Nono, ou les futurs de l'aigri, épisode 8, et dernier !

Voici le dernier épisode du feuilleton.

Episode 8

La visite

 

 

Comme il avait noté son nom et son adresse sur la page de garde du livre d’une encre plutôt sympathique, Bruno Grattard reçu une semaine plus tard une bafouille aussi laconique qu’anonyme. Elle tenait en ces quelques mots : « Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose dans chaque coin moelleux. » Ai trouvé ceci au pied du dernier tilleul de l’allée. Un semeur de cette trempe valait bien la ballade. Rendez-vous vendredi 6, 17 heures, au début de la visite guidée. Y serez-vous ? J’aurai le livre dans la main gauche…

Décidément, c’était un bouquin à tiroirs bourré de surprises ! Voilà-t-y pas maintenant que l’inconnu (il ou elle ?) donnait à Bruno, l’ex-comptable, des rencards mystérieux dans un des plus beaux ensembles monastiques de France, l’abbaye de Noirlac, n’ayons pas peur des mots ! Alors là, c’était la meilleure de l’année !

Or donc, il y vint. Il entra dans l’espace d’accueil, acheta son billet et comme il était moins dix, il patienta avec la poignée de visiteurs en feuilletant quelque ouvrage sur l’architecture cistercienne. Puis il se sentit interpellé par une voix féminine, celle de la guide qui proposait au petit groupe d’entrer dans le vif du sujet. C’était une jeune femme d’une trentaine d’année, élégante sans excès, les cheveux châtains clairs tirés en arrière et retenus par une tresse, et l’œil pétillant de celle qui redécouvre à chaque visite les phrases si souvent prononcées.

Bruno jetait des regards discrets vers ses compagnes et compagnons de visite, cherchant la main qui aurait tenu le fameux livre. La guide parlait de « recherche du désert », de « forteresse spirituelle », de « nudité de la pierre »… Sa voix claire se répercutait dans les angles de l’abbatiale. On glissa de la nef au sanctuaire et de la « porte des morts » au chevet de l’église mais, de main suspecte, point, et encore moins de livre. Pas le moindre regard trahissant le secret d’un rendez-vous. La visite s’acheva dans la salle des moines.

― Mesdames, messieurs, je vous remercie de votre attention, conclut la guide avant que les visiteurs s’éparpillent dans le jardin.

Bruno la salua et s’éloigna par une des coursives du cloître. Près d’un pilier d’arcade, il aperçut son livre. Il en resta figé. Comment avait-il atterri là ? Y avait-il un message de l’énigmatique lecteur à l’intérieur ? Une ombre se faufila.

― Je l’ai posé ici en attendant la fin du parcours, prononça la jeune femme à l’œil pétillant qui s’était rapprochée de Bruno en silence et avait saisi le livre de la main gauche.

― Pardon ?

― Un chef d’œuvre absolu, n’est-ce pas ?

― Heu… oui, certainement… c’est vous qui…?

― C’est moi. Anne. Et vous ?

― Bruno.

Ils allèrent poser une fesse sur le petit mur d’enceinte pour causer un peu en attendant la fermeture du site. La journée se termina à la terrasse du restaurant de l’abbaye mais le livre resta à sa place.

Il y est peut-être toujours. Allez savoir…

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