Nono, ou les futurs de l'aigri, épisode 7

Episode 7

La maison

 

 

Après qu’il eût quitté coup sur coup son triste boulot de comptable et sa femme Annette, Bruno Grattard quitta tout le reste sans y aller avec le dos de la cuillère : il dit adieu à sa région (il n’en pouvait plus des saucisses de Strasbourg) ; à ses parents qui versèrent une larme sur le perron de leur pavillon gris et retournèrent à leurs géraniums ; à son existence de vieux avant l’âge ; à ses cravates pastel et à son film du dimanche soir sur écran plat. Il quitta également Cindy qu’il aimait bien mais pas suffisamment pour sauter avec elle dans un 747 en direction de Darjeeling (ce qui aurait eu pour avantage d’être franchement dépaysant) où ils seraient devenus tous deux négociants en thés et cafés entourés d’enfants vêtus de saris multicolores. Non, il fit plus simple.

Bruno Grattard s’installa modestement dans un village calme du centre de la France, à quelques encablures de la demeure de la Baronne Dudevant alias George Sand (ses idées ; ses romans ; ses Chosset et ses Mupin), entre la forêt de Tronçais et l’abbaye cistercienne de Noirlac.

Là, il se contentait de peu, subvenait à ses besoins vitaux en enchaînant les petits boulots : ramoneur, serveur, lecteur à domicile… Surtout, il passait la majeure partie de son temps à s’adonner librement à son vice libérateur : la lecture. 

Le roman d’autobus était là, corné, patiné, posé en évidence au centre de sa bibliothèque aux mille livres. Il le fixait parfois de longues minutes, le remerciait silencieusement, soufflait sur la tranche pour le libérer de la poussière, le prenait dans ses mains et l’ouvrait au hasard, relisait encore quelques lignes (« L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose avec des coussins bleus. »), plongeait son nez jusqu’à l’endroit de la reliure, inspirait une longue bouffée d’avenir.

Bruno Grattard avait des projets de livres, de papiers blancs et libres, d’impressions, d’encre sur les doigts, de lecture sans fin à haute voix sous des tilleuls centenaires, de reliures et de ralliements, de découvertes partagées, d’auteurs, d’inconnu…

Il travailla donc à la création d’une maison du livre en libre circulation, une maison de chaises longues et de divans où chacun pourrait entrer, lire, consulter, feuilleter, dévorer… on pourrait même emporter les livres et les garder à conditions de les remplacer par d’autres. Ainsi la bibliothèque serait en perpétuelle évolution. Des milliers de bouquins s’empileraient sur les étagères, d’autres circuleraient un peu partout. L’épaisseur des piles varierait selon la saison et les désirs.

Souvent, Bruno allait lire au frais, dans les jardins de l’abbaye de Noirlac. A chaque fois qu’il y achevait un roman, il laissait le livre en évidence sur un muret ou caché dans un recoin du cloître.

Un soir, il déposa, non sans une profonde émotion, son roman d’autobus sur une pierre blanche, sous l’un des grands arbres du parc…

 

la suite au prochain épisode...

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