Nono, ou les futurs de l'aigri, épisode 6

Episode 6

La démission

    

 

Jusqu’en décembre, Bruno Grattard enchaîna insolemment retards, absences injustifiées et arrêts maladie. Il n’effectuait plus qu’un tiers du travail pour lequel il était payé et passait son temps devant la machine à café à papoter avec la secrétaire du DRH, Cindy, qui venait de « rencontrer » Marcel Proust.

― Vous vous rendez compte, Bruno, il n’y a pas seulement eu Freud pour découvrir l’inconscient !

― En effet, les progrès humains ne surgissent pas uniquement du cerveau des scientifiques. Regardez Picasso, Shakespeare, les frères Lumière… tous ces artistes ont fait bien plus, à mon avis, pour l’émancipation des femmes et des hommes que les inventeurs du moteur à explosion ou du téléphone portable, non ?

― Oui, d’ailleurs, on oublie leur nom à ceux-là.

Le dialogue de Cindy et Bruno fut interrompu par l’entrée du DRH.

― Mademoiselle Grillon, je vous signale que j’attends toujours le compte-rendu de la réunion de vendredi dernier. D’autre part, continua le Directeur vers Bruno, Monsieur Grattard, quand vous aurez une minute, vous passerez à mon bureau…

― C’est drôle, j’allais justement vous proposer de passer dans l’mien !

― Alors, ça tombe bien, n’est-ce pas ? rétorqua le DRH d’un air pincé.

Quelques temps plus tard…

― Monsieur Grattard, vous n’êtes pas sans ignorer que votre attitude est devenue incompatible avec votre emploi de comptable dans cette entreprise ?

― Oh, oui, je dirais, pour abonder dans votre sens, que ma vie toute entière est devenue absolument incompatible avec l’idée même de salariat.

― Ça, c’est votre problème, Monsieur Grattard. Vous comprenez que vous n’êtes pas payé pour phisolopher toute la journée devant la machine à café avec Mademoiselle Grillon sur laquelle, il me semble, vous avez une influence néfaste.

― C’est pourtant une activité passionnante et les échanges que j’ai avec Cindy qui est, sans vouloir vous contredire, assez grande pour s’influencer elle-même, sont d’une grande richesse. Tenez, pas plus tard qu’hier, nous nous sommes interrogés sur le sens exact de cette phrase d’Arthur Rimbaud : « Il faut être absolument moderne ! » Eh bien, nous en avons conclu qu’il y avait un malentendu sur le sens même du mot moderne car, voyez-vous, par exemple, le salariat n’étant rien d’autre que la version moderne de l’esclavage, on pourrait en conclure que ce terme n’a pas grand-chose à voir avec la modernité. Ce serait plutôt un perfectionnement bureaucratique. La modernité, chez Rimbaud, entretient d’étroites relations avec les concepts de liberté, de pensée libre, disons de liberté libre…

― Ecoutez Grattard, épargnez-moi vos conclusions. Soit vous vous remettez au boulot rapidement, soit vous êtes viré ! C’est clair ? Vos arrêts maladie, vous vous les garder !

― Justement, Monsieur Brin, j’avais l’intention de vous donner ma lettre de démission demain matin. Elle ne sera donc sur votre bureau que pour confirmer ce que nous venons de nous dire. Sur ce, bonne année, Monsieur Brin !

Sur ce, Brin claqua la porte. Bruno quitta Réfrigor et rentra chez lui pour continuer à trier ce qu’il allait emporter et à remplir ses valises.

Annette, elle, était retournée vivre chez sa mère qui se fit une joie de recueillir ses larmes…

 

 

la suite bientôt...

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