Nono ou les futurs de l'aigri, épisode 3

Episode 3

Le livre

 

 

Ce vendredi-là, sur le chemin du retour, Bruno Grattard eut l’occasion de véritablement apprécier un des plus beaux avantages de la grève des transports : la lecture.

En total immersion dans l’univers poétique du livre découvert le matin même, il rata la correspondance et, impatient de perpétuer son accidentel plaisir dans des conditions de confort optimales, c'est-à-dire allongé sur un canapé, deux coussins moelleux sous la tête, un luminaire dirigé sur les pages imprimées, un verre de Bourgogne sur la table basse, un bol de noix de cajou à portée de main et un silence propice à l’évasion littéraire, Bruno décida de gagner du temps en rejoignant à pinces le domicile conjugal.

Cet homme d’ordinaire peu enclin à l’inopiné, d’humeur toujours égale malgré les vicissitudes de la vie salariale, malgré les dysfonctionnements que rencontrait son couple et tous ces petits tracas que le quotidien nous réserve, cet homme foulait le trottoir de la rue Michon d’un pas alerte, le sourire aux lèvres et l’œil radieux. Il ne songeait qu’au livre, à sa poésie intrigante, à ses personnages illuminés, à sa rage aussi et, nom de Dieu, il était dans un état de surexcitation digne d’un archéologue venant de déterrer le tibia de Lucy l’australopithèque ! Des chapelets de diamants scintillaient dans son ciel morne.

Il tourna la clef dans la serrure. Annette l’attendait avec le petit frichti du vendredi soir. Elle était légèrement maquillée, portait un saroual blanc et un chemisier bouffant qu’elle n’avait pas boutonné jusqu’en haut. Sans qu’elle put prononcer un mot, elle assista à une danse singulière : Bruno jeta son pardessus sur une chaise, se précipita dans la salle d’eau où il dispersa ses vêtements un peu partout, prit une douche à 15 degrés, enfila un jogging, resurgit à peine sec, se versa un scotch-glaçons et un ramequin de cacahuètes (« Faudra penser aux noix de cajou ! » marmonna-t-il) et s'étendit sur le canapé rose. Il décorna la page 41 et ses doigts de pieds se mirent à tricoter dans le vide.

― Heu… que se passe-t-il, Nono, tu ne viens pas à table ? osa Annette, ahurie.

― Non, je finis ça, c’est important. Et si tu voulais bien arrêter de m’appeler Nono, s’il te plaît, on dirait ma mère, proposa Bruno aimablement.

― Qu’est-ce qu’il y a ? Tu t’sens pas bien ?

― Ça va très bien…

― Ben, c’est quoi ce… cette façon de…

― Ecoute Annette, dit Bruno plus fermement, je lis, là, donc heu… tu… fais ce que tu as à faire, hein… on mangera plus tard pour une fois…

Vers 21 heures, Annette avala seule sa cuiller de riz basmati sans toucher à ses trois noix de Saint Jacques en jetant des regards réguliers et stupéfaits vers son mari. Puis elle alla appuyer sur le bouton de la télévision.

― Ah, non, non ! Avec ce bruit, c’est pas possible !...

Bien. Annette s’enferma alors dans la chambre, passa un coup de fil à sa copine Josi et s’endormit non sans difficulté, déboussolée. 

Bruno, lui, voyagea jusqu’à l’aube, en suspension au-dessus du sol. Jamais il n’avait vécu d’expérience aussi palpitante, jamais il ne s’était senti aussi libre. Sauf que… le lendemain, la réalité lui revint en pleine face…

 

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