

Aout 1998 : création de l'association MADE

2000 – 2004 : démolition – reconstruction de Bassens 1 : 46 maisons de village

2005 : construction du commissariat central des quartiers nord sur le terrain d'aventure (seul espace vert du quartier)

Septembre 2008 : édition du livre Bassens, chronique d'une cité particulière

2010 : Avant-Projet-Sommaire pour la réhabilitation de Bassens 2

 

« Créer une association c'est exister »

Le relais inter-générationnel : MADE, Marseille en Action pour le Développement et l'Echange

« Préface

T’es folle ! C’est ce que j’ai répondu à Schéhérazade Ben Messaoud-Hamiche, il y a plus de 10 ans, quand elle m’a dit qu’elle voulait créer une association sur Bassens. (Pour ceux qui ne connaissent pas, la Cité Bassens est une des premières cités d’urgence construites au tout début des années 60, elle est située au cœur de ce qui s’appelle aujourd’hui les Quartiers Nord de Marseille).

Une association sur cette cité et pour faire quoi !!, par quoi commencer..., les femmes, les hom- mes les enfants. Il y avait une telle attente, un tel désarroi, des difficultés sociales si nombreuses :

logements insalubres, échecs scolaires, taux de chômage élevé, errance des jeunes, « oui y’a que des problèmes ici et rien d’autre » comme disaient si souvent les habitants de la cité Bassens.

La cité Bassens, avec une telle réputation que même lorsque les jeunes se faisaient contrôlés par la police, ils étaient déjà des coupables. Et des drames, si nombreux, si douloureux. Des enfants tués par des trains : ils traversaient la voie ferrée pour aller jouer de l’autre côté, où il y avait un immense pré tout vert et fleuri, et à côté une ferme qui vendait du lait. Le onzième enfant, il n’avait pas 10 ans. Aujourd’hui, à la place du pré, trône un Hôtel de Police. Et puis, cette femme enceinte qui perd son bébé en tombant dans des cages d’escaliers jamais éclairés, des descentes de police à n’en plus finir avec bombes lacrymogènes et chiens furieux, une fois ils ont même embarqué les enfants. Des suicides et des bagarres sanglantes. La drogue. Des carcasses de voitures calcinées servant de terrains d’aventure, pas un arbre, pas un banc, pas même une balançoire, et des culottes tâchées par le goudron. Pas d’éclairage urbain à l’extérieur et la nuit, le noir total. Et dans les maisons, des murs si froids et si humides que quand on y apposait sa main on sentait son sang se glacer. Et le béton, partout.

Schéhérazade, elle disait « créer une association, c’est exister ». Elle s’est démenée comme une forcenée, à convaincre tel ou tel, à ressembler des gens autour de son projet phare « la création d’un pôle d’accès à la citoyenneté ». Le projet : fallait que les femmes, les hommes, les jeunes se prennent en main, qu’ils se mobilisent, qu’ils deviennent acteur de leur citoyenneté, de leur devenir.

C’était possible. Elle avait pas peur, elle y croyait.

Et c’est comme ça qu’en août 98, MADE est née. Marseille en Action pour le Développement et l’Echange, la première association de femmes créée sur la Cité Bassens. Et le local, ce fameux local, c’était l’appartement où elle avait grandi, l’ex-salle à manger. Toujours si froid, que le chauffage électrique n’y suffisait pas. Et puis très vite ce fut le succès. Beaucoup de monde dans le local. J’ai revu cette femme qui avait perdu son bébé, visage vieilli tatoué et foulards multicolores couvrant ses cheveux, sourire, rire au milieu d’autres femmes, détendues sans enfants et maris, parce que les activités pour les femmes avaient toujours lieu en semaine. C’était chaud, rassurant, ces femmes silencieuses, ces piliers de la Cité contre lesquels hommes, enfants s’appuyaient, souvent. Des enfants s’affairant autour des costumes de Carnaval parce qu’ils savaient qu’ils allaient défiler sur la Canebière escortés par le Bus de la RTM, ou faire leur devoirs aidés par les plus grands au milieu de chaises et de tables dépareillées et récupérées. Des assemblées houleuses, animées de locataires face à des logeurs emmenés par le Comité de Locataires composé des seniors essentiellement. Des distributions de colis alimentaires pour les plus pauvres d’entre nous. Des expositions, des ateliers de causerie, des travailleurs sociaux qui animaient des permanences, en marge de leur temps de travail parce qu’ils croyaient au projet, des élus, des artistes et des journalistes aussi.

Et puis, 4 ans après, alors que la dynamique était là, en 2002 plus de local, la Cité allait être détruite, et reconstruite sur site, des maisons, des petits pavillons avec jardins. Mais pas de local pour MADE, pas assez de m2 sociaux. La misère pour certains, elle se mesure par m2 sociaux. Connerie. Mais qu’à cela ne tienne, on en avait vu d’autre, fallait plus pour nous décourager.

On a continué nos activités et nos projets, en particulier celui sur la mémoire, l’histoire de la Cité Bassens à travers ses habitants et tous ceux et celles qui avaient laissé une trace dans la mémoire collective » . Rania Belkhamsa

 

Extrait du journal La Provence Publié le jeudi 05 mars 2009

« La cité marseillaise Bassens sous les ors de la République

La sénatrice-maire de secteur Samia Ghali a invité l'association Made In Bassens à passer une journée au Sénat

 

Les habitants de Bassens, écharpe verte symbole d'espoir, ont découvert le Sénat, guidés par Samia Ghali. Ils ont été reçus par le sénateur-maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin.

1974. Mohamed Ben Messaoud, habitant de la cité Bassens, et Étienne Deguelec, membre d'ATD Quart-monde, se rendent à Paris pour dénoncer leurs conditions de vie extrêmes aux politiques de l'époque. Dans le train bondé, ils dorment aux toilettes. Résultat : un procès-verbal et des insultes.

35 ans plus tard
, Mohamed Ben Messaoud est remonté à Paris, avec sa famille et d'autres habitants de Bassens. Cette fois, ni insultes, ni mépris. La sénatrice maire de secteur PS Samia Ghali les a reçus au Sénat afin de présenter Bassens, chronique d'une cité particulière, ouvrage édité par l'association Made in Bassens. 14 heures.

L'émotion est à son comble non loin des Jardins du Luxembourg.
"On est en plein rêve, c'est un véritable aboutissement. Ce livre, c'est notre cordon ombilical. Grâce à Samia Ghali, qui est une enfant de Bassens, on se sent plus forts !"s'exclame Shéhérazade Ben Messaoud. Le cortège retrouve alors la maire des 15e -16e et le président du conseil général Jean-Noël Guérini, dans un luxueux appartement dédié aux questeurs.

"À travers vos yeux, je revois mes parents et mes grands-parents. Bassens montre qu'on n'a pas besoin d'aller en Inde ou au Brésil pour voir des gens vivre dans une misère sans nom", indique Samia Ghali. "Ce livre prouve que lorsqu'on se prend en main, on y arrive toujours. C'est un symbole, il place l'humain au centre des priorités", renchérit Jean-Noël Guérini.

Les petits-enfants des habitants de l'époque prennent alors le micro pour lire des extraits du livre. Les anciens ont les yeux larmoyants, émus par ce passage de témoin. Direction la salle des conférences du Sénat. Dorures, tableaux, lustres…
Les habitants de Bassens restent sans voix. "On a amené l'histoire de Marseille au coeur de l'Histoire de France", lâche Shéhérazade, tandis que les minots contemplent, interloqués, les sénateurs droits comme des I.

Un attaché parlementaire les mène alors dans un bureau, celui du vice-président du Sénat, et maire UMP de Marseille,
Jean-Claude Gaudin, qui les accueille avec enthousiasme. "Votre livre est un témoignage que je garderai précieusement. Je viendrai bientôt vous voir à Bassens, c'est promis", s'est-il exclamé, improvisant ensuite un cours magistral sur le Sénat devant les jeunes de la cité, aussi attentifs que dans une salle de classe.

18h30, l'heure de quitter les lieux. Grands-parents, parents et enfants ne réalisent pas encore. Ils ont écrit une des
plus belles pages de l'histoire de la cité Bassens. »

Lionel Modrzyk

 

 

 

Mais, six mois plus tard !

Extrait du journal (p4) La Marseillaise Mardi 8 septembre 2009

 

« Bassens . Stigmatisés par les faits divers, la cité est sous surveillance depuis trois semaines . Les locataires surnagent entre trop plein de forces de l'ordre et abandon des pouvoirs publics.

Le 3 mars, une délégation de locataires monte au Sénat présenter son livre-mémoire .

Le 14 juillet, un jeune de 18 ans prend de la prison pour un pétard qui provoque un départ de feu . Le 25 aout, une interpellation policière donne lieu à un « caillassage » . De cela que retiendra-t-on ? A chaque fois, c'est dans la partie basse, non rénovée de la cité que les incidents se jouent. ».

Le caillassage du 25 est encore très présent dans les esprits . 19H15, au pied de la cité, les minots se lâchent : « on est que 70 jeunes ici, c'est pas possible qu'une centaine de jeunes aient attaqué les keufs » réagit Brahim , 12 ans . Et si on a jeté des graviers c'est parce qu'ils ont gazé les anciens qui rentraient de la mosquée » . « ça fait mal, explique Jugurta, 13 ans, dont le tabler taggé pour le Festival de Marseille est exposé au Centre Bourse, d'un côté on essaie de donner une image fière, et de l'autre on nous enfonce un peu plus ».. . . . Myriam Guillaume

 

 

Mais aussi :

 

Le 25 octobre 2011 La Marseillaise (page de couverture)

CITE BASSENS La Leçon citoyenne de la population

Enclavée dans les quartiers Nord de Marseille, la cité attend toujours une vraie réhabilitation . Ce qui n'empêche pas les habitants de se retrousser les manches et de procéder au nettoyage du quartier .

Page 10 :

Cette initiative est portée par les résidents et par l'association MADE

« Nous en avons plus qu'assez de voir l'image de notre cité salie en permanence par les médias » lance schéhérazade Ben Messaoud de MADE. . . En fin de matinée, jeunes et moins jeunes avaient déjà défriché la moitié de la cité . Plus tard ils se sont attelés à la plantation d'une quarantaine d'arbustes sur une parcelle près d'un rond-point qui jouxte la cité . Si le projet de la cité radieuse porté par MADE et financé par les collectivités territoriales n'est qu'un début il reflète « une prise de conscience de ses habitants interpelés sur leur environnement », raconte Nadia Boulainseur, de l 'association . Le projet concerne également la céation d'un lieu de vie « Nous voulons aménager un square ombragé et des jeux d'enfants permettant d'accueillir les familles dans des conditions optimum de sécurité » . Il y a aussi la réalisation d'une fresque murale par les artistes de l'atelier Méta 2, précisément sur le mur érigé après la mort des 11 enfants morts fauchés par le train rapide Paris-Marseille …. » Emmanuelle Barret

 

 

 

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