Fanny Glissant : « Les 25 millions d’esclaves ont été déportés pour le profit »

Avant la projection-débat de "Les routes de l’esclavage" organisée le 26 avril en partenariat avec le Bondy Blog, nous avons rencontré Fanny Glissant, co-réalisatrice de la série documentaire, elle aussi descendante d'une esclave et d'un maître. Les quatre épisodes retracent pour la première fois l’histoire des traites négrières du VIIe au XIXe siècle. Entretien

 

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Le Bondy Blog : Votre série documentaire retrace plus d’un millénaire d’histoire. Vous avez tourné dans huit pays, interrogé des chercheurs européens, africains et américains. Comment avez-vous abordé ce projet aussi vaste ?

Fanny Glissant : Avec beaucoup d’humilité. Il fallait forcément s’appuyer sur les travaux des historiens. Après la loi Taubira [reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, ndlr], après la Conférence mondiale pour lutter contre le racisme de Durban en 2001, toute une génération de nouveaux historiens a commencé à sortir de leurs histoires nationales et a partagé ses travaux. Ils ont vraiment constitué le début d’une vision globale. Ce temps de l’histoire globale nous a permis d’essayer d’embrasser cette synthèse. Une vingtaine d’historiens nous ont aidés à chercher tous les textes, à les contextualiser. Au total, quatre ans de travail pour essayer de trouver les lignes de force de l’histoire, à l’aide d’un comité scientifique avec entre autres, l’historien sénégalais, Ibrahim Thioub, recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Catherine Coquery-Vidrovitch, qui a fondé la chaire d’histoire africaine en France, l’historien américain Marcus Redire, spécialiste de l’histoire sociale maritime et de la piraterie, Antonio de Almeida Mendes, maître de conférences à l’Université de Nantes et spécialiste de la traite négrière dans les mondes lusophones. C’est au bas-mot 80 000 pages de lecture. Le plus important pour nous, avec Juan Gélas et Daniel Cattier, c’était de décentrer le regard. Si on commençait cette histoire en Europe, on ne pouvait pas la regarder à sa juste mesure.

Le Bondy Blog : Il y a déjà eu des documentaires sur l’esclavage traitant de la question des droits humains. Pourquoi est-ce qu’un documentaire centré sur les dimensions économiques et géographiques n’arrive qu’en 2018 ?

Fanny Glissant : C’est un chemin légitime. La première nécessité, c’est d’abord de raconter l’horreur. Aujourd’hui, l’élément économique est hyper structurant dans nos sociétés modernes et pour moi, c’était une façon de connecter l’esclavage à nos sociétés modernes. Si on résume les choses, ces 25 millions de personnes ont été déportées pour le profit et rien d’autre. Une fois qu’on se dit ça, on regarde les choses différemment.

Le Bondy Blog : Dans le 1er épisode, « 476-1375 : au-delà du désert », vous avez notamment tourné au Caire et à Tombouctou, les deux grandes cités commerciales entre lesquelles circulaient entre autres, or et esclaves. Quel a été l’impact de la conversion à l’islam sur le développement des routes de l’esclavage ?

Fanny Glissant : On a pris Le Caire et Tombouctou de façon un peu générique. Toute la bande subsaharienne était impactée. Il y avait aussi la Nubie, l’Empire du Kamen-Bornou, [des régions aujourd’hui situées au Tchad, au Cameroun, au Nigeria, au Niger et en Libye, ndlr]. On est vraiment parti d’un critère économique. Les grands empires se construisent sur la force servile. La main-d’œuvre servile fait tout le travail, nettoie les rues, assèche les marais, s’occupe des maisons. Il se trouve qu’au VIIe siècle, la grande entité politique culturelle et religieuse qui se met en place, c’est l’Empire arabo-musulman. Ce n’est pas la spécificité de l’islam qui fait qu’il y a eu une mise en place d’une traite ou de l’esclavage, c’est la mise en place d’un empire politique qui fait qu’on va chercher des esclaves au-delà de ses frontières.

Pour lire la suite de l'entretien, rendez-vous sur le Bondy Blog

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