Le chat, la fuite et les voitures brûlées.

Dix ans après novembre 2005, the french riots risquent de se reproduire. On responsabilise le plus souvent l’Etat sur ces questions alors que les réalités sont vécues dans la proximité, le local, l’hyperlocal...

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Une semaine dans les HLM, finalement tout s’est bien passé 15 à 20 voitures brûlées dans l’agglomération, quelques dégradations aux biens, mais les immeubles de logement ont été épargnés.

Un coup dur sur un quartier : la supérette a brûlé. Des angoisses dans notre entreprise, peu de volontaires pour l’astreinte, mais en définitive la routine.

Une visite soir et matin sur le patrimoine sensible, un échafaudage menaçant péril, un chat enfermé dans un logement, les pompiers se sont déplacés... une fuite d’eau dans un WCnouvelle sollicitation des pompiers, cette fois-ci, ils sont restés à la caserne.

Les HLM sur la brèche pour l’ensemble : les voitures brûlées, l’échafaudage, le chat et la fuite.

Le temps est au premier bilan. On réfléchit, on s’interroge. Révolte des exclus, mouvement social révélateur d’une situation que nos sociologues avertis prédisaient depuis longtemps, depuis qu’ils sont sociologues, acte de délinquance organisée lié à l’économie souterraine, faillite de l’Etat, désengagement des quartiers ou que sais-je  ?

Nul doute qu’il s’agisse de désespérance, nul doute également qu’il serait vain de conclure sur la jeunesse, les banlieues, la société au simple motif de violences urbaines auxquelles seule une catégorie limitée de la population adhère.

Des très jeunes et quelques aguerris qui maîtrisent un territoire.

Quelle population, de jeunes hommes à partir de 13 ans environ issus de quartiers populaires construits dans les années 60 d’une taille relativement importante rarement inférieure à 1 000 logements.

Des quartiers où la structuration par groupe affinitaire des adolescents présente une certaine hiérarchie qui recoupe l’occupation des territoires. Tous les adolescents de nos quartiers n’occupent pas les mêmes lieux, certains sont plus emblématiques que d’autres : les places Pablo (Picasso ou Neruda), les places de l’Europe.

Faisons le pari que nos affaires de violence sont nées précisément dans ces lieux occupés et souvent contrôlés par les jeunes les plus terribles. Ceux que traditionnellement on cantonne sur les espaces publics centraux à partir de 8 heures du soir.

 

Des lieux où le plus souvent la police va, mais reste en lisière parce que « si on descend de la voiture on n’est pas complètement sûr de la retrouver ».

Des lieux que les correspondants de nuit et les médiateurs contournent pour éviter la provocation. Des lieux où souvent on traficote. Des lieux dont on peut s’échapper facilement, des lieux dont l’approche est facile à contrôler.

Des lieux où nos jeunes, nos très jeunes côtoient des plus âgés, parfois délinquants expérimentés, que l’on ne confond que rarement. Il est vrai que, dans des opérations de maintien de l’ordre, on arrête par la force des choses ceux qui courent le moins vite. Les plus jeunes ont 13 ans, mais quel âge ont les plus âgés ?

Du caractère fusionnel de ces petits groupes ressort la détermination du premier cercle des révoltés, l’émergence de leaders sporadiques et le caractère no limit des actions perpétrées.

Un fait grave relevant le plus souvent du fait divers suffit à mettre le feu aux poudres, en l’occurrence la mort des deux adolescents de Clichy-sous-Bois ou à Villiers-le-Bel.

Les activités traditionnelles de ces groupes ou plus simplement les trajectoires individuels facilitent la création d’un premier maillage de l’information d’un quartier à l’autre souvent par contiguïté, le traitement médiatique fait le reste révélant puis confortant l’embrasement.

Au-delà de ces phénomènes de cristallisation plusieurs cercles d’adhésion se forment par mimétisme, sentiment d’appartenance, de frustration atteignant même des populations très éloignées de l’action violente. Cette extension de l’action puise cette fois-ci ses racines dans les dysfonctionnements sociaux traditionnels ce qui entretient l’amalgame et contribue parfois à faire passer d’authentiques voyous pour des héros.

Mise en cause de l’Etat, pas si sûr !

Quelles sont les cibles favorites de cette violence ? A en croire le traitement médiatique, il s’agirait d’une remise en cause de l’Etat appelé à l’aide en toute circonstance ce qui est, par ailleurs, bien naturel pour rétablir l’ordre public.

Eh bien, force est de constater que si l’Etat peut être mis en cause, les cibles, elles, sont locales voire hyperlocales et souvent très proches des outils traditionnels de régulation ou de reconquête de nos quartiers.

Les écoles plutôt les maternelles que les collèges, les locaux associatifs, les gymnases, certains lieux de consommation parfois même les régies de quartiers ou les missions locales sont visées par les émeutiers.

En d’autres termes, les logements ainsi que les équipements très emblématiques de la puissance publique sont peu visés.

Hasardons l’explication que contrairement aux idées souvent répandues la famille et les familles restent respectées et que le logement qui les abrite l’est également.

Pour avoir quelques souvenirs de révoltes plus limités dans les années 1990 les parties communes et souterraines des immeubles étaient la première cible. Nous disions alors « supprimons les portes cela évitera qu’on nous les cassent ».

Ce sujet n’est plus d’actualité. Cela est peut-être d’ailleurs à mettre au profit de la politique de la ville tant décriée par ailleurs.

L’espace public a trouvé sa place dans nos quartiers. Les conflits s’y développent, mais épargnent dans une certaine mesure la sphère privée.

Cet espace public, il a été reconquis, de nombreux acteurs y sont présents, les collectivités y réalisent souvent un travail admirable, la réaction des équipes de quartier, des associations et des élus locaux durant ces troubles a d’ailleurs été immédiate et le plus souvent marqué d’ouverture et de compréhension..

Partout où les troubles ont été déclenchées des politiques de proximité et de reconquête sont à l’œuvre, bizarrement moins de politique, moins de troubles. Ces politiques normalisent, offrent des perspectives limitées certes, mais des perspectives tout de même, elles forcent à la confrontation avec des dispositifs d’insertion et de formation, elles positionnent les institutions et les personnes qui les ont en charge.

En d’autres termes, elles perturbent les voies de l’économie souterraine et la vie entre soi, elles rendent plus difficile les manœuvres d’évitement face au parcours d’insertion sociale et professionnelle.

La discrimination de proximité

Pour autant elle n’ont pas fait la preuve d’une efficacité suffisante et sont génératrices de frustrations.

Elles buttent parfois sur l’insuffisante détermination des intéressés, mais surtout sur ces discriminations qu’ils vivent au quotidien.

Là aussi c’est la proximité qui est en jeu. Plus les choses deviennent pratiques et plus la discrimination est effective.

Le discours national est égalitaire, même faussement égalitaire, il nie l’évidence des communautés d’origine, des communautés religieuses, celles de lieux de vies et les handicaps qui l’accompagnent.

Il refuse de voir que chacun dans notre société se reconnaît dans un groupe ou dans des groupes et qu’il s’agit du corollaire de l’individualisme ambiant.

Il regroupe sous le vocable du communautarisme toute politique visant à prendre en compte des spécificités d’évidence.

Il valorise paradoxalement les communautés « méritantes » inaccessibles : les sur-diplômés, la classe médiatique, culturelle, etc.

Dans le même temps, il présente les quartiers et leurs habitant dans l’unique couleur de la misère.

Certains élus parlent d’une France en stéréo.

Il s’agit-là de deux mondes étanches hors de la confrontation du quotidien nourrissant la frustration sans l’espoir.

Dans la pratique ne devient pas Zidane qui veut et il est sans doute plus réaliste de raisonner l’ascenseur social vers un métier d’employé, d’ouvrier ou de fonctionnaire, vers un logement à Argenteuil plutôt qu’à Neuilly et de sortir le samedi soir dans la zone commerciale de son quartier plutôt que dans les hauts lieux de la jet-set.

Faut-il encore que ce quartier soit ouvert à tous et que monter sur la première marche de la promotion sociale ne soit pas un parcours du combattant inaccessible.

Cette question de la discrimination devient aujourd’hui d’application surtout locale. A un moment où le discours national se transforme avec une remise à l’honneur de l’égalité de traitement, de l’égalité des chances et de la création de nouveau droit, il ouvre la voie à une transition vers un changement des règles qui régissent la vie quotidienne à l’école, dans l’entreprise, et dans la commune.

Il s’agit-là d’une question centrale pour l’ensemble de la société française en ce qu’elle touche à la vie quotidienne de chacun d’entre nous et notamment les classes moyennes qui se sont habituées au fil du temps à isoler leur quotidien de celui des couches sociales les plus défavorisées.

Les situations de crise provoquent un effet de loupe sur la discrimination des populations les plus défavorisées, certaines passent de la relégation à l’exclusion totale et nous ne devons pas oublier que nous sommes dans le même temps dans une situation de chômage chronique et dans une crise du logement sans précédent depuis les années 60.

Affaire à suivre...

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