Nono ou les futurs de l'aigri

Et voici le premier épisode des aventures de Bruno Grattard, un être déterminé à tout changer...

Premier épisode

L’enfant

 

 

A 35 ans, Bruno Grattard était un homme rangé. Affublé d’un physique particulièrement quelconque dont il aggravait la banalité à coups de cravates pastelles, il exerçait la captivante profession de comptable dans une entreprise de réfrigération industrielle, au cœur de la zone d’aménagement concerté (ZAC) d’une ville de province ordinaire, sur la côte Est de l’Hexagone.

Ayant, depuis l’âge où l’on voit théoriquement s’estomper ses soucis acnéiques, quitté l’idée qu’il deviendrait, un jour, chanteur d’opéra, star de la balle au pied ou Président de la République, Nono (surnom dont l’avait affublé sa mère en sortant de la maternité) avait néanmoins réussi à rencontrer Annette Prunier, responsable des promotions chez JoliSol, lors d’une estivale randonnée pédestre au pays de George Sand organisée par l’association Les pieds dans l’Bocage. Annette fut séduite par cet homme discret. Ils se marièrent donc à l’automne 2004 et emménagèrent dans un deux pièces + loggia de la rue Michon, sur la périphérie de la ville de province ordinaire susdite. Annette et Bruno s’aimèrent, là, jusqu’à preuve du contraire. Ah, Bruno n’était pas « L’amant de Lady Chatterley » ni Annette « Belle de jour », leurs rêves adolescents s’étant érodés au contact de la vie active et du pragmatisme productiviste de notre souriante société, mais ils s’aimèrent, oui, malgré leurs horaires décalés. Ils réglèrent leur vie conjugale comme le papier à musique d’un compositeur de génériques télévisuels : du lundi au vendredi, à midi, coup de fil depuis leur cantine respective pour se décrire par le menu le contenu du menu ; samedi midi, déjeuné chez les parents de l’un ou de l’autre car « c’est important, la famille » et, comme ça, on a des nouvelles de Tata Monique qu’est tellement partie dans les îles qu’on en a eu le cœur fendu ; et le dimanche, film du dimanche soir. Comme quoi, le bonheur, hein...     

Au bout de quelques mois de vie maritale, ils décidèrent de concevoir un enfant. Le couple s’immergea donc consciencieusement, le vendredi soir, dans l’activité fécondante. Sans succès, certes, mais avec une certaine pugnacité. Nonobstant des semaines et des mois d’efforts, ça clochait. Et, deux longues années plus tard, à défaut de tomber enceinte, Annette tomba en dépression. Au bureau, on vit diminuer l’enthousiasme de Bruno. Les samedi midi, le couple tirait une tronche de six pieds de long sans divulguer aux parents inquiets les raisons de cette morosité. Le dimanche, « La grande vadrouille » n’était plus ce qu’elle avait été.

Annette et Bruno doutèrent de leur amour. « Pourquoi nous ? » pensaient-ils de concert. Puis ils se renfrognaient, laissaient entre eux cet espace vide de canapé où s’amoncelaient, de soir en soir, les reproches et les accusations tacites, les découragements et les mélancolies. Le couple vacillait.

Un matin d’octobre 2006, Bruno Grattard quitta son domicile pour son bureau. Il marcha, docile et désenchanté, vers l’arrêt de bus. Mais, de bus, point, c’était la grève !

― Pff ! Pas assez d’emmerdes comme ça ! trépigna-t-il parmi les salariés impatients.

A cette heure où la sinistrose blêmit les visages, Bruno Grattard ignorait tout de l’évènement qui allait bouleverser sa vie…

 

la suite au prochain épisode...

 

 

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