Petit macho

pour Adèle Haenel, et toutes les femmes victimes de violences machistes.

JUSTE POUR TOI, PETIT MACHO

 

 

Juste pour que tu sentes ce que cela fait d’avoir le sexe en feu, voilà pour toi, petit macho : tu seras atteint d’une cystite carabinée, tu iras pisser du sang et des lames de rasoir la nuit durant, tu seras plié de douleur sur ton trône et ton supplice ne se soldera que par trois malheureuses gouttes de rien, tu patienteras des jours avant d’obtenir un rendez-vous chez le gynécologue, tu te rendras à pied à la pharmacie afin d’y acheter une boîte de Logiflox à dix-huit euros non remboursés par la Sécurité Sociale, car ce n’est que du confort cela, rien que des histoires de démangeaisons contre lesquelles tu peux payer, et surtout, petit macho, tu fermeras ta gueule car grâce à ta virilité, tu pourras supporter la douleur sans broncher.

 

Juste pour que tu expérimentes les joies du travail salarié à 25% de moins que tes camarades de l’autre sexe, tu te dépêcheras de rentrer du boulot, tu feras un saut à la crèche, tu feras tourner une machine et passeras l’aspirateur un peu partout, tu iras charger et décharger un caddie plein de bouffe, tu prépareras un dîner pour deux, trois, quatre, tu étendras la lessive, et, plus tard, bien plus tard, après le coucher des enfants, tu auras peut-être cinq minutes pour toi, mais surtout tu fermeras ta gueule, petit macho, car c’est une chance de pouvoir cumuler autant d’emplois.

 

Juste pour que tu mesures la profondeur de l’enfer du trottoir, tu t’habilleras en fille de joie et tu iras te faire sodomiser par une brute dans une voiture au bois de Vincennes, et tu suceras de multiples queues dans l’arrière-cour d’un taudis, dans un hôtel du côté de la Madeleine, un coin de parking, un terrain vague, une cage d’escalier, et tu y mettras du tien, tu feras honneur au plus vieil esclavage du monde, tu serviras la grande cause des pulsions irrépressibles et des tristes frustrations, tu te feras taillader au cutter, tu te shooteras à la blanche pour faire passer la pilule, et surtout tu fermeras ta gueule, petit macho, car le tapin, c’est une question de choix.

 

Juste pour que tu vois ce que cela donne sur ton visage, tu te feras défoncer le portrait plutôt deux fois qu’une, briser le nez, décoller la rétine, casser les dents par la personne qui partage ta vie, et petit à petit, tu n’oseras plus ouvrir la bouche, tu passeras le balai en silence, tu rentreras chez toi avec la trouille au ventre, tu t’excuseras au moindre écart, tu supplieras, tu ne compteras plus tes fractures, tu seras rongé de honte et tu mourras deux fois par semaine dans l’indifférence générale et les odeurs d’alcool, mais surtout, petit macho, tu fermeras ta gueule, jour et nuit, et tu rempliras ton devoir conjugal.

 

Juste pour observer les dégâts, tu seras violé par plusieurs individus entre deux voitures parce que tu te seras vêtu du mauvais pantalon, de la mauvaise chemise, tu auras circulé dans la mauvaise rue, tu auras été embauché dans le mauvais bureau, tu seras violé contre la photocopieuse pour une promesse d’augmentation de fin d’année, ou tu seras peut-être violé par ton père, ton oncle ou le curé de ta paroisse, ou simplement violé à domicile, violé dans le silence d’un appartement bourgeois, tu seras violé sans cesse, par des regards, des mots, des gestes, des blagues de merde et des sexes avides qui auront raison de ton âme et surtout, petit macho, tu fermeras ta gueule, car ces choses-là, tu les auras bien cherchées, alors tu ravaleras ton #BalanceTaTruie.

 

Pour terminer, et pour voyager un peu, tu seras contraint de quitter ton pays en guerre, ton pays sans eau, ton pays sans pain, tu fuiras le viol, la torture, le camp, le bruit des cadavres qui tombent autour de toi, tu t’en iras sans savoir où vraiment, à pied, au fond de camions frigorifiques, sur des canots pneumatiques, tu auras tes règles dans la Méditerranée, tu pisseras et tu défèqueras n’importe où sous le regard désolé de tes frères, ton enfant tombera de ton sein et tu le verras se noyer sous la vague, tu seras à nouveau violé ici ou là, transporté, déplacé, déporté vers des horizons de misère, vendu comme esclave sexuel et tu accoucheras de mille douleurs et surtout, petit macho, tu fermeras ta gueule jusqu’à ce que cela te rentre dans le crâne.

 

Et un jour, un jour peut-être, tu te diras que toi aussi, tu es une femme. Alors tu ne la siffleras plus dans la rue, tu refuseras de jouir d’un salaire plus élevé que le sien, tu ne lui couperas plus la parole, tu changeras la couche de ton enfant, tu pousseras le caddie, tu la laisseras conduire, tu cracheras sur les affiches publicitaires, et surtout, petit homme, en sortant du magasin, tu marcheras à ses côtés, tu porteras le sac et, bras dessus bras dessous, vous irez ensemble. Oui, tu porteras le sac, parce qu’un homme, un vrai, c’est comme ça, ça porte le sac.

 

 

 

 

 

  

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