Nono ou les futurs de l'aigri, épisode 2

et voici notre 2e épisode de notre histoire comique et fantastique !!

Episode 2

Le bus

 

 

Or donc, enfin, le bus vint.

― C’est pas trop tôt ! grogna un quinquagénaire en dodelinant du double menton avant d’ajouter : Ça devrait être interdit de prendre les usagers en otages !

Bruno Grattard ratifia silencieusement et grimpa dans le véhicule bondé. L’agrégat de chairs humaines bloquait tout accès à la plate-forme centrale. Encore heureux qu’elles ne fussent point dévêtues ! Bref, Bruno resta cloué entre deux voyageurs agacés. Le 69 reprit son trajet peu érotique dans un concert de klaxons.

Les odeurs du café au lait se mêlaient à celles de l’after-shave et du gasoil. On ressentait aussi le puissant parfum d’un désir général d’en finir au plus vite avec ce vendredi afin d’aller profiter d’un week-end salutaire qui néanmoins s’annonçait pluvieux.

Le besogneux Grattard était un travailleur ponctuel. Il mettait un point d’honneur à pousser la porte vitrée de son bureau cinq minutes avant l’heure. Attitude qui ne lui attirait pas les sympathies du délégué syndical. L’esprit de l’employé modèle, ballotté par les cahots du bus, trépignait à l’idée de déroger malgré lui à cette règle immuable. Il serra sa mallette écossaise contre sa poitrine déjà plus qu’oppressée par la précarité du confort et la promiscuité résultant de l’agglutination des corps humains. Baissant le nez vers ses mocassins à pompons, il imagina la tête de son chef de service et, par association, pensa au dossier de la résidence Alsace toujours pas bouclé. Il soupira. Annette avait eu des crises d’angoisse toute la nuit et une migraine le guettait derechef depuis son réveil. Sale journée. 

A la station Wibolsheim Chapelle, il amenuisa la proéminence précoce de son ventre pour laisser passer la femme qui occupait la place côté fenêtre, juste derrière le chauffeur. Profitant du remous, Bruno se glissa jusqu’au siège vacant. En posant sa mallette à ses pieds, il aperçut, sous le siège, un objet. Non, ce n’était pas un colis suspect, quoique… un livre ? L’ouvrage avait glissé d’un sac ou… avait-il été déposé là par un lecteur soucieux de partager le contenu du roman avec celui qui mettrait la main dessus ?

Le comptable qui ne s’adonnait qu’épisodiquement aux joies de la lecture se saisit pourtant du bouquin. Un livre de poche usé. Sur la couverture, la reproduction d’un croquis de Paul Verlaine. Machinalement, il lut le nom de l’auteur puis, au dos, une présentation succincte. Il eut un sursaut, une fraîcheur sur la nuque, une sorte de frisson inhabituel. Il parcouru la préface, tourna les pages et entreprit la lecture du premier texte.

Arrivé à destination, il rangea le livre dans sa mallette et se rendit nonchalamment au boulot. Un bonjour sans forme à la secrétaire et une main pâteuse à son chef de service. « L’est pas dans son assiette ? » risqua celui-ci. Bruno s’enferma dans son burlingue où il fit mine de travailler jusqu’à midi.

Il se replongea dans l’œuvre en grignotant une moussaka tiédasse. A midi dix, son portable siffla un truc de Vivaldi. Annette !

― Ben t’as vu l’heure ? Tu m’appelles pas ?

― Ah, oui, heu… j’avais oublié…

C’était la première fois que Bruno Grattard oubliait sa femme…

 

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