Thomas Kirszbaum : « Avec le rapport Borloo, le chef de l’État est au pied du mur"

Jean-Louis Borloo, a remis à Matignon son plan pour les quartiers le 26 avril. Emmanuel Macron doit s'en inspirer pour ses annonces mi-mai en matière de politique de la ville. Entretien avec Thomas Kirszbaum, sociologue, spécialiste des politiques urbaines et chercheur associé à l’Institut des Sciences sociales du Politique rattaché à l’ENS de Cachan/Université Paris Ouest

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Le Bondy Blog : S’agit-il d’un énième plan pour les banlieues alors que la petite musique de l’investissement à perte dans les quartiers perdure ?

Thomas Kirszbaum : Le gouvernement étant aux abonnés absents sur la politique de la ville, pour laquelle il n’a pas créé de ministère dédié, Jean-Louis Borloo est perçu comme un quasi ministre de la Ville. Il a construit un véritable programme gouvernemental, alors qu’il ne décide de rien ! La situation est donc assez surréaliste. Elle risque de susciter pas mal de désillusions si, comme les premières déclarations du gouvernement le laissent entendre, la montagne des mesures proposées accouche d’une souris budgétaire. C’est là que le bât blesse : le rapport Borloo reprend à son compte la longue liste des revendications sur les moyens de l’État, formulées par les maires des villes de banlieue et les grosses structures associatives. En négociateur roué, Borloo place la barre très haut, en se disant que si le gouvernement satisfait ne serait-ce que quelques-unes de ces revendications, ce sera toujours ça de gagné. Mais sauf énorme surprise, le « big bang » annoncé n’aura pas lieu. Emmanuel Macron piochera sans doute dans le rapport quelques mesures plus ou moins symboliques qui ne coûtent pas grand chose. On le voit mal en revanche réviser sa stratégie budgétaire du ruissellement des riches vers les pauvres, simplement pour contenter des maires de banlieue qui pèsent peu sur la scène politique et institutionnelle.

"Marine Le Pen a perdu la présidentielle, mais ses idées prospèrent comme jamais et tétanisent tous les gouvernements"

Le Bondy Blog : Donc peu de chances selon vous que l’exécutif s’empare d’un travail qu’il a lui-même commandé à un ancien ministre qu’il a lui-même missionné ? 

Thomas KirszbaumOui. De plus, cette révision des priorités est d’autant moins probable que la petite musique sur le « tonneau des Danaïdes », laissant croire qu’on aurait englouti des milliards en pure perte dans les banlieues, inhibe les choix politiques. On a atteint un point critique dans la désolidarisation vis-à-vis des quartiers populaires et la « réconciliation nationale » promise par le rapport a toute chance de faire long feu. On le voit aux réactions que suscite déjà le rapport chez une partie des politiques, des journalistes ou sur la toile. Alors qu’elle est notoirement sous-dimensionnée pour répondre aux enjeux de la ségrégation, la politique de la ville est devenue le bouc émissaire d’une rhétorique identitaire qui mobilise des catégories territoriales pour parler d’enjeux raciaux. La mise en concurrence systématique des quartiers populaires et des « territoires oubliés de la France périphérique », c’est aujourd’hui la manière politiquement correcte de dire : « On en a marre de payer pour ces Arabes et ces Noirs qui n’aiment pas la France et se complaisent dans l’assistanat ». Marine Le Pen a perdu la présidentielle, mais ses idées prospèrent comme jamais et tétanisent tous les gouvernements.

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