Les abstentionnistes sont-ils des irresponsables ?

Le fascisme est-il aux portes du pouvoir ? ou Les abstentionnistes sont-ils des irresponsables ? Aujourd’hui, électeur, tiens-toi prêt. Il est de ton devoir de t’en aller éteindre le feu que tu n’as pas allumé.

Le fascisme est-il aux portes du pouvoir ?

ou

Les abstentionnistes sont-ils des irresponsables ?

 

 

Aujourd’hui, électeur, tiens-toi prêt. Il est de ton devoir de t’en aller éteindre le feu que tu n’as pas allumé. Il est de ton devoir d’aller voter pour la clique capitaliste afin de barrer la route à ceux qu’elle aurait dû elle-même, et depuis longtemps, réduire à néant, selon, du moins, ses intentions affichées. Les démocrates-républicains étaient en théorie l’unique rempart contre les ennemis de la France, contre la haine et l’intolérance, contre le repli identitaire, et tout le tralala brunâtre ! Et ils ont fait le contraire, les coquins ! Sont-ils imprévisibles !

Alors pourquoi ne lui ont-ils pas barré la route ? Quelles étaient leurs réelles intentions en ne le faisant point ? Pourquoi ont-ils, en toute conscience et méthode, appliqué la seule politique qui aurait l’effet inverse ?

Qui pond les œufs ? A qui appartient le ventre toujours fécond d’où sort continuellement la bête immonde ?

Dans la saga Alien, Helen Ripley abat un à un les petits monstres têtus, mais rien n’y fait, ils se multiplient, colonisent l’espace de son vaisseau, tuent les bons soldats qui croient naïvement qu’en combattant seulement ces créatures-là, ils s’en sortiront. Eh non, pense Ripley. Il y a autre chose de plus important, de plus grave, de plus puissant, au-dessus de cette armée de serviteurs zélés. Il y a le monstre qui pond les œufs. Comme une machine de destruction massive, le système pond. Vous pourrez toujours détruire ce qui vous fait face ; quand ce qui vous fait face est créé par une autre force qui a le don de multiplier à l’infini les dangers, que devenez-vous, vous, avec vos armes dérisoires ? Vos discours, vos valeurs, votre ténacité dans la lutte. Vous êtes foutu. Il n’y a pas d’alternative : il faut entrer dans la couveuse, le centre, le cœur de la machine, et détruire son réacteur principal. Il faut abolir le système qui pond cette saloperie.

Par cette amusante métaphore cinématographique, nous sommes plongés dans le drame qui nous préoccupe actuellement. Qui a pondu les œufs du fascisme menaçant nos libertés fondamentales ? En d’autres termes, de quoi le fascisme est-il le produit ?

Que s’est-il passé, en France, pour que soudain nous éprouvions une profonde honte ou stupeur (vraie ou feinte ?) au spectacle des résultats consternants des élections présidentielles de 2017 ? Que s’est-il passé dans le système pour qu’au bout du compte, nous n’ayons plus que ce choix-là ? Y a-t-il quelque chose dans le système même qui pouvait nous laisser prévoir cette situation ?

C’est quoi, ce système-machine du pouvoir ? C’est une structure labyrinthique, avec ces couloirs secrets et ses places publiques, ses cabinets et ses assemblées, avec son casting, puisqu’il s’agit aussi d’un système spectaculaire, avec sa hiérarchie, assistants parlementaires et chef suprême, avec son fonctionnement visible de l’extérieur et son fonctionnement interne, forcément invisible, obligatoirement secret. Le système s’est donc entouré de frontières infranchissables, car nul ne doit connaître véritablement son fonctionnement, ou plus précisément, ses arrangements.

De l’autre côté des frontières, il y a le peuple. Quel peuple ? Celui, hétéroclite, qui constitue, en partie, la masse électorale, potentiellement électorale, car c’est tout ce que la machine lui a laissé : la possibilité de suffrager à mort pour ses maîtres, et cela, dorénavant, sans aucune illusion, dans le désespoir le plus total, essayant toujours, dos au mur, de trouver les arguments ultimes qui vont justifier cet acte insensé d’aller choisir la crotte qui sent le moins mauvais. Parce que le danger est là, au milieu du chemin démocratique qui nous mènera au bonheur de vivre ensemble dans un monde pacifié ! Il faut écarter le danger, par les urnes, jusqu’au bout, élection après élection, avec à chaque fois la trouille au ventre, avec la honte aussi, la pince à linge sur le nez, le flingue sur la tempe, en jurant qu’on ne se fera plus jamais prendre, que c’est vraiment la der des der et qu’il va falloir faire quelque chose, aller au charbon pour que ça ne recommence pas aux prochaines, plus jamais ça, et aux prochaines, ça recommence, manque de pot, parce que entre les deux échéances, qu’est-ce qui se passe ? On se demande… Alors, le jour où nous n’aurons plus de choix qu’entre le pire et le pire du pire (de la tante ou de la nièce ? quel est le fascisme le plus acceptable ?), que choisirons-nous ?

Dans quelle mesure nous votons pour protéger le cadre dans lequel nous sommes enfermés ? Ce cadre, générateur de tous les délires paranoïaques, est rassurant par le simple fait qu’il existe, il nous cadre ; nous vivons dans une démocratie républicaine où nous sommes sollicités tous les 5 ans pour choisir le chef de l’Etat. Ainsi, nous sommes bien encadrés. Sauf que ce cadre est fissuré de tous côtés, il vacille, il se désagrège au rythme de la désagrégation de la crédibilité de ceux qui en sont les garants. Contraints ou non, nous allons vivre dans d’autres cadres ; soit nous allons les inventer, soit ils nous seront imposés. Soit nous prenons la liberté de réfléchir à des solutions acceptables, en dehors du cadre aliénant du système, comme le font déjà de nombreuses personnes, collectivement ou individuellement, avec plus ou moins de réussite, mais dans tous les cas en étant le plus possible hors-cadre (ZAD, monnaies locales, gestion horizontale de l’entreprise, pédagogies nouvelles, autonomie énergétique…), soit nous nous laissons balader dans un cadre général uniformisateur, dominant, inégalitaire, destructeur, celui où nous pataugeons aujourd’hui.

Le système étatico-capitaliste (puisqu’il faut bien, à un moment, lui attribuer quelque adjectif) a donné au peuple le droit d’élire ses représentants. Les représentants élus par le peuple ne représentent que le système lui-même sans lequel ils ne seraient rien, ou simplement des éléments du peuple, ou d’un peuple quelconque, inconnu, imperceptible, quelque part, les morceaux d’un truc qu’on appellerait peuple, ou qu’on n’appellerait pas et tout irait bien. Ce système-là, érigé en religion, est mort, il n’existe plus, pour la simple raison que plus personne n’y croit.

Il se trouve que le casting est composé exclusivement de personnages très éloignés, pour ne pas dire parfaitement étrangers à la réalité du peuple qu’ils prétendent représenter, et qu’ils inventent sans cesse ; un peuple avec ses valeurs actuelles, ses nouveaux observateurs et ses libérations conditionnées. Sur le point précis de la représentation du peuple, ils savent très bien ce qu’ils font. Ils désirent qu’il y ait un peuple pour assoir leur domination (voir la fonction rentable de la pauvreté). Alors que cela ne veut pas dire grand-chose, car en termes de composition, le peuple est un regroupement des plus hétérogènes ; il n’y a pas un peuple, mais des peuples au sein d’un même territoire. On peut dire que particulièrement pour nos contrées, la France, terre d’accueil, terre d’asile, terre de métissages, la notion de peuple est à peu de chose prêt absurde. Mais ils en ont besoin.

Le système s’adressant, de manière obsessionnelle, au peuple, dès qu’il faut défendre telle ou telle valeur, tel ou tel projet, invente par conséquent un interlocuteur qu’il nomme peuple. C’est très respectable, cela donne l’impression que le système est à l’écoute. Et il nous rebat les oreilles avec ses « Les Français savent que… les Français ont compris que… les Français veulent que… » Mais il n’y a pas de Français, il n’y a que les habitants d’un espace délimité par des frontières. A l’intérieur, des femmes, des hommes, des cultures, des langues, des origines, des histoires, des ancêtres, des désirs, des convictions, des mœurs, des richesses. Pas l’ombre d’un Français, sauf de temps en temps sur la paperasse.

Or, cela est avéré depuis belle lurette, les agents du système capitalo-étatique, personnels politiciens, industriels et financiers, se foutent royalement de cette entité qu’ils nomment peuple, et mettent en place les bornes et jalons qui vont éclairer leur propre chemin vers ce que nous pourrions appeler la réussite de leur carrière, ou la gloire, ou l’immortalité, ou simplement la tranquillité. Et ça fait de la politique l’activité la plus prestigieuse du monde car, au fond, que fait le capitaliste sinon tenter, humblement, de répandre sur terre ce parfum de paradis dont nous sommes tous avides ?

Que reste-t-il au second tour ? Un grand benêt aux ordres de la finance qui, entre parenthèses, n’a pas hésité une seconde, la finance, à collaborer avec n’importe qui à certaines époques…, avec sa tête de concessionnaire-auto et ses pensées-printemps, et une sorte de clone vaguement féminisé de son père. Et l’on s’étonne dans les gazettes de notre manque d’étonnement ? Mais oui, madame, l’étonnement a perdu de sa superbe, il s’étiole, il s’effiloche, il se dit à quoi bon, puisque c’était prévu, on ne va pas faire le surpris, n’est-ce pas ? On va seulement ronger son frein, boire sa honte, trembler de peur, mais on ne va pas s’étonner, non. Car que se passe-t-il vraiment dans la machine ? Ne pas voir, à l’intérieur de cette machine, le germe intrinsèque qui nous mène où nous sommes, et nous mènera peut-être encore plus bas, c’est ignorer dans le nuage son potentiel de pluie, mais l’image est trop poétique pour être accolée aux immondices du système. Pardon.

En commun chez le capitaliste et le fasciste : cette propension naturelle à s’étendre, à métastaser, à coloniser esprits et territoires, à se frayer, à effrayer, à endormir la pensée, à paranoïser le fameux peuple.

Que fait le fasciste ? Il entre dans l’espace privé, la maison, le cerveau, le lit. Il juge le contenu de cet espace en fonction de sa grille de lecture faite de morale religieuse, d’épiderme sensible aux effusions de liberté, de haine de l’intelligence, d’intérêts économiques flous, de désirs morbides et de besoins de domination. Il s’installe dans cet espace, en modifie le contenu, le surveille, le contraint. Il en tire des bénéfices : consommation aveugle, déculturation et abêtissement, frustration sexuelle, soumission et résignation. 

Mais que fait donc le capitaliste ?

Il prend position sur un territoire, organise son avènement, fabrique de l’opinion, soumet son peuple à la notion de non-alternative par la peur de tout ce qui reste à inventer. Il colonise, divise, règne, utilise le suffrage universel car il s’inscrit d’emblée dans un processus de respectabilité, il promet, s’engage, met son honneur en jeu. Il jure, s’insurge, se bat, fait preuve de courage et d’abnégation. Il est sévère mais juste, conscient des réalités et de l’ampleur du défi qu’il s’invite à relever, intrépide mais raisonnable, exceptionnellement normal et banalement spectaculaire.

Puis, il se met à mentir, il farfouille et trifouille dans les rayons de l’abus, il se pavane et il crie, il chante, il danse, il fait des claquettes, il invite des éboueurs à l’Elysée et déroule, le lendemain, un tapis rouge aux dictateurs ; il cache, calcule, apprécie, mesure, décide, tire. Il ne tient pas ses promesses, il trahit, il ne savait pas, il s’excuse. Parfois il se suicide, mais, plus souvent, il démissionne, ou il passe la main car il sait prendre ses responsabilités, joue au jeu passionnant de l’alternance, et s’en retourne en ses appartements coquets, ses petits châteaux, après un saut au tribunal et un coucou au conseil d’administration de la généreuse entreprise qui lui assurera son avenir.

Le capitaliste sait ce qu’il fait. Il nie en bloc l’ampleur des dégâts dont il est la cause afin de poursuivre, pragmatique, l’expérience destructrice qu’il se propose une fois de plus de mener à son terme, et il suffit d’ouvrir les yeux pour voir à quoi ressemble ce terme.

Le capitaliste est un occupant, un envahisseur, un colon de la planète, il en investit les moindres parcelles, leur inocule le virus (destruction du désir et invention du besoin consumériste), il les épuise de son appétit, les suce jusqu’à la moelle et s’étend de territoire sucé en territoire suçable.

Le capitaliste est par essence nihiliste. Cela ne lui suffit pas de s’autodétruire, il veut entraîner dans sa perte le monde et ses quoi ? je vous le donne, Emile : ses peuples !

 

Ce qui distingue le capitaliste du fasciste, c’est la méthode. L’objectif est le même : le pouvoir et l’argent.

Le fascisme est donc par définition le produit du capitalisme, et son ultime aboutissement.

 

Qui prépare le terreau ? Qui détruit méthodiquement l’existence des plus faibles ?

Oui, il est détruit, le peuple ! Détruit pas l’argent qui coule à flot dans le poste, détruit par l’absence de tout événement artistique dans sa vie, détruit par l’école de la réussite et de la compétition, détruit par l’isolement dans son univers dénué de solidarité et d’attention, détruit par la violence des mots et des actes de ceux qui décident pour lui d’aller bombarder des enfants, détruit par l’ennui planté tout droit au milieu du hall de Pôle emploi, détruit par le racisme de ceux qui savent, détruit par l’obligation d’aller se nourrir au moins cher et au plus dégueulasse, détruit par le spectacle lamentable du divertissement télévisuel à 95% de matières grasses, détruit par les mensonges, les promesses et le billet de loto, détruit parce qu’il n’a plus la force, sauf celle d’aller consommer, quand même un petit peu, le samedi après-midi, dans les rayons de la mort, détruit par le mépris des Casse-toi-pauv-con, détruit chaque jour qu’il essaie de vivoter.

Et sous le règne de la bêtise, on s’étonne de ce qui arrive ? Allons, allons, reprenez-vous, mes amis !

Alors ? qui est le ventre ? qui est l’œuf ? Le fascisme est-il aux portes du pouvoir ? ou bien le pouvoir a-t-il toujours été aux portes du fascisme ?

Quant à savoir s’il faut aller voter ou non… il y a peut-être des questions un peu plus passionnantes… tenez, celle-ci, par exemple : le pouvoir peut-il être de gauche ?

L’histoire prouve abondamment que l’on peut avoir de sérieux doutes sur cette question.

 

Enfin, il est bien difficile de rire ce matin… on en viendrait presque à verser une larme en chuchotant notre besoin de Coluche…

 

 

 

 

 

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