Nono, ou les futurs de l'aigri, épisode 4

épisode numéro quatre des aventures de Bruno Grattard, où ce dernier vérifie que la révolution a lieu à l'intérieur de lui...

Episode 4

La lecture

 

 

Un mois après cette affaire du vendredi d’octobre où Bruno Grattard fit à Annette Grattard l’affront de préférer au coït hebdomadaire et fécondant la lecture d’un roman - non de gare mais d’autobus -, rien n’allait plus pour le petit couple lorrain.

Le contenu d’un livre pouvait-il bouleverser la vie d’un être jusque là sans histoire à un point tel qu’il s’en trouvât profondément transformée ? Nous éviterons les généralisations abusives en nous cantonnant à décrire les changements aussi radicaux qu’inattendus survenus chez notre héros. 

En effet, Bruno s’était inscrit dans toutes les bibliothèques des environs, consacrait ses soirées et wicandes à lire et relire des romans de tous styles et de toutes époques, restait des heures entières debout dans les rayons des librairies, achetait au kilo des livres d’occasion chez les bouquinistes, lisait, lisait, lisait, toujours souriant, sans jamais être rassasié.

Annette ne savait plus quoi faire, son état dépressif empirait et le jour où Bruno déclina l’invitation de ses beaux-parents au traditionnel déjeuner du samedi midi, ce fut le bouquet !

― Non, je n’irai pas. J’en ai assez d’aller bouffer de la langue de bœuf chez tes vieux en simulant l’extase devant leur gros chien qui bave, avait dit Bruno sans quitter des yeux les premières lignes du dernier chapitre des Raisins de la Colère.

― Bon, eh bien si c’est comme ça, j’irai toute seule ! Là !

D’ailleurs, ce livre de Steinbeck eut un effet, osons le dire, « bœuf » sur Bruno qui, le lundi suivant, prit successivement un rendez-vous avec le délégué syndical de Réfrigor puis sa carte d’adhérent puis les devants dans cette bataille contre la délocalisation de l’entreprise vers une contrée lointaine où les esclaves sont beaucoup moins exigeants qu’ici. Quelques semaines plus tard, face à l’inertie d’une direction rétive à toute négociation, Bruno Grattard devint le leader d’un mouvement de grève historique et retentissant.

― Il est proprement scandaleux de prendre la production et les salariés en otages, Monsieur Grattard, asséna le PDG coincé dans sa grosse berline.

― C’est vous qui prenez les gens en otage avec vos menaces et vos salaires de misère !

― Vous ne gagnerez pas, Grattard !

― C’est probable mais en tout cas, on aura réappris ce que sont vraiment la révolte et la solidarité !

Après la victoire, Bruno se remit assidûment à ses lectures, délaissant de plus en plus une Annette morfondue. Il visitait les méandres du monde et ceux de l’âme humaine, rédigeant ainsi, en son for intérieur, son propre mode d’emploi de la vie.

Cela dit, Annette Grattard n’en pouvait plus et suggéra une énième fois à son époux de quitter son canapé pour discuter sérieusement ensemble de… tout ça… 

 

 la suite au prochain épisode....

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