Muet comme une carte

le texte retrace les grandes lignes d'une douloureuse expérience lors de laquelle le personnage doute de l'existence de Dieu.

Muet… comme une carte !

 

Vous traversez à faible allure le parking saturé d’un centre commercial. Le temps est au beau fixe, les caddies repus circulent dans les allées avant de se vider dans les coffres, les enfants ressemblent à des bulles colorées éclatant à la surface d’un liquide épais. Vous approchez de la station-service. L’accueil est assuré par six files d’attente. Vous soupirez en vous dirigeant tout naturellement vers la plus courte. Vous vous arrêtez et laissez votre pied droit sur la pédale de frein. Vous distinguez à peine les mouvements du conducteur en train de se servir, là-bas, dix mètres plus loin. Où en est-il ? Vous baissez le volume de l’autoradio, non pour écouter les bruits ou les voix de l’extérieur mais peut-être par lassitude. Vous vous étirez, vous bâillez. Vous vous résignez à patienter. Vous étiez préparé à cette résignation, vous étiez même parti un peu plus tôt. Vous attendez donc en regardant à droite et à gauche. Il ne se passe rien. Une station-service comme il en existe des milliers d’autres, toutes à peu de détails près identiques. Des clients se servent quand d’autres s’en vont vers la caisse ou vers la sortie s’ils ont payé directement par carte bancaire au guichet automatique. Alain Delon vous vend des lunettes sur un panneau publicitaire géant. Son visage mesure deux mètres de haut. Vous le trouvez vieilli, Alain. Il n’a plus rien du samouraï en par-dessus et Stetson noir mais vous admettez qu’il est encore pas mal pour son âge. Vous ressentez quelque chose de pathétique à la vue de cet acteur qui fit la joie de vos grands-mères. Le mois de juin flirte avec la canicule. Le soleil cogne sur les carrosseries, ça sent le gasoil. A côté de vous, un homme aux cheveux rares attend au volant d’un énorme véhicule gris nickel, un 4x4 chromé dont la taille évoque plus le char d’assaut que la petite citadine. Il a l’air du type coincé qui n’acceptera jamais d’être logé à la même enseigne que vous (vous possédez un véhicule tellement moins rutilant que le sien) mais, comme vous, comme les autres, il attend. Vous hésitez à éteindre le moteur. Vous vous dites que ce serait une marque de respect. Pour l’environnement. Vous avez des scrupules. Vous vous décidez alors à couper le contact, ah, non, ça avance. Par conséquent, vous passez la première. Encore une voiture devant vous. Vous avez parcouru trois mètres, ce ne fut pas très palpitant mais vous avez deviné au fond de vous une lueur de satisfaction. Vous êtes à nouveau à l’arrêt. La lueur vacille. Cette fois-ci, vous éteignez le moteur, vous êtes éco-responsable, vous n’avez pas l’intention de polluer davantage l’atmosphère, vous êtes comme tout le monde, personne ne souhaite effrontément polluer l’atmosphère et encore moins ne revendique le droit de polluer l’atmosphère. Sauf que certains laissent le moteur tourner. Suivons votre regard : le type au 4x4 fait parti de ceux-là. Mais vous ne dites rien car vous n’osez pas intervenir. Vous pensez à autre chose : vous pensez qu’il faut attendre, encore ; vous pensez aux dents d’Alain Delon (ce n’est pas possible, ce sont des fausses, avec une telle blancheur, un tel éclat, on dirait du PVC, pas de doute, ce sont des fausses) ; vous pensez que vous êtes tous agglutinés et vous trouvez ça laid ; vous pensez à cet homme qui enfile des gants en plastique pour saisir le pistolet de sans plomb 98 ; ne sont-ils pas un peu ridicules, pensez-vous, ces gants beaucoup trop grands pour les mains de cet homme plutôt maigre ? Mais, finalement, malgré le grotesque, vous pensez qu’il a raison. Vous avancez. Par la vitre baissée, vous entendez « Veuillez composer votre code avant d’aller vous servir. » La température à l’intérieur de l’habitacle frôle les 35 degrés. Alors vous vous penchez vers la portière du passager et vous tournez la poignée pour faire descendre la vitre opposée afin de créer un léger courant d’air. Le lecteur aura compris que vous possédez un véhicule dépourvu de toutes ces options modernes qui font le bonheur, tiens, du conducteur de char susmentionné. Les deux vitres sont donc baissées. Mais l’odeur des échappements mêlée à celle des carburants… Ah, le client qui précède remonte dans son véhicule automobile, démarre, passe la première en desserrant le frein à main et va se positionner au bout de la file d’attente avant la caisse. Vous avancez jusqu’à la pompe, vous sortez de votre voiture, vous prenez le pistolet du 95, vous retirez le bouchon, vous appuyez sur la gâchette. Vous ressentez une sorte de soulagement, une détente. Vous observez l’écran et les chiffres qui défilent à une vitesse inquiétante. La rapidité de ce défilement, vous ne vous y faites pas ; il varie sans cesse et jamais dans le sens d’une diminution des tarifs. En face d’Alain Delon et de ses lunettes, Angelina Jolie vend du parfum. Elle est effectivement très jolie. Les chiffres défilent. Que des artistes vendent des lunettes et du parfum, vous trouvez cela assez triste, finalement. Le chauffeur du tank est là, il remplit son gros réservoir de diesel. Il porte une épaisse gourmette en argent. Ça ne vous étonne pas, c’est logique. Dommage qu’il vende des lunettes (Alain). Vous ralentissez le débit d’essence pour parvenir à une somme ronde. Par exemple : cinquante euros. Vous vous arrêtez là. Cinquante euros, voilà qui est suffisant. Vous roulez au pas jusqu’à la caisse. Vous attendez encore. Puis, enfin, vous y êtes, il ne manque plus qu’une formalité, vous déposez votre carte bleue dans le tiroir après le « Bonjour » réglementaire. Le tiroir se referme et l’hôtesse de caisse s’empare de votre carte. Vous vous dites qu’il faudrait vous payer très cher pour vous faire accepter un tel boulot. Vous avez remarqué ses ongles peints de toutes les couleurs. Combien touche-t-elle pour être assise dans cette cage de verre pendant des heures, des jours, des saisons entières ? Une misère, sûrement… Vous pensez que ce n’est pas moins triste que de se faire gonfler les lèvres pour fourguer du parfum mais ça reste tout de même plus héroïque. Ah, la carte bleue ne passe pas. V’là aut’chose. L’hôtesse de caisse frotte la puce contre la manche de son gilet et la réintroduit. Malgré ce subterfuge, décidément, la carte reste muette. Nous v’là bien. Vous lui suggérez de réessayer une nouvelle fois, elle obtempère, n’est-ce pas, car le client est roi. Vous espérez que ça va fonctionner. Vous n’êtes pas à proprement parlé assommé par ce contretemps mais n’êtes pas non plus au sommet de votre forme nerveuse. Derrière vous, la file d’attente augmente. Le troisième test est négatif. L’hôtesse souhaite savoir si vous avez la possibilité de payer en espèces. Vous répondez que non, vous êtes confus mais non. Désirez-vous payer par chèque ? demande-t-elle en accompagnant sa question d’un sourire qui masque mal sa fatigue. Vous ne voyez pas ce que le désir vient faire dans cette situation de blocage ; si vous osiez exprimer un désir, un vrai désir, ce serait celui de mettre le feu à la station et de vous enfuir au volant de votre bolide en faisant éclater la barrière tel un Clyde Barrow du XXIème siècle. Bien. Vous êtes désolé mais vous avez laissé votre chéquier chez vous, à 35 kilomètres d’ici. Vraiment désolé. Après un rapide échange, l’hôtesse conclut par l’obligation de payer (ce qui ne vous surprend pas) d’une manière ou d’une autre et informe son aimable clientèle (c’est vous) qu’il serait judicieux de déplacer son véhicule afin de laisser les autres clients sortir de la station, en attendant de trouver une solution. Cette fois-ci, c’est vous qui obtempérez car vous n’êtes pas Clyde Barrow. Vous ne pouvez retenir un profond soupir. Vous regardez, furtivement, l’hôtesse de caisse. Vous ne comprenez pas. Vous ne la comprenez pas. Elle et vous, vous ne vous comprenez pas. Peut-être même qu’aucun de vous ne comprend ce qu’il fait à cet endroit. Vous rangez votre carte muette dans votre portefeuille, vous vous extrayez de votre bagnole, vous faites un signe aux conducteurs patients en vous excusant de devoir les prier de reculer. Vous vous demandez, désespéré, combien de temps va durer ce manège et pourquoi la machine refuse de lire votre carte bancaire. Auriez-vous dépassé votre autorisation de découvert ? Les marches arrière s’enclenchent (non, vous avez fait vos comptes récemment, ce n’est pas possible…), les voitures se dégagent lentement de l’allée (une erreur se serait-elle glissée dans vos calculs ?), la file se brise en s’éloignant de la caisse (si c’est le cas, vous téléphonerez demain à madame Bidarel, la conseillère qui gère vos commissions d’intervention). Vous avez remarqué les regards noyés de reproches et les bouches plissées d’agacement. Vous vous réinstallez au volant, vous vous tordez la nuque pour aller vous garer prudemment, tiens, là-bas par exemple, devant la machine à gonfler les pneus. Vous coupez le contact et regardez l’heure. Vous êtes en retard, ça y est, et vous vous sentez vraiment seul. Vous vous dirigez, à pieds, vers la cage de verre. Une seconde hôtesse est arrivée, elle papote avec la première. Vous toquez à la porte gentiment, vous êtes un gars gentil, les hôtesses ont de la chance, avec vous. La seconde hôtesse vous ouvre. Elle a l’air moins commode que sa collègue et ce n’est pas rassurant. Elle ne semble pas vouloir connaître sa chance (d’être en contact avec un gars aussi gentil) et rendre la pareille. Bon alors qu’est-ce qu’on fait ? Non, vous avez imaginé vous adresser de la sorte à la première hôtesse mais vous vous êtes ressaisi et avez choisi de ne pas suivre vos instincts colériques, ç’aurait été contreproductif. Vous dites plutôt que vous ne comprenez pas (avec l’air le plus innocent du Monde), vous faites tout pour convaincre vos interlocutrices que vous êtes solvable malgré l’état de votre caisse qu’elles ont bien sûr remarqué. Pourtant c’est la caisse d’un gars gentil mais bon. Vous leur proposez, naïf, d’établir une facture et de vous l’envoyer. La seconde hôtesse, tout en fixant l’écran de l’ordinateur indiquant au fur et à mesure les consommations des clients, lève ses sourcils épilés (ou ce qu’il en reste), plisse les commissures de ses lèvres, inspire et expire par les narines, voulant signifier par ces discrets mouvements d’humeur : « Il s’croit sur une autre planète, celui-là ! » Vous n’insistez pas, conscient de l’absurdité d’une telle suggestion. La première hôtesse vous demande s’il vous est possible d’aller chercher du liquide quelque part. Peut-être que votre carte fonctionnerait dans un distributeur. Heu, oui, c’est vrai (votre ciel s’éclaircit soudain), cette alternative ne vous avait même pas traversé l’esprit, comme c’est bête ! Vous acquiescez en stipulant bien qu’elle a raison de vous y faire penser. Vous lui offrez un léger sourire et vous ressentez à cet instant l’étrange sensation de celui qui met tout en œuvre pour obtenir un soutien citoyen, un geste de solidarité, une complicité peut-être, et vous recherchez immédiatement les raisons pour lesquelles vous vous sentez d’emblée coupable alors qu’il ne s’agit évidemment que d’un dysfonctionnement du matériel. Vous y allez. La porte de la cage de verre se referme à double tour. Vous traversez le parking à grandes enjambées jusqu’à la porte H du centre commercial. Vous entrez dans un hall vaste, bruyant, multicolore, chargé. Vous empruntez une large et longue allée. Vous passez devant un stand de viennoiseries, un marchand de journaux, une vitrine d’agence immobilière, le fourbi d’un cordonnier-qui-fait-les-clés, des enseignes de prêt-à-porter, un magasin d’électroménager, un opticien. Cette fois, c’est Johnny Hallyday qui vous observe de derrière ses Ray Ban. Vous recherchez une agence bancaire, vous grimpez deux à deux les marches d’un escalier mécanique puis vous laissez derrière vous le cabinet d’un vendeur d’assurance et vos narines se gonflent d’une odeur incommodante émanant d’un sanctuaire de la restauration rapide. Et, enfin, vous accédez à un distributeur de billets. Vous êtes essoufflé. Vous insérez votre carte avec appréhension. Le sablier n’a qu’à peine le temps de se retourner que l’automate vous répond : « carte muette ». Parfait. Vous marmonnez plusieurs grossièretés d’affilée afin de bien signifier à la machine votre désapprobation et, accessoirement, d’expulser vos ressentiments pour alléger votre colère. Vous réitérez l’opération sans que l’ombre d’une illusion vous frôle l’esprit. « Carte muette », mais bien sûr, voilà, ça fait vraiment chier, putain ! Votre visage a changé depuis votre arrivée à la station service. Vous sortez de l’atmosphère ultra climatisée pour l’étuve du parking planté de quelques troncs en cours d’asphyxie. Votre démarche est plus lente, le couperet de la fatalité vient de tomber, vous en avez pour trois plombes. Pourquoi vous ? Vous toquez à la porte de la cage de verre le plus gentiment possible. Vous êtes navré mais ça marche pas, vous comprenez pas pourquoi, vous voyez pas quelle autre solution que celle de faire une facture et de l’envoyer, voici l’adresse sur cette carte, voici une pièce d’identité, qu’est-ce qu’on peut faire d’autre, on va quand même pas rester là à attendre que. On espère des deux hôtesses un investissement plus intense que celui affiché présentement dans la recherche d’une réponse appropriée, respectueuse (cela va de soi) de toute loi relative à la transaction d’argent, au commerce…etc., réponse plaçant l’amiable au cœur des relations humaines toutes plus ou moins « compromises » (vous en convenez) dans la négociation, l’échange, les désaccords et les évolutions mais c’est comme ça, faut faire avec, pourquoi ne pas faire confiance à la nature des rapports sociaux ? Non, malheureusement, il est temps d’apprendre que les hôtesses n’ont pas le choix ; qu’elles ne sont que les minuscules rouages d’une organisation qui ne souffre aucune digression, aucune anicroche ; qu’elles ne, par conséquent, prennent jamais aucune décision sans l’aval de leur hiérarchie ; qu’en cas de litige, elles doivent évaluer les risques, le danger, les intentions des éléments suspects et, au besoin (au moindre doute), faire appel à un agent de la sécurité. La porte de la cage de verre se referme. Le verrou claque. On attend l’agent. Un long silence. Le soleil vous martèle le crâne, vous vous sentez décidément très seul. Bien. Alors. Recentrons-nous, essayons de prendre les choses avec toute la sérénité requise afin d’aboutir à un accord, tentons autant que faire se peut d’être pragmatique, ne cédons pas à l’énervement ni à la provocation. Vous êtes donc là, debout, à côté de la cage. Vous sursautez à votre furtive pensée sur la chance inouïe que vous avez de ne pas être dedans. Vous hésitez à téléphoner à votre épouse pour lui narrer le récit de la première partie de vos aventures. Non, c’est inutile, elle s’inquiéterait. Vous piétinez, vous suez, vous soupirez, l’agent de sécurité ne devrait plus tarder. Ah, mais vous avez peut-être une solution ! Mais oui, qu’il est bête ! Vous téléphonez à madame Bidarel, votre conseillère (qui ne peut rien faire contre les commissions d’intervention, elle vous l’a déjà dit maintes fois ; quand l’autorisation de découvert est dépassée, c’est l’engrenage et ses batteries de pénalités, de refus de paiement, de lettres de menaces, et là, elle ne peut rien faire, ce n’est pas elle qui décide.) Elle est actuellement en communication. Vous patientez en musique. Elle va sûrement, madame Bidarel, trouver le grain de sable qui bloque la mécanique. Ah, elle décroche. Alors là, c’est à elle que vous narrez tout, de A à Z, sur un ton mêlant l’urgence à la désolation. Elle comprend bien. Elle comprend tout, madame Bidarel. Elle vous informe sans cacher son propre étonnement que c’est étrange car vous êtes bien sûr ― vous devinez ce « bien sûr » implicite dans sa voix ―, vous êtes, donc, évidemment débiteur mais pas suffisamment pour entraîner le blocage de vos opérations de paiement. Voilà une bonne nouvelle. Vous êtes tout de suite rasséréné, vous respirez mieux, vous dites « Bien », « Tout à fait », « Alors, où est le problème ? », parce que si, pour couronner le tout, madame Bidarel vous avait annoncé l’imminence d’une interdiction bancaire, alors là, forcément, ç’aurait été la chute, le plongeon, l’alcool, le suicide. Mais ne pensons pas au pire, allons de l’avant, profitons des petits bonheurs simples de la vie. Madame Bidarel, aussi naïve que vous, vous suggère de demander une facture. Oh la la, mais c’est déjà fait, ça, madame Bidarel ! Et c’est niet ! Ils veulent rien savoir ! Ni facture ni rien ! Nada ! Donc, qu’est-ce que je fais ? Je suis bloqué devant la machine à pneus, qu’est-ce que je fais ? Je vous les passe ? Vous décelez, très nettement, chez madame Bidarel, un réel désir de vous venir en aide. Parce qu’elle vous aime bien. Parce que vous n’êtes pas un client comme les autres. Parce que vous savez glisser par-ci par-là une petite plaisanterie légère et pleine de bon sens quand vous l’avez au bout du fil, de temps à autre… Et puis parce que, comme vous, madame Bidarel est gentille… Ah, voilà la sécurité, dites-vous à madame Bidarel. Ce n’est pas une plaisanterie. Tiens, l’agent de sécurité est une agente d’un mètre soixante environ, avec un calot sur le crâne, des cheveux clairs rassemblés en queue de cheval, une veste bleu marine, un pantalon bleu marine, un brassard jaune et des chaussures à grosses semelles crantées, un talkie-walkie accroché à l’épaule gauche. Vous devinez dans sa démarche une profonde lassitude (peut-être celle de devoir se déguiser en homme toute la sainte journée afin d’asseoir une autorité qui lui ferait certainement défaut si elle exerçait sa profession en jupette à pois et escarpins vernis ; et puis la jupette à pois et le calot bleu marine, ça n’irait pas). Des gouttes de sueur perlent à sa lèvre supérieure. L’inverse entacherait l’image d’une grossièreté malvenue : des gouttes de sueur qui perlent, d’accord, mais des perles de sueur qui gouttent, ça n’irait pas, non plus. Avant de vous adresser la parole, elle rejoint les hôtesses à la porte de la cage de verre. Vous entendez à peine ce qu’elles se disent. Vous dites à madame Bidarel que vous allez tenter de négocier quelque chose et que vous la tenez au courant. Puis l’agente fait trois pas dans votre direction et vous tient à peu près ce langage : « Il ne peut pas régler les sommes dues ? » Ce à quoi vous répondez que ce n’est pas vraiment qu’il ne peut pas régler les sommes dues, il a ce qu’il faut sur son compte, il vient d’avoir sa banquière au bout du fil et tout va bien de ce côté-là, non, le problème, dit-il, concerne soit la puce de la carte bleue, soit l’ordinateur qui refuse de lire cette carte pour des raisons qu’il ignore et dont il se fout éperdument (ça il ne le dit pas, il le pense). « S’il n’a aucun autre moyen de paiement, on va être obligé de faire appel à des agents de police » annonce l’agente. Il pousse un long, sonore et profond soupir ayant pour effet de ne produire, justement, aucun effet sur l’agente de sécurité qui réitère la sentence. Il dit, avec le plus de diplomatie possible, que ce serait stupide, vraiment, d’en arriver à ces extrémités, d’autres solutions existent, c’est certain, là, tapies dans un recoin du règlement, il suffit de les dénicher, on ne va tout de même pas solliciter la force publique pour ça ! Le taux de réactivité de l’agente de sécurité dépasse à peine celui d’un encornet sur l’étale glacé d’un poissonnier. Eh bien si, on va solliciter la force publique et pas plus tard que tout de suite. Un encornet encore un peu vivant, donc. Un silence pendant lequel la vie vous paraît ô combien dépourvue de sens. Vous êtes muet de stupéfaction, bras ballants, jambes coupées, bouche pincée, regard instinctivement attiré vers un horizon inaccessible, loin, là-bas, bien après les limites du parking. Vous n’êtes pas encore menotté mais vous êtes suspect, bientôt coupable, voire primo-délinquant. Vous rappelez madame Bidarel et lui dressez le tableau. Elle vous exprime sans détour toute sa solidarité, elle sent parfaitement que vous êtes affligé. Madame Bidarel, elle sent tout. Peut-être que si elle leur causait...? Tout à fait. Alors, je vous passe quelqu’un. Vous tentez d’imaginer ce que madame Bidarel peut dire à l’agente en calot. Vous écoutez aux portes, quoi. Quand celle-ci répond : « Ça, c’est pas possible, Madame. Non. Et ça non plus. Impossible. », vous comprenez que madame Bidarel a épuisé toutes les alternatives. Elle vous confirme d’ailleurs, quand on vous rend votre portable, qu’elle a tout essayé et, même, proposé un paiement à distance avec son propre relevé d’identité bancaire. Oui, elle a fait cela, madame Bidarel. Vous la remerciez chaleureusement. Elle vous souhaite « Bonne chance. » Elle raccroche la première. Vous vous retrouvez, à nouveau, seul, avec l’agente de sécurité. Elle prévient le commissariat. Une équipe de fonctionnaires devrait vous rejoindre dans les plus brefs délais. Vous êtes heureux d’apprendre que vous n’allez attendre que pendant de brefs délais. L’heure tourne. La seconde hôtesse s’en va en emportant avec elle son air de renfrognée. La première poursuit les encaissements. Les clients se succèdent sans discontinuer. L’agente croise les bras, écarte les jambes, les yeux fixés vers le parking par lequel les policiers devraient débarquer. Vous faites les cents pas. Elle vous surveille du coin de l’œil. Vous y croyez à peine. Non mais, elle vous surveille. On n’a pas le temps de s’ennuyer, ici. Vous vous éloigner un peu pour vérifier si vous êtes l’objet d’une véritable surveillance et, en effet, vous l’êtes. Une situation des plus cocasses, vous dites-vous en votre for intérieur. Vous pourriez fuir, qui sait ? sauter dans votre auto, défoncer la barrière, renverser un flic et fuir ! Comme Clyde Barrow, quoi, au volant de votre pick-up. Vous êtes dans le collimateur, attention. Suspecté que vous êtes, surveillé, coincé, piégé, parfaitement, d’ors et déjà fiché, identifié. Quand vous apercevez les trois policiers, vous savez que vous n’êtes pas là pour rien. Trois policiers, rien que ça, rien que pour vous ! Le premier, le chef, celui qui marche devant les deux autres, porte une moustache poivre et sel, épaisse comme une balayette (ça existe encore), il frise la cinquantaine autoritaire et adopte la démarche d’un sauveur de l’humanité en s’approchant de vous. Ne reculant devant aucun cliché, il a glissé son pouce gauche dans la ceinture de son pantalon à laquelle sont accrochés une paire de menottes, un pistolet semi-automatique Sig-Sauer calibre 9 mm, une matraque télescopique en acier et une bombe lacrymogène. On ne regarde pas à la dépense. Va-t-on vous saluer de ce geste réglementaire qui fait tout le charme désuet de la maréchaussée ? Ça ne loupe pas, on vous salue de deux doigts sur la tempe. Le spectacle de la police française en pleine possession de ses moyens relationnels vous laisse pantois. Le second fonctionnaire a l’air moins rigide, il prend des notes. Le troisième, à peine sorti de l’adolescence, observe, se place, fait l’attentif, enregistre, se raccroche à des wagons qu’il préférerait peut-être laisser filer. Qui sait si malgré son parcours scolaire semé d’embûches, il ne s’interroge pas sur le sens de sa présence en ces lieux ? L’école ne fait pas tout. Les rôles sont fort logiquement distribués : le stéréotype de l’expérimenté, l’avide de galons, le stagiaire zélé. Donc vous répondez aux questions, docile. Vous vous répétez. « Vous avez une pièce d’identité, s’il vous plaît, monsieur ? » Mais certainement. Le patron tend la pièce d’identité au preneur de note qui sort un ordinateur de poche pour consulter votre profil. Ô magie des technologies numériques, quand tu sers la plus noble des corporations ! « Veuillez nous suivre. » Mais bien entendu. Rebelote : traversée du parking, entrée dans le grand hall grouillant de consommateurs affairés, station prolongée devant la porte des bureaux de l’établissement parmi des vigiles tous plus ou moins basanés tant et si bien que vous vous questionnez sur les critères qui président à l’embauche de vigiles tous plutôt plus basanés que moins dans le secteur à hauts risques de la grande distribution et de la protection des multinationales. Les responsables de ces décisions-là ne sont-ils pas à leur tour tous plus ou moins tarés ? c’est la seconde énigme qui s’impose à vous. La porte s’ouvre, une femme plutôt jeune apparaît, vous avez à peine le temps de la regarder qu’elle a déjà déposé le formulaire dans les mains propres du moustachu et s’est dissipée comme un fantôme par l’entrebâillement de la porte. Vous remplissez la paperasse, vous signez, « vous avez 48 heures chrono pour faire parvenir votre règlement par le moyen que vous jugez que c’est le plus judicieux sinon les poursuites, elles sont immédiates », très bien parfait, mieux vaut toujours être prévenu que l’avenir n’est pas forcément tout rose et cela vous rapproche de votre propre mort que vous espérez la plus lointaine possible. On attend le tampon de la compta. Vous êtes immobile au centre d’une fourmilière de clients. La longue file des 70 caisses, les centaines de caddies, les 5000 clients présents dans le centre (chiffre permanent), les milliers de tonnes de marchandises en transit. Les trois policiers ne vous quittent pas d’un œil ni d’un pouce ni encore moins d’une semelle. Vous vous laissez aller à la rêverie : votre dimension limite, à vous, c’est Monoprix. Ô temps heureux de l’animateur en veste beige annonçant des promo sur les crevettes au rayon poissonnerie. L’était toujours content, l’avait un micro. La compta tamponne. Ça y est, vous allez pouvoir partir. Le moustachu va vous faire une ou deux petites recommandations de bases et vous allez pouvoir franchir le tourniquet vers la sortie. Vous retraverserez le parking, vous démarrerez votre auto, vous vous arrêterez à la caisse, vous donnerez à l’hôtesse un double du papier, vous quitterez la station service puis le site du centre commercial. Et, enfin, oui, vous serez dehors. Tout seul, peut-être, mais libre.

Votre femme et vos amis vous attendent, vous filez.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.