Le Matador

Cette nouvelle est parue dans la revue AAARG! en 2014. La voici légèrement remaniée. Après avoir visité un abattoir en 2005, j'ai voulu mettre en résonance la souffrance animale et la souffrance des salariés. Accessoirement, ce texte est un lipogramme...

 

Le Matador

1

 

Mon daron, il m’disait « Tu seras un tueur, mon fils. »

J’étais môme et j’avais du mal à entraver. J’me disais « Ouais, tueur, c’est un boulot comme un autre, faut s’habituer à la bidoche… » Ça avait l’air moins naze que cantonnier ou vendeur de frites à McDo. Et un jour, l’a arrêté de m’dire ça, mon daron. S’est mis à rien m’dire du tout. Jamais. Vu qu’il s’était envolé. Ce con.

Ce jour-là, la mother, dans son joli tablier de cuisine à fleurs, elle avait fait un dîner d’anniversaire. J’avais 12 ans. C’était le 17 mai. Ça sentait bon la viande et les légumes. Elle sortait du coiffeur et elle avait les cheveux bétonnés à la laque, on aurait dit Mireille Mathieu. Elle a mis les belles assiettes qu’elle avait gagnées avec les tickets Total alors que ma sœur et moi on regardait Questions à un Trouduc à la téloche. 

­­            ― ... Sofie, Fabien, vous êtes concentrés ?

La mother, elle adorait l’animateur. Elle le trouvait « drôlement sexy » comme mec. Elle regardait d’un œil en touillant son bœuf dans la gamelle. Le Fabien, il avait des cheveux vachement longs, chacun ses goûts, et la Sofie, visiblement, elle avait un guignol dans l’tiroir.

― Le chrono est démarré ! Je suis fait avec le morceau de la jambe du cochon situé au-dessous du genou…

― Jambon ! a gueulé la mother en lâchant sa cuillère dans la sauce.

― Jambonneau ?

― Bon réflexe de Fabien !

Elle avait confondu l’dessus et l’dessous. Chez une Coquart, ça la foutait mal.

― On continue. Je suis un met constitué de morceaux de viande (bœuf, veau, mouton) et de légumes cuits ensemble dans une sauce…

― Ragoût ?

― Bon réflexe de Fabien !

― Ben mon vieux, c’est c’que j’suis en train d’faire ! qu’elle a fait, ma daronne.

Bordel, le mec, il s’y connaissait en bouffe ! Il était bon, il s’barrerait avec des biffetons à ras bord des fouilles ! La Sofie, elle avait l’air mal fichue. C’était sûrement à cause de la marmaille qu’elle avait dans l’bide et qu’elle allait larguer d’une minute à l’autre.

― Attention Sofie. On continue. Je suis gras ou maigre. Je suis une graisse ferme formant une couche dense dans le tissu sous-cutané du cochon…

― Saindoux ! qu’elle a gueulé la mother en essayant de ravoir sa cuillère avec la louche. Ah, merde, j’me brûle !

― Lard ?

― Excellent réflexe de Fabien ! Alors Sofie ?

― Oui je… je l’avais sur le bout de la langue…

― Vous aimez la cuisine Sofie ?

― Oui… J’ai surtout une faiblesse, comme on dit, c’est les desserts…

― Ah, moi aussi ! Vous m’inviterez ? qu’il a demandé l’beau gosse en cravate en lui faisant un clin d’œil.

― Qu’il est coquin ! Je l’adore cet animateur, qu’elle a dit ma mère à genoux sous son ragoût.

Vers huit heures, on a commencé à avoir les crocs. La mother se demandait ce qu’il foutait, le Coquart. D’habitude il rentrait à l’heure de la bouffe et là, on l’guettait, ça faisait trois quarts d’heure. Et comme c’était mon anniversaire, ça la faisait bouillir à mort. Elle a mis sur feu doux et elle est venue avec nous dans la banquette regarder les infos. À la météo, elle s’est levée d’un bond. Elle a été voir à la fenêtre en cognant des claquettes. Je sentais bien qu’sa bonne humeur allait caner vite fait. Et ma mère en rogne, c’était quek’chose. T’avais intérêt à être sur un autre chemin qu’elle, ça valsait. Les baffes dans la gueule et les godasses dans l’cul. Mon daron, lui, c’était un mollasse comme mec. S’laissait faire. Sa bonne femme qui commandait. Donnait aussi des torgnoles mais dans l’dos, à la vicelarde. De ma daronne, c’est ma frangine qui s’en recevait un max. Et des gratinées. Elle faisait moins d’conneries qu’moi, elle disait jamais rien mais ça lui tombait quand même sur le coin du nez, sans raison. T’êt’ qu’elle était mal aimée, j’en sais rien.

En tout cas, ça commençait à faire longuet et la mère Coquart, elle martelait le lino avec ses claquettes à toute allure en disant « Merde qu’est-ce qu’y fout ce soir que ça va être cramé mon ragoût ! » Et le ragoût, il a cuit, et recuit, et mijoté, et refroidi et s’est gélifié dans son jus vu qu’le daron, on l’a attendu jusqu’à minuit sans jamais le voir rentrer. Trisca et moi, on avait nos mains sur les genoux, sans toucher à la télécommande. Trouille que la mother, elle s’arrête de tourner en rond, comme un clébard qu’essaie de mordre sa queue, et qu’elle nous déboîte la mâchoire. Elle était barge, faut dire. La colère, l’inquiétude, la jalousie, tout c’qui lui traversait la tête, des drames, des beuveries, des coucheries. Elle a insulté son mari dans toute la baraque, truc de malade. À une heure du mat’, elle nous a virés du salon, direct au berceau. J’avais trois frites qui m’sautaient dans l’bide et ma frangine, un beignet dans les gencives. De ma chambre, j’ai écouté la mère Coquart causer avec les flics au bigo. Sûrement, ça devait être Bourdachon, çui qu’elle connaissait bien vu qu’un jour, j’les avais vus en train de s’rouler des galoches dans une bagnole en face d’Attac. La vieille, malgré qu’elle était bas du cul et forte en cuisses, elle allumait sec, de tout, même des flics. Mon daron, il y voyait que dalle. À cause de son boulot. Ou t’êt’ qu’il s’en foutait ou qu’au lit, il était franchement à des années lumières de Georges Clounet.

Elle a raconté sa soirée à Bourdachon qui devait lui baragouiner des dégueulasseries vu que toutes les dix secondes, elle y disait d’arrêter ses conneries-gros-cochon. Il lui a dit qu’il était de garde et qu’il était coincé mais que si elle ramenait sa fraise il lui boufferait bien la moule sur le bureau cause que son bonhomme qu’il soille là ou non c’était qu’une mal-baisée et que lui Bourdachon c’était un mâle un vrai il avait les couilles saturées et que d’ailleurs il était en train de s’les vider dans la Jennifer, la tite stagiaire. Enfin j’imagine qu’il a dit ça vu que Bourdachon, il mettait sa bite dans tout c’qu’il trouvait. Alors elle lui a raccroché au nez en disant encore gros cochon et elle a fumé des tiges toute la nuit devant la téloche à mater des documentaires sur les chasseurs d’anguilles et des rediffusions de Navarro.

Le lendemain matin, j’ai trouvé ma mère devant les émissions où qu’on gagne des cafetières. Elle avait la goutte au nez et l’air de celle qu’a sucé aut’chose que d’la glace. Navarro, ça attaque. J’ai fait le dèj’, j’ai emmené Trisca à l’école et j’ai été au collège, enfin à côté du collège. Les recherches ont commencé.

 

Mon daron, c’était Francis Coquart. Et quand il disait son nom à un étranger, il indiquait bien « Coquart, A.R.T. » Il voulait qu’on sache que bosser à l’abattoir, c’était un truc convenable. Il disait « C’est aussi de l’Art, dans un sens. » C’était l’boss de l’abattoir de la ville qui fournissait les trois grandes surfaces de la zone industrielle. L’en était fier. Il avait commencé comme videur-fendeur et il était monté dans les échelons. Dans sa tête, un tueur, c’était un mec au-dessus du lot. C’était noble comme boulot. S’il en voyait un en train d’jouir à tuer une vache, il lui éclatait la gueule. Enfin, c’est c’qu’il disait. Fallait estimer la bête. Il racontait jamais c’qu’il faisait au boulot. Il m’disait juste, avec son air sérieux : « Tu seras tueur mon fils. Ça c’est un job. »

 

Le canard local a annoncé la « mystérieuse fugue de Francis Coquard, directeur de l’abattoir communal… noyant sa femme Sandrine et ses enfants, Trisca (8 ans) et Jérémy (12 ans) dans une angoisse terrible… L’enquête que mène le lieutenant Bourdachon de la gendarmerie de Saint-Amand ne favorise aucune voie ; suicide, enlèvement ? Le silence de cet homme honnête et sans histoire reste à l’heure actuelle énigmatique… Les salariés de l’abattoir continuent néanmoins le travail. « On se débrouille, on connaît le boulot » affirme Ben, l’un d’eux, la voix tremblante d’émotion… L’abattoir a été fouillé de fond en comble… Nous vous donnerons des nouvelles de Francis Coquard dans nos futures éditions… » Et en lisant ça, j’me souviens que j’ai souhaité qu’ce Coquard-là, ça soille quelqu’un d’autre que mon daron.

 

Suite à deux nuits blanches, ma daronne, elle était sur les rotules. J’l’avais jamais vue comme ça. Elle avait échangé sa casquette de chef du foyer avec celle de l’angoissée tendance Alzheimer. Quoi faire, quoi dire, qui alerter, où chercher et comment arrêter ces tremblements à la con ? J’ai dit au toubib de la famille qu’il fallait radiner vite, çui qu’on connaissait et qu’la mother elle connaissait encore mieux qu’nous vu qu’des fois, sans avoir l’air malade, elle avait des rencards avec lui. « Faut devancer la maladie » qu’elle disait. Elle avait une tite douleur ici ou là et il fallait qu’elle aille se faire ausculter. Donc le docteur Gilardin auscultait la mother bien à fond régulièrement. Quand elle revenait, elle m’donnait toujours un cadeau, jamais à ma frangine, un sac de bombecs ou un magazine de foot, et elle m’disait de garder l’secret, que le daron devait être au courant de rien, vu que les bombecs, c’est mauvais d’en bouffer des tonnes, ça nique les chicots. Donc moi, j’aimais bien le docteur Gilardin. Grâce à lui, j’avais des caries gratos.

Il lui a filé des médocs et la mère Coquart, ça lui a fait un drôle d’effet. Elle est devenue toute beige et toute verte avec les yeux rouges comme un rat albinos et elle s’est mise à chialer. J’étais mal à l’aise de voir ma mother dans cet état. Jamais d’la vie, j’l’avais vue comme ça, j’me demandais c’qu’elle avait. J’y ai demandé si elle voulait que j’dise au docteur Gilardin de venir mais elle m’a dit « Non, ce soir, j’veux qu’on m’laisse tranquille » et elle a continué à chialer. Elle qui m’disait souvent que c’est nul de s’laisser aller, que c’est un truc de gamine. « Regarde celle-là qu’a toujours les larmes aux yeux comme une godiche ! » qu’elle râlait en montrant ma frangine du doigt. Elle nous a donné l’occasion de nous lâcher et on a chialé tous ensemble dans la banquette devant un Maigret avec Bruno Cremer, le somnifère de ch’val.

 

Au bahut, je suis devenu Jérémy Coquart. C’est con à dire mais avant l’affaire Coquart, j’étais rien, un chiard au milieu des autres qui venaient s’faire chier à avaler des conneries toute la journée. Les matons m’caressaient les cheveux avec leur air de faux-cul. J’étais le fils du suicidé, du fugueur ou du cadavre invisible. Dans la cour, c’était assez dur au début. Certains mômes me regardaient de travers. D’autres ont essayé de continuer leurs vannes débiles genre « Coquart, tête de coq et face de lard ». J’ai fendu quelques gueules et j’ai été tranquille.

Au bout de trois semaines, rien à foutre qu’ils en avaient, les journalistes, de l’affaire « Coquart ». Y avait rien de nouveau dans l’enquête. Est-ce qu’il était vivant ou mort ? Ces mecs-là, il leur faut de quoi écrire, ils inventent rien, leur faut du sang, du cul ou des records du monde. Donc cette affaire, question rentabilité, c’était naze. La mother, elle en était malade, elle bouffait que des médocs. T’êt’ qu’elle l’aimait, son Coquart, finalement. Ou alors c’était la honte d’être cocue, veuve ou abandonnée, ou j’en sais rien. Elle mangeait toujours rien, elle dormait une heure toutes les trois nuits, elle faisait que fumer des Gauloises et siffler du rouge. Ça faisait glisser les gélules. Ça craignait fort quoi. Elle maigrissait à vue d’œil. 

Les flics ont arrêté de chercher au bout de quelques mois. Ça a rien changé à leur boulot de connards. Les flics ruraux, ils font surtout la circulation, les alcootests et la sécu aux fêtes foraines. Ils traquent le manouche histoire de mettre la main sur trois canards et un autoradio. Feraient mieux de traquer l’ministre. Enfin bref. En fait, à la cambrousse, si les flics s’en allaient, j’en connais, ça les ferait chier d’conduire bourrés. Avec les flics, ils ont la trique de s’faire serrer, ça les excite, ils s’font des nouveaux itinéraires.

 

Un soir du mois d’avril, au bout d’un an en gros, Bourdachon, il a alerté la mother. Un garde-forestier avait trouvé un cadavre dans le bois de Meillant. Bien sûr, la ressemblance avec Coquart, bof. Il ressemblait à rien, le macchabée. Il avait fait quatre saisons sous des feuilles et des branches, restait que les godasses et les os. Au cas où, valait mieux faire une analyse. Les flics avaient toujours le cheveu que ma vieille avait trouvé sous le lavabo. Ils y avaient demandé un truc, un sourcil, une rognure d’ongle à donner au labo. Elle avait fourni un cheveu qu’ils avaient glissé dans un sachet en attendant qu’ça serve. Malgré l’état du cadavre que j’ai jamais vu mais que j’imagine quelle tronche moisie il avait, les toubibs du laboratoire médico-légal de Bourges, ils ont réussi à faire des analyses d’ADN, comme on dit. 48 heures chrono. On a eu les résultats. Merde. Nada. La mother, elle s’est mis une biture comme rarement.

 

Des années, j’ai vu sa tête sur des affiches dans les bureaux de l’administration et les salles d’attente des dentistes où j’allais souvent vu qu’ma vieille, au bout de quelques mois à écouter les ragots comme quoi le father, il s’était barré avec une gonzesse mieux foutue qu’elle, elle a recommencé à m’ramener des bombecs. Sauf que le secret à garder, macache. Les caries, maintenant, il en avait rien à cirer de là où qu’il était.

 

Finalement, je suis devenu autre chose que tueur. T’açon, le boulot, faut s’lever d’bonne heure et moi, j’aime mieux rester au lit. Je bosse au black avec un mec, cool, on fait des chantiers. Quand j’en ai marre, j’arrête. Carreler des salles de bains, ça fait chier dans l’ensemble. Faut faire ça sans abuser quoi. Moi et l’travail, ça fait deux. J’le dis franchement, j’m’en fous, c’est tout. En foutant rien, je gagne la même chose qu’en allant m’emmerder toute la semaine. Et çui qui me dira c’que j’ai à faire, il sera né dans un siècle. Ma frangine, elle a réussi, vu ses antécédents. Elle est secrétaire à la mairie. Si ça l’amuse d’avoir le cul écrasé sur une chaise à recevoir des connards qui veulent un acte de naissance, c’est son choix. Elle habite toujours chez sa vieille. Sont toujours collées, ces deux-là.

L’abattoir est fermé. La bidoche maintenant, elle arrive de l’Est, toute tranchée, toute noire, y a qu’à la bouffer.

 

 

 

 

 

 

2

 

 

 

Elle voulait rester là, la vache. Elle meuglait dans sa logette. La faire sortir sur le quai de déchargement, c’était la croix et la bannière. Y a des bêtes qui sont moins insensibles que d’autres. J’les connais, les vaches. Elles sentent bien qu’y a quelque chose d’anormal dans leur tête de vache. Ça s’voit à leurs yeux. Mais bon, faut s’magner, si tu t’attendris, c’est mort. J’ai dit à Jiji de s’garer et j’l’ai fait avancer grâce à l’aiguillon électrique. Elle a donné du sabot dans les barreaux en meuglant et elle est sortie sur le quai jusqu’au couloir de contention. L’a fallu l’aiguillonner encore. Qu’elle rentre dans la cage sans faire d’histoire. Jiji l’a coincée en fermant la lourde derrière elle et Gus a actionné le coinceur hydraulique, qu’elle se colle à l’avant, qu’elle mette la tête dans la mentonnière. Ça lui a relevé l’museau. Elle s’est mise à trembler sur ses cannes. Elle savait ce qu’on voulait d’elle. Elle reniflait l’odeur de la mort. Gus aussi, il tremblait, ça faisait une semaine qu’il était embauché, il tremblait à chaque fois. Je lui ai dit de s’calmer, qu’elle sentirait rien, que ça allait vite. La vache, elle meuglait à fond. Gus a été au lavabo, il a saisi sa 8,6 et il en a bu une grande goulée alors que j’montais sur la galerie au-dessus des cornes.

― Gus, faut qu’tu r’gardes sinon tu t’habitueras jamais.

Il avait confiance en moi, Gus. On avait l’même âge, bientôt la moitié de la vie. L’était maigrichon, un chouia timide, un œil qui s’barrait vers la sortie. Le jour où il est arrivé, j’y ai tout dit comment qu’on fait, les secteurs et les outils. Le soir, il m’a demandé si j’voulais bien qu’on soille amis. J’ai dit « Ouais, bien sûr » et on s’est mis une cuite dans les vestiaires histoire qu’il s’détende, lui faire montrer qu’y avait une bonne ambiance, sauf que l’taulier il boit jamais avec nous mais on s’en fout, c’est qu’un taulier et s’il essaie de nous interdire de boire, l’abattoir, il ferme. Même, ça l’a fait marrer, Gus, j’y ai montré la carte de la Vache qui rit au-dessus de la cafetière. « Belle et Bonne, la Vache qui rit est la crème de gruyère de luxe ». Et je lui ai dessiné une grosse bite dans la bouche. On s’est marrés.

Donc il s’est forcé à regarder. J’ai saisi le matador comme un braquemart et je l’ai foutu sur ma braguette. J’ai demandé à Gus s’il en avait déjà vu des comme ça. « T’es con ! » qu’il m’a dit en rigolant. Coquart, le taulier, il a quitté le bureau du véto et il est entré à c’moment-là.

― T’arrêtes tes conneries toi, tu crois qu’y a qu’ça à foutre ?

― Ouais, on s’détend, que j’ai rétorqué.

― Et toi le bigleux, jette ta bière et va bosser, qu’il a dit à Gus.

Il lui a arraché sa bière des mains et il l’a vidée dans le lavabo, cet enculé ! Franchement, ça s’fait des trucs comme ça ? C’est c’que j’y ai dit.

― Ta gueule.

Et il s’est tiré en nous disant de nous magner l’cul, que y avait des livraisons et que si on était là à faire les fiottes, ça s’verrait sur le bulletin d’salaire. Gus, il a rien dit. Se faire virer au bout d’une semaine, y avait mieux.

J’ai mis une amorce dans la culasse du matador, j’ai armé, j’ai mis le canon sur le front de la vache, j’ai regardé Gus qu’était tout blanc comme du saindoux et ça a claqué. Elle s’est arrêtée de meugler net quand la tige lui a troué l’crâne. Le sang est sorti du trou et j’ai enfoncé le cylindre de coton dedans. « La garniture de la mort » qu’il a dit, Jiji. Il a ouvert la grande barrière latérale de la cage et la vache s’est écroulée sur son flanc.

― Tu vois, ça va vite, que j’ai dit à Gus.

― Ouais ouais.

Il était encore sous le choc. Mais il fallait qu’il s’y fasse. Moi aussi, au début, ça m’laissait tout blanc. C’est honteux de l’dire ? J’y ai filé ma bière. Jiji a crocheté le jarret arrière gauche de la bête et l’a fait monter au bout d’la chaîne au-dessus de l’évacuation. J’ai dit à Gus « Allez, c’est ton tour aujourd’hui » en lui donnant le couteau. J’y ai fait un clin d’œil de confiance, qu’il était en train de tâter l’terrain et que dans quelques jours, il bosserait comme un chef. Il a bu un gorgeon d’bibine et il a regardé la gorge de la bête.

― Bon alors, je tranche ici, Ben ?

― Ouais, tu tranches carrément d’une joue à l’autre, on s’en fout, ensuite, la tête, on la met aux cosmétiques.

― Bon alors, j’y vais, Ben.

Jiji, il se fendait la gueule. Il était déjà bourré à 7 heures du mat’. Gus a tranché la gorge comme il faut. Ça a giclé sur ses bottes et on a laissé la bête se vider. Ensuite on l’a fait avancer jusqu’à l’arrache-cuir, on lui a sectionné les trois jarrets qui se balançaient avec la scie circulaire et on lui a tiré sur la chemise de nuit. J’ai fait le casi : une ouverture à la scie-thorax et les boyaux sont descendus dans le container. Gus a fait le tri. Les sabots et la tête dans les wagons n°3 (maquillage et bombecs de gamins) et les boyaux dans les wagons MRS. Ce qu’y a dans les MRS, c’est brûlé cause que c’est dangereux. Mais vu que c’est l’même camion qui vient chercher les MRS et les n°3, moi, j’me demande où ça va, question vache folle. Gus s’est bien démerdé avec la scie-colonne, il a tranché la bête en deux comme s’il avait fait ça toute sa vie, un vrai vétéran. Jiji a mis les abats dans le frigo. J’ai accroché les deux moitiés à la balance. Le véto a noté les éléments de charge sur son cahier et j’ai fait glisser les 600 kilos de bidoche dans la chambre de stockage, en attente du débitage.

Là-dessus, on s’est rincé les bottes et l’gosier en allant boire un godet dans les vestiaires. Il était content, le Gus. Jiji avait son sourire figé comme d’hab. On s’est servi un tit blanc sec dans un grand verre. Gus regardait la carte de Tahiti avec un cul tout noir dessus. C’était une carte d’Oliv, le gars qu’avait bossé ici avant Gus. Un tueur. Il s’était tiré un soir, tout son salaire dans un billet d’avion et il était jamais revenu. À c’qu’il dit, il s’fait les couilles en or là-bas.

 

Jiji, Gus et moi, on est devenus vraiment comme des frères. Avec les trois autres de la boîte, c’était différent. D’abord, on avait des horaires décalés et eux, c’qu’ils voulaient, c’était terminer dans un abattoir industriel, là où on tue huit cents moutons tous les jours de la semaine. Et ils léchaient le cul à Coquart. Alors j’leur causais mitigé. Ils allaient même boire avec lui à la Rotonde, le troquet des bourgeois.

Tous les trois, on allait boire chez Fabienne. Le samedi soir, on allait chez Dédé, une boîte où on levait des greluches fastoche vu qu’elles étaient là dans l’intention de s’faire lever, avec les trois quarts des nichons sur le zinc. Y avait des lumières oranges et bleues et d’la musique. On draguait à mort, ça marchait à chaque fois. Vers minuit, on s’tirait avec chacun une gonzesse sous le bras, en rigolant. Le lundi, c’était bilan détaillé.

Comme on bossait de 6 à 13 heures, on s’est habitués à déjeuner ensemble sur la table des vestiaires. On bouffait du sauciflard et du clacos avec un verre de rouge, tranquilles, et on allait s’rincer au blanc chez Fabienne. Des fois, vers 3 heures, on allait sortir de la friture au bord de l’Arnon. La belle vie quoi. Jiji balançait sa ligne dans la flotte et il s’endormait recta. Quand j’le réveillais à 7 heures, il ronflait comme un bœuf.

C’est devenu moins marrant quand Coquart s’est mis à faire chier Gus. Il avait décidé de lui en faire baver, ce connard.

 

Un matin, j’étais en train d’enfiler ma cotte blanche et Jiji de s’enfiler un canon. Y avait une sale odeur de bidoche avariée. On s’est demandé c’qui chlinguait comme ça. Dans un abattoir, c’était anormal. Y a une odeur, bien sûr, le sang, la mort, tout c’qu’on veut, mais ça sent la viande fraîche. Soudain, y a Gus qui s’met à gueuler comme un cochon et à secouer sa jambe. Y avait un bout de barbaque verte au fond. Sur ce, Coquart arrive en gueulant.

― Qu’est-ce que c’est que c’bordel dès le matin ?!

Il regarde Gus d’un sale œil.

― C’est toi qui gueules comme ça ? T’es barzingue ou quoi ! Viens voir ici, qu’il lui demande en tournant les talons.

Gus vide sa botte dans la corbeille, fourre son maillochon dedans et suit l’taulier jusqu’à la salle de débitage.

― Hé, mollo mon frère, t’es aux ordres ou quoi ? que j’y dis doucement.

― J’vais voir ce qu’il veut, Ben, je reviens.

L’autre l’attendait avec un couteau à la main, couvert de sang.

― C’est quoi cette merde ?

― Comment ça ?

― Quoi comment ça, chiure de merde ! Tu sais qu’faut nettoyer l’matériel quand on s’en est servi ?

― J’en sais rien moi, j’ai fait que vider hier…

― Qu’est-ce tu veux qu’ça m’foute !

Coquart lui gueulait dessus, j’ai cru qu’il allait l’égorger. Il a agrafé Gus au colback et lui a mis la lame du couteau sur la gorge.

― Ici, on fait gaffe au matériel, OK ?

― C’est bon, on va nettoyer, qu’j’ai dit en arrivant.

― Toi ta gueule ! Vous bossez comme des truies. Ici, les truies, on les tue. OK ?

Il avait dit ça calmement, avec un sourire de con qui donne une leçon. Faut dire que j’avais trente kilos d’avance sur lui. Il a montré Gus du doigt.

― C’est toi qui fais le matador aujourd’hui. Je te regarderai faire du bureau du véto. T’as intérêt à faire ça comme il faut.

Il s’est tiré en balançant l’couteau sur le banchet, la table où on saigne les agneaux. Il a dit qu’on lui faisait honte. Je savais bien que Gus détestait le matador. Ça lui faisait froid dans l’dos d’être à vingt centimètres de la vache et de voir ses grands yeux ronds affolés. Mais Coquart avait vraiment les moyens de l’faire chier à mort : changement d’horaires, livraisons nocturnes, mutation à l’usine d’équarrissage… et ça, quand on y a jamais été, on sait rien. C’est là qu’arrivent toutes les bêtes mortes de la région, les fermentées, les malades, les blessées qu’ont crevé dans un coin une semaine avant qu’elles sont déjà toutes grouillantes d’asticots. Dans cette usine, c’est les bottes dans les bloches toute la journée. Les mecs là-bas, soit ils se barrent au chomdu, soit ils deviennent dingues jusqu’à faire des batailles de boyaux. Le boulot carrément dégueulasse. Les gars, ils se lavent une fois tous les mois. L’odeur est rentrée dans leur chair. Ce qu’il y a d’avarié, ils le brûlent. Avec le reste, ils font de la farine, de la gélatine ou de la graisse à maquillage. Quand j’vois les gonzesses qui s’tartinent la figure avec un mélange de vache et de cochon bouillis, vaut mieux leur bécoter les fesses.

J’ai vu cet enfoiré d’Coquart qui matait Gus à travers la vitre du bureau alors qu’une bête entrait dans la cage. Il avait un air de vicelard comme j’avais jamais vu. Il rigolait avec le véto, ce gros connard en blouse blanche et moustache, un nain, tout mou, on lui aurait cogné dans l’bide, les doigts seraient ressortis dans l’dos. La vache s’est fait relever la tête dans la mentonnière. Elle était calme. Gus est monté sur la galerie. Ses doigts ont commencé à trembler.

― Allez, t’en as rien à foutre de c’merdeux, vas-y.

Il a saisi le matador et une amorce. Il a tourné l’engin dans tous les sens, il avait comme un trou de mémoire. Il a mis l’amorce entre ses dents, il a essayé d’ouvrir le bloc de culasse. Il s’emmêlait les salsifis, l’frangin, j’avais mal en l’regardant. Jiji caressait le cou d’la vache en lui disant « Ça va aller ma belle ».

― Qu’est-ce qu’il fout nom de Dieu ?

Il a enfin réussi à caler l’amorce.

― C’est comme ça, Ben ?

― Mais oui, vas-y maintenant.

Il a refermé d’un geste sec. Ça s’est rouvert. Il a refermé encore et il m’a regardé. Qu’est-ce qu’il a foutu avec ses doigts ? J’en sais rien. Il a dû en mettre un sur le bouton sans faire attention, ça lui a éclaté dans les mains. Fallait tout recommencer. Les deux enfoirés là-bas dans leur bocal, on les entendait glousser. Jiji et moi, on n’avait qu’une envie, aller leur défoncer leurs sales gueules et s’barrer boire un godet. Gus a calé une seconde amorce. Cette fois, ça a marché. Il a avancé le canon vers le front d’la vache, les yeux à moitié fermés et il l’a mis au milieu. Il tremblait des mains, des jambes, des lèvres. Il me regardait.

― C’est bon là ? Qu’est-ce que j’fais, Ben ?

― Tu tires, bordel ! que j’y ai dit doucement en serrant les mâchoires.

Mon cul oui ! Il essayait d’enfoncer le déclencheur. Il détournait sa figure tordue de grimaces.

― J’arrive à rien, Ben !

― Il est en train de merder, qu’a dit Jiji.

Comme un manche, le Gus. Il savait que l’taulier était en train de l’mater et ça l’tétanisait. Les deux enculés étaient morts de rire.

― Magne-toi le cul, bordel ! Tu vas laisser la vache comme ça jusqu’à Noël ?

Gus s’est mis à gémir et à trembler comme un vieux terrorisé et ça a carrément merdé. Le matador a glissé vers l’œil de la bestiole, Gus regardait rien du tout de c’qu’il était en train d’faire, il cognait d’la botte sur la galerie et la tige est sortie. L’œil de la bête a éclaté et elle s’est mise à hurler et à hurler. Jiji, il savait que dire « Bordel le con ! » J’ai sauté sur la galerie. Gus gigotait dans tous les sens, il gueulait qu’il voulait faire autre chose que tueur. J’y ai foutu une baffe, ça lui a calmé sa crise, il a lâché le matador. Coquart est arrivé en courant, il a escaladé derrière Gus, il a ramassé l’arme. J’ai été obligé de sauter à terre, à trois sur la galerie, c’était dangereux. Coquart a brandi le matador devant la tronche de Gus et il lui a dit d’une voix calme :

― Bien. Je vais te montrer comment on fait.

La vache hurlait dans sa bave, ses sabots glissaient sur le métal de la cage.

― Tu tiens une amorce entre les deux doigts, tu la cases ici et tu refermes bien.

Et, très vite, Coquart a serré Gus à la gorge, il a mis le canon sur son front et il a braillé comme un dégénéré :

― Et tu lui tires dans la gueule, fiotte de merde ! Tu lui défonces sa gueule ! OK ! OK ! OK !

― OK, c’est bon, qu’j’ai crié.

― Comme ça, qu’il a dit en mettant le canon sur le crâne de la vache éborgnée, sans lâcher Gus du regard. CLAACH !

La vache est tombée.

 

Gus, il s’en est mangé des tonnes comme ça. Jusqu’au jour où Coquart lui a changé ses horaires. Le Gus s’est retrouvé avec les autres cons et là, il en a bavé. Vraiment.

Un jour, je l’ai retrouvé chez Fabienne. Il chialait comme un veau dans sa bière. Il avait du mal à dire.

― Ils m’ont mis la main dessus… m’ont foutu… ils m’ont… foutu la gueule dans les boyaux… z’étaient deux à m’tenir… j’étouffais… tu vois ?.. étouffé… m’tenaient la tête dans les boyaux… l’autre… c’t’enculé… à deux qu’ils m’tenaient… rien fait… l’autre salaud de taulier… l’était derrière… l’avait le matador… il m’a… baissé le froc… j’avais la trouille qu’il tire…

Le lendemain, je suis entré dans le bureau à Coquart.

― Faudrait que Gus, il revienne aux horaires du matin.

― Comment ?

― Gus, ça serait mieux qu’il soille du matin.

― Ah ouais ?

― Ouais.

Coquart s’est levé et s’est avancé vers moi.

― Y a un truc qui déconne ?

― Non. Je dis seulement que Gus, il va revenir bosser le matin. C’est tout.

― Et c’est toi qu’as décidé ça tout seul ?

― Ouais.

― T’as envie de défendre ta jolie fiotte ?

J’ai serré Coquart à la gorge, je l’ai soulevé et je l’ai collé au mur.

― Écoute sac à merde. Dorénavant, Gus travaille avec moi. Et si tu t’avises de lui faire une crasse, je te fais bouffer tes couilles. OK ?

J’ai serré jusqu’à ce qu’il devienne tout rouge. Il a commencé à tirer la langue. Je l’ai laissé tomber avant qu’il tourne de l’œil.

 

Il nous a lâché les baskets un bon moment. Il s’la bouclait, le taulier. On bossait normal, cool comme on dit. On bouffait à midi car ça l’faisait chier, on se cuitait comme il faut, on faisait l’ménage en zigzag et on finissait chez Fabienne. Gus m’a remercié tous les jours de lui avoir sauvé la vie. Il avait la rage. Il regardait Coquart avec une sale envie de lui défoncer la face. L’autre salaud, il disait rien, il souriait, il chuchotait dans l’oreille du véto, on aurait dit qu’ils manigançaient un truc mais bon, rien.

J’ai initié Gus au débitage des cochons. Tailler des morceaux, Gus disait que c’était le moins chiant. Because la bête a été saignée, vidée et qu’elle a refroidi ; l’odeur de mort et le regard creux l’ont quittée. La lame du couteau glisse bien entre les côtes. Il suffit de faire les morceaux et d’les distribuer dans les caisses de livraison.

 

On a été tranquilles une bonne dizaine de jours. Jusqu’à ce fameux vendredi, le 17 mai dernier. Ça fait six mois maintenant. 

Il faisait une chaleur à crever. On avait tué cinq cochons en trois heures. Gus était mort. Jiji et moi, on tenait mieux la distance mais on s’était biturés la veille au soir et j’avais légèrement mal aux cheveux. Avant de faire le ménage, on a été bouffer. Jiji, qu’était au radar, faut bien l’dire, il a emmené son casse-dalle et il s’est barré chez Fabienne. Avec Gus, on s’est grignoté des restes et sifflé une bouteille de rouge. J’y ai dit que l’soir, s’il voulait bien, on irait s’détendre chez Dédé. Il était d’accord.

Vers midi et demie, on a fait l’ménage en vitesse, rien à foutre. J’ai arrosé et raclé le sol en songeant à la tite greluche que j’allais caresser l’soir. Gus a frotté l’banchet et nettoyé les outils avec sa greluche à lui. On en avait ras-le-cul d’la semaine. Quand y a la canicule, c’est crevant. Les bêtes suent en attendant dans les logettes, ça sent le sang et le reste, galère.

Le ménage fini, on a été se changer dans les vestiaires en longeant le bureau du véto. Ce Coquart de mes couilles, il était tout seul sur ses livres de calcul, il nous a matés comme si qu’il nous en voulait qu’on s’barre en week-end. J’me suis foutu d’sa gueule, gentiment, juste assez, avec un signe de tête, un clin d’œil. J’en avais rien à foutre. Finalement, le vrai taulier, le boss des abattoirs communaux, c’était le maire. C’est lui qu’embauchait. Coquart, c’était qu’un salarié qui jouait au dirlo, un merdeux.

Je buvais un godet en attendant Gus qu’était en train de chercher son futal dans son casier. Il était en slibard, dos à l’entrée. J’ai vu la lourde s’ouvrir. Coquart était là, debout, avec son sourire dégueulasse. Il tenait un grand seau de sang de cochon à la main.

― Hé, la fiotte ! Je voulais te souhaiter un bon week-end.

Gus s’est retourné, « Hein ? », et il a reçu dix litres de sang dans la tronche. Il est quasiment tombé dans son casier en suffoquant. Il essayait de s’essuyer les yeux mais il en était tellement barbouillé qu’il y voyait que dalle. Coquart était mort de rire. J’ai regardé Gus tout rouge de la tête aux chevilles, dégoulinant de cette dégueulasserie visqueuse. Il a gueulé un cri aigu et il a foncé tête baissée dans l’bide à Coquart. Comme un bélier à deux têtes, ils ont défoncé la lourde d’entrée et ils ont roulé sur le bitume de la cour, accrochés l’un à l’autre. Gus lui a cogné dessus de toutes ses forces, ses mandales lui ont mis la gueule en sang. Il l’a relevé et l’a balancé dans les vestiaires. Coquart s’est affalé la gueule dans la flaque rouge. J’suis monté sur ma chaise. Faut dire que les vestiaires faisaient trois mètres sur deux et Gus était tellement dans tous ses états qu’il cognait dans tous les sens en hurlant. J’voulais rien me recevoir dans la tronche. J’y ai gueulé de s’arrêter, que c’était bon, qu’il était sur le carreau. Mais Gus entendait rien. Il lui a fracassé la tête sur le sol jusqu’à ce qu’elle éclate et d’une main au col et de l’autre à la ceinture, il l’a soulevé et il a enfoncé tous les casiers métalliques avec le crâne. Quand tout a été bousillé, il l’a lâché, flasque. Coquart était dans son jus, la gueule en miettes. Gus soufflait comme un bœuf. Il m’a regardé d’un œil de dingue. Je suis descendu de la chaise. J’ai rien fait sinon je serais mort aussi.

― Qu’est-ce t’as fait, là ? qu’j’ai dit tout doucement avec un air gentil.

― Hein ?

― Bordel, tu l’as buté ?

― Comment ?

― Oh nom de Dieu !

Gus était immobile, les bras ballants, avec l’air con du mec qui vient d’faire une grosse connerie. Moi, je tenais ma tête à deux mains et j’ai tout d’suite vu la flicaille et la taule et qu’on était tous les deux dans la même merde et…

― Qu’est-ce qu’on va faire ?

― Hein ?

― Bordel, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?!

Gus disait rien.

― Tu l’as buté, bordel ! 

J’y ai filé une baffe. Qu’il s’réveille. Je l’ai secoué, ça m’a foutu du sang sur mes fringues.

― Oh ! Tu m’écoutes là ? Tu m’écoutes ? Tu crois que j’vais aller en taule avec toi ? Alors qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

― Hein ?

― Bon. Bordel… Attends, faut s’calmer, là. Faut s’calmer. Fous ton cul sur la chaise et arrête de trembler. Faut réfléchir. Faut bien réfléchir, OK ?

― OK.

― Bon.

On est restés cinq minutes sans rien dire. Ça marchait à deux mille à l’heure dans ma tête.

― D’abord, les flics, s’ils tombent sur ce merdier… Bon. Donc, faut nettoyer nickel. OK ?

― OK.

― Tiens-lui les chevilles. Oh ! Qu’est-ce tu fous, là ? Aide-moi bordel !

On a emmené Coquart sur le banchet.

― Je te dis ce qu’on va faire. Tu m’écoutes ? Oh ! Tu m’écoutes ?

― Ouais.

― Alors. Écoute bien. On va tout nettoyer, tu vois ? On va tout nettoyer, ni vu ni connu, OK ?

Gus s’est mis à chialer. Je l’ai baffé encore.

― Tu te calmes, d’accord ? C’est toi qui l’as buté cet enculé, alors tu te calmes sinon j’me casse !

― …

― Et t’arrête de m’regarder avec tes yeux de malade ! Aide-moi à lui retirer ses fringues.

Gus a jeté les fringues à Coquart dans une bassine et il a tout fait cramer à la jumelle. Moi, j’ai tranché les mains, les mollets et ce qui restait de la tête. Gus a éteint le chalumeau et il a été enfouir c’que j’venais d’débiter sous les boyaux des bêtes dans les wagons MRS. Ça irait dans l’incinérateur le lendemain. J’ai ouvert le taulier en deux et je l’ai vidé. Gus me tournait l’dos. Ça m’a fait une sensation bizarre de tailler dans d’l’humain. J’me suis dit que la viande d’humain ressemble à celle du cochon. Avant de commencer à faire des morceaux, j’ai bien soufflé deux trois fois. Je devais aller vite, sans réfléchir. Fallait le débiter et s’arracher. En une heure, Coquart a été taillé comme un cochon, en côtes, en grillades, en jarrets, en filets mignons, en morceaux que j’ai distribués dans les caisses de livraison. Fallait que ça soit lourd exactement comme avant, alors j’ai enlevé l’équivalent en viande de cochon qu’on a mis dans des sacs et qu’on a emmené chez nous. On est restés une minute devant la viande à Coquart dans les caisses. Qui aurait dit que la bidoche des cochons qu’on avait zigouillés le matin était bizarre ? Nada. Cette bidoche-là, elle a été livrée le lendemain matin à Intermarché.

J’ai vidé les cendres des fringues dans l’égout et j’ai tout fait glisser au jet d’eau. Gus me suivait comme un chien sans collier. On a tout nettoyé à fond, la salle de débitage, les vestiaires, les casiers, le sol, les bottes, tout. C’était nickel à la fin. J’avais les j’tons d’avoir oublié un truc. J’ai été dans l’bureau à Coquart. J’ai fauché sa veste, son larfeuille, son bigo, ses Marlboro, son briquet jaune sans rien toucher d’autre, à cause des indices. J’ai tout fait cramer dans la bassine. Nos fringues tâchées, on les a ramenées dans nos sacs, direction la machine. J’ai tout bien vérifié et on s’est tirés. On a été chez Gus. Il s’est douché, il a fait une lessive, il a mis son sac de bidoche dans le frigo et on a été chez moi. J’ai fait la même chose. Ensuite, on a emballé nos gaules et on est sortis.

On s’est installés au même endroit que d’habitude, sur le bord de l’Arnon. On évitait de s’regarder. J’ai accroché un asticot à l’hameçon et j’ai jeté la ligne à l’eau. J’étais à l’ombre, mon cœur battait doucement. Il faisait quand même une chaleur à crever, les gens étaient dans les maisons, au frais. Y avait juste un chat au bord de la rivière. Il regardait les feuilles flotter. J’ai jeté les clés à Coquart dans la flotte, là où qu’on voit rien, bien dans le fond d’la vase. Les retrouver ? Dans un siècle ou deux !

On s’est rien dit jusqu’au soir. Ça voulait dire qu’on dirait jamais rien de c’t’histoire. Fini.

 

Le lendemain, on est arrivés à l’abattoir, comme si de rien n’était. Jiji était dans les vestiaires en train d’enfiler ses bottes.

― Hé les gars, regardez c’que j’ai ramené ! D’la vraie goutte de contrebande ! J’ai un ami qu’a un alambic non déclaré dans sa cave.

― C’est qui ? que j’demande.

― Un ami. On s’en jette un ?

C’était avec joie malgré qu’il était six heures du mat’. On avait mal dormi. On était déjà un brin torchés quand on s’est mis au boulot et ça nous a aidés, Gus et moi. Le véto est arrivé. Il nous a demandé si on avait vu l’chef. J’ai dit non. 

Jiji a déconné toute la matinée avec une tête de vache qu’il se mettait devant la figure en criant « Toro ! Toro ! » Gus, il avait du mal à sourire.

 

 

 

 

 

3

 

 

― Mange ta viande, qu’elle m’a dit, la mother.

Ça faisait deux jours que l’daron s’était évanoui dans la nature. La vieille, elle mangeait rien. Elle fumait et buvait ses canons d’rouge en nous regardant. Trisca, elle la mettait en veilleuse. Elle avait la trouille de s’recevoir une beigne.

― Mange ta viande que j’te dis ! Et toi aussi bougre d’andouille ! J’ai été l’acheter aujourd’hui à Intermarché. Si vous croyez qu’elle va aller aux éboueurs ! 

― Et toi, qu’est-ce tu manges ? que j’dis.

― Rien du tout. Mange ta viande.

Les nouvelles se faisaient attendre mais les recherches venaient que d’commencer.

Trisca, elle se servait de son couteau comme d’un tournevis. La mother l’a aidée et moi, elle m’a laissé manger avec les doigts. J’ai grignoté ma côte en regardant les infos. C’était le journal régional qu’annonçait l’affaire Coquart. Y avait Bourdachon qui causait au journaliste. Il disait qu’y avait aucun indice à l’heure actuelle mais qu’il souhaitait donner des nouvelles de Francis Coquart très bientôt. Ça s’voyait qu’il en avait rien à cirer.

Ma viande, elle était rose mais j’ai rien dit à la vieille, elle se serait vexée. À la maison, la viande, c’était sacré car elle venait d’abord de chez Coquart. Toute la ville mangeait de la viande Coquart. Alors les difficiles, ils avaient qu’à aller au McDo. La bidoche qui sortait de l’abattoir, elle avait rien à voir avec celle de la cantine qu’avait toujours le même goût et qu’on avait du mal à trancher avec nos couteaux inox.

Ma mère, elle savait bien faire la bouffe. Ce soir-là, vite fait sur le gaz, elle nous a fait frire des allumettes. Ça va bien avec la côte, les allumettes. Mais y avait quek’chose d’inhabituel. Monsieur Coquart, il était toujours dehors et question ambiance, c’était moins carnaval qu’enterrement. On a mangé en silence devant la télé et on a été s’coucher.

J’ai oublié d’me brosser les dents. Le goût de la viande m’est resté dans la bouche jusqu’à c’que je m’endorme.

Du même auteur

 

Romans

« Géométrie variable », Fayard, 2006.

« Régime sec », Fayard, 2008.

« La France Tranquille », Fayard, 2011.

« Dernier Désir », Fayard, 2014, livre de Poche, 2016.

"Accidents", Phébus, 2016.

 

livres d’artiste

« Protégeons les hérissons », monologues, en coll. avec Damien Daufresne (photographies), La Diseuse, 2007.

 

Théâtre

« Un nuage gorgé de pluie ou les débuts difficiles de Django Reinhardt », in Musiciens en scène : de Mozart à Gershwin, Retz, 2000.

« Baguettes et chapeaux pointus », « Cache-cache voyelles » et « Draculotte et les Charlottes », in Pièces poétiques, Retz, 2002.

« Ariane ou Naxos-Elégie », Editions Collodion, 2014.

 

Poésie

« Un Festin Nu », Editions Tarabuste, 2011.

 

Nouvelle

« Manger M’Alice », Ska éditeur, 2013 (éditions numériques)

« Protégeons les hérissons », Editions Antidata (réédition), 2014.

 

 

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