Feux de forêt anthropiques, ils répondent pluies artificielles

Cette année les feux n’ont pas fait de jaloux dans le monde. En Indonésie, ils sont ici aussi profondément liés au développement sans limite de la civilisation industrielle. La réponse donnée quant à elle, mise sur des solutions à court termes et technologistes.

Pekanbaru Indonésie.  

«  Welcome to the haze city » (*Bienvenue dans la ville brouillard), dans un sourire jaune comme le brouillard, voilà ce qu’on vous dit quand vous arrivez à Pekanbaru, ville qui signifie « Nouveau marché » en Bahasa. En y arrivant on pourrait penser que c’est l’aube avec un soleil qui tente de percer le brouillard, mais non, il est 13 h et ce brouillard est gras, piquant, pollué, lourd. On ne voit pas à 50 mètres, rapidement le port du masque devient indispensable, les habits sentent. La tête peu à peu devient lourde. Tout le monde tousse. Le corps indique à l'esprit de ne pas respirer cet air vicié. 

 

Cette année, la saison sèche s'est prolongée en Indonésie, le phénomène El Nino accentue la sécheresse. C’est dans ces conditions et pour gagner de la place que notre cher Sapiens, ?? prend la décision de brûler les terres abandonnées mais aussi forêts et tourbières. Les tourbières, c’est des tonnes et des tonnes de matière organique qui forment des coussins de plusieurs dizaines de mètres sur la croûte terrestre. Du carbone, accumulé et maintenu depuis des millions d’années grâce à l’acidité et l’humidité du sol. Mettre le feu à une forêt voire même une friche sur une tourbière c’est comme décider de brûler du pétrole ! 

 

Pour réellement l’éteindre il faut noyer la tourbe des jours durant pour être sûr que le feu ne reprenne pas. Pendant ce temps, la tourbière s’envole en fumée, le « haze » se forme, et tue Sapiens et orang-outang. En 2015 les émissions via les feux faisaient émettre à l’Indonésie plus de carbone que la Chine et les Etats-Unis. Rien que ça. Et ça recommence cette année. Après les feux, les forêts calcinées se retrouvent sans sol, les racines noires charbon surplombent désormais le sol calciné en formant de noires cabanes.

 

Mettre le feu à la terre, c’est culturel diront certains. Il est donc commun de mettre le feu durant la saison sèche pour faciliter les plantations une fois que les pluies arrivent. Si cela entraine par la suite une catastrophe environnementale et sanitaire, tant pis.  

Après avoir activement déboisé et coupé pendant des années, désormais les grandes entreprises s’engagent à ne plus mettre le feu à leur concession. Alors, tous en cœur avec les organismes de certification, les auditeurs, le gouvernement, les chercheurs qui baignent dans l’huile et les entreprises, pointent du doigt les petits paysans comme seuls responsables de ces feux. Les chiffres sont là, en effet les plus vieilles plantations ne mettent proportionnellement quasiment plus le feu à leurs terres. A quoi bon le feraient-elles d’ailleurs maintenant qu’elles ont déjà déboisé et replanté dessus ? 

Pourtant, elles sont quand même toujours en lien avec les feux. Ces grandes plantations, appartiennent à des conglomérats et ce sont eux qui achètent les fruits des plantations. Ils achètent les productions de leurs propres plantations mais aussi à celles issues des feux récents et commercialisent toute cette huile mélangée pour l'exportation. Enfin et surtout, pour obtenir les permis et mettre en place leurs plantations, les entreprises avaient fait "place nette" sur les terres, et tant pis s'il y avait des communautés ancestrales dessus. Ces populations, plus pauvres et sans terre, se voient finalement obligées, pour maintenir un train de vie, de se développer sur de nouvelles terres. Vous connaissez la suite : convertir des terres à bas coûts, c’est y mettre le feu. C’est culturel ils vous disent !  

 

Les feux, il y a ceux d'Amazonie, on en parle, beaucoup même, notre président semble même avoir fait de la déforestation amazonienne son cheval de bataille. Pourquoi pas, comme une envie de se montrer sur un sujet où sa marge de manœuvre en terme de résultat sera faible. Il aura par contre l'occasion de dire que d’autres ne font pas assez.

Petit à petit il a été évoqué que ce phénomène se mondialisait. Il y a d’abord eu ceux d’Afrique centrale, puis on a parlé aussi des feux de Sibérie. Tous de près ou de loin sont liés à l’activité de Sapiens. Soit via la conversion d’écosystèmes naturels en culture, soit à cause du changement climatique, soit pour cause de culture sur brûlis, ou un peu tout à la fois. Et puis il y a les feux en Indonésie. 

Pas beaucoup ressortis dans les médias ceux-là. Pourtant, il s’agit de feux qui pourraient être comparables à ceux de 2015 ! 

Il y a 4 ans, ces feux ont été considérés selon des experts comme l’évÉnement environnemental le plus grave du 21ème siècle . Plus de 2 millions d’hectares de forêt déboisée, plus de 100 000 personnes mourront à cause de problèmes respiratoires pour avoir respiré  la fumée persistante.

Alors ce n’est pas vrai, en fait les feux Indonésiens ont été évoqué dans les médias. Sur les sites sportifs ! « Les feux Indonésiens menacent la tenue du Grand Prix de Formule 1 de Singapour ». Les feux sont ainsi vu comme une menace pour la foire de la civilisation industrielle et le paroxysme de son incohérence : le sport automobile. Est-ce qu’ils sont une menace pour la forêt, sa biodiversité, les populations locales, l’avenir de la planète ? Apparemment beaucoup moins. 

Oui les fumées des feux de tourbières, comme les nuages radioactifs ne s’arrêtent pas aux frontières. La physique a un côté binaire qui ne trompe pas. En l’occurrence elle ne change pas pour cause de Grand Prix de Formule 1. Singapour et Kuala Lumpur les deux capitales économiques de la région sont furieuses contre l'Indonésie.

Comment osent-elles ? Le comble est en effet que ces deux villes abritent les sièges des grands conglomérats de l’huile de palme et des ports exportations pour l’huile de palme et de ses nombreux produits et co-produits. D’ailleurs beaucoup des plantations en Indonésie appartiennent à la péninsule malaisienne. Un juste retour de flamme finalement.

 

En France, si vous posez la question à n’importe qui, l’huile de palme c’est dans les plats transformés avec le Nutella notamment. Suite aux mobilisations, la France depuis quelques années a réduit sa consommation d’huile de palme alimentaire de 10%. C’est bien, on peut dire que les consommateurs ont obtenu un (petit) résultat. En même temps, et sans qu’on puisse avoir le choix, l’huile de palme a été incluse dans les agrocarburants. Ces derniers nous font importer quatre fois plus d’huile de palme que le secteur alimentaire. Pour sauver un Orang-outang mieux vaut ne pas prendre sa voiture ! 

L'Indonésie et l’Asie du Sud-Est, outre leurs paysages de cartes postales, cachent une tendance forte de notre civilisation. Peu à peu, Sapiens se coupe de la nature. La nature est pointée du doigt comme porteuse de maladie, c’est sale, il faut s’en séparer. 

Dans une journée, on peut réussir à ne passer que 20 secondes bout à bout à l’air libre. Coupés de la nature. 

 

Le plastique est roi. Plastique ou plutôt pétrole en fait. Pour raison sanitaire et pratique, un jus de fruit est servi dans un verre en pétrole, avec une paille en pétrole contenue dans un petit emballage en pétrole, recouvert par un couvercle en pétrole. Ah, et tout ça avec une touillette en... pétrole bien sûr. Le comble arrive dans le rayon fruit et légumes. Salade, kiwis et même les bananes sont individualisés et empaquetés dans du pétrole. Coupés de la nature. 

Les lieux de vie sont des lieux aseptisés où des équipes de ménage en sureffectif passent leur temps à nettoyer, dépoussiérer, laver. Des gens en gants et masque nettoient les signes « Exit ».  Dans le café d’un « mall », ces centres commerciaux géants identiques partout, fil rouge mondialisé de notre civilisation industrielle, un oiseau rentre. Sacrilège, la nature franchit le pas ! La scène est cocasse, l’équipe de nettoyage tente éperdument de faire sortir l’oiseau avec des gants et des masques au cas où l’oiseau les touche peut-être. Coupés de la nature. 

 

En même temps dehors, le jaune du « haze » se diffuse et maintient la luminosité comme une salle d’hôpital, la forêt brûle et les gens meurent par milliers en respirant ses cendres… La nature découpée découpe les vies. Pendant ce temps sapiens nettoie la poussière.

Alors que fait le gouvernement indonésien pour cesser les feux. Est-ce que la déforestation cesse ? Est-ce que les efforts ne se font qu’en période de sécheresse ? Le président sous la pression de Singapour et de la Malaisie vient à Pekanbaru et demande plus de mobilisation pour éteindre les feux. 

Le jour suivant, à Pekanbaru, on a comme l’impression de mieux voir, ou alors on s’habitue. Le lendemain pourtant le « haze » atteint un niveau de danger sanitaire extrêmement élevé. En effet, la veille, dans une commune avoisinante qui avait reçu l’an passé un prix du programme village sans feux et qui jouxte une plantation d’un gros conglomérat, c’est près de 100 hectares qui ont pris feu. Dessous, sous leurs pieds, une tourbière profonde, une tourbière qui avait été définie comme faisant partie du moratoire du développement de plantations de palmiers à huile. Des tonnes de carbone dans le ciel qui s’ajoute. 

 

Fin septembre pourtant, c’est de l’eau par grappe qui mitraille les constructions, les toits des édifices sonnent sous la pluie tant espérée  ! Le « haze »  comme par magie se réduit. Un sourire arrive. La nature est vraiment trop complaisante avec Sapiens en le régalant de ses grosses goûtes. 

Plus tard, le sourire retombe, les journaux, les gens sont clairs. Cette pluie, c’est Sapiens ! 

Elle est le fruit de l’ensemencement des nuages. Plus prosaïquement il s’agit de tonnes et de tonnes de sel et de produits chimique qui ont été balancés par avion dans les nuages pour former chimiquement les gouttes de pluie. Sapiens fait l’apprenti sorcier avec la nature. Cela fait des jours que ça dure sans succès. Aujourd’hui ils sont clairs, ça a marché ! 

Enfin un répit pour "Nouveau marché »  (Pekanbaru) et sa population. Sapiens a choisi sa solution. C’est une solution qui lui convient parfaitement. Elle est contrôlée et anthropocentrée. Pourtant elle ne règle aucunement la racine du problème des feux. Elle ne règle pas la question de la répartition de la terre, ni la déforestation et encore moins la compréhension de Sapiens en la nature. Sapiens pourra dans les prochains mois planter des monocultures (intéressantes économiquement) sur ces terres calcinées comme si de rien n’était. Et à la prochaine saison sèche… 

 

Avec ces pluies artificielles, les technologistes étendent leur mainmise. Le bras armé de la civilisation industrielle de l’amont à l’aval continue de frapper.

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