Nono, ou les futurs de l'aigri, épisode 5

Episode 5

Le bonheur

 

 

Etait-ce une force ou une faiblesse qui maintenait Bruno Grattard claquemuré dans ses livres, totalement imperméable aux appels d’Annette ? Peut-être les deux : la force d’une prise de conscience aigue dont la source se trouvait probablement tapie entre les lignes d’un mystérieux roman et des circonvolutions neuronales de son esprit en mutation ; la faiblesse d’un homme livré à des changements profonds, du cœur à la surface de la peau, qui l’empêchaient de donner des explications à son comportement pour le moins étrange.

Mais lassé de se faire harceler par Annette qui voyait s’effondrer, jour après jour, ses rêves, ses espoirs et tous ses projets, Bruno quitta sa lecture et tint à sa femme, à peu près, ce langage :

― Annette, je suis désolé, profondément désolé de ce qui se passe. Je comprends tes inquiétudes, tes questions, mais j’ai le sentiment que je suis tout proche de quelque chose. Je ne sais pas de quoi. Ça ressemble à de la lumière, une sorte de libération, de bonheur. Je n’y peux rien. Je me sens bien. Tellement. Je marche sur un chemin dégagé de toute embûche. Les problèmes que nous avons rencontrés tous les deux ainsi que les habitudes, la routine du travail, le peu d’intérêt que j’ai toujours ressenti à faire des additions et des barèmes, sans même peut-être m’en apercevoir, notre environnement familial qui s’est avéré être le lieu d’un ennui absolu, tout cela, tous ces obstacles négligeables, je les ai franchi et je dois continuer à me débarrasser et à me protéger de la petitesse des choses. Continuer le voyage entrepris. Peu importe le but finalement. Je me sens envahi. Il y a tant de choses à faire, tant de personnages à découvrir, tant de désirs, tant d’Autres. J’ai envie de ce que je n’ai jamais eu. Je ne sais pas vraiment ce que c’est mais je sais que ça existe et c’est ailleurs. Il n’y a rien d’intéressant à vivre sa vie quand elle est tracée d’avance. La vie, elle se rêve ou alors elle t’échappe. Je suis trop petit dans l’univers pour gâcher le maigre temps dont je dispose. Demain ou dans trente ans, je ne serai plus là. Plus qu’un nom inconnu sur la pierre d’une tombe de banlieue, alors il faut que j’en profite, tu comprends ? Et puis je ne peux pas faire marche arrière, je suis trop submergé, je suis déjà loin, tu sais… je ne t’ai jamais menti. C’est à moi-même que je mentais. Alors, nous allons… je veux dire, je vais… partir. L’inconnu est plus excitant que tout. Il n’y a pas d’autre choix possible que celui de la vérité pour aborder l’idée de bonheur, simplement. On ne peut pas passer sa vie à se contenter de discours utopiques sur le bonheur. Il n’y a pas de honte à le préférer à tout autre mode d’existence. La fatalité, le destin, le paradis, on s’en fout ! C’est ici et maintenant que je dois vivre. Il n’y a pas d’autre alternative. Alors, je vais partir. Un livre m’attend quelque part…

Et les larmes d’Annette n’y ont rien changé…

 

la suite bientôt...

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