Boubaker EL HADJ AMOR
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 24 sept. 2019

ALLEGATIONS DE GEORGES MALBRUNOT SUR LA GRANDE MOSQUEE DE POITIERS

Dans un livre et un documentaire intitulés « Qatar papers », Georges Malbrunot et Christian Chesnot prétendent avoir levé le voile sur un dossier O combien inquiétant pour la France : l’entrisme de l’État du Qatar et son contrôle de certaines des institutions et mosquées françaises par le biais d’un argent qui aurait coulé à flots ces dernières années notamment à Poitiers. Qu'en est-il vraiment?

Boubaker EL HADJ AMOR
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Par Boubaker EL HADJ AMOR, Imam de la Grande Mosquée de Poitiers et Président de la Communauté Musulmane de Poitiers.

Dans un livre et un documentaire enquêtes intitulés « Qatar papers », Georges Malbrunot et Christian Chesnot prétendent avoir levé le voile sur un dossier O combien inquiétant pour la France : l’entrisme de l’État du Qatar et son contrôle de certaines des institutions et mosquées françaises par le biais d’un argent qui aurait coulé à flots ces dernières années notamment à Poitiers et pour sa Grande Mosquée dont je suis le responsable. Je réponds.

J’ai été contacté courant 2018 par Georges Malbrunot qui s’était présenté comme porteur d’un documentaire, loin de toute sensation car pour ARTE, sur les musulmans de France et d’Europe.

J’ai accepté de le rencontrer sans connaitre le personnage ni avoir enquêté sur ce qu’il est. J'en avais juste le souvenir d'un malheureux otage du début des années 2000, pour lequel, des responsables Musulmans français, dont Fouad Alaoui, à l'époque SG de l'UOIF, ont plongé dans l'horreur irakienne risquant leurs vies pour sauver la sienne et celle de son binôme.

J'ai rencontré ce monsieur à deux reprises en 2019. J’avais spontanément de la sympathie pour lui à cause de son passé. Il était chaleureux, au téléphone, et quand je l'ai reçu à la Grande Mosquée de Poitiers (GMP).

Plus tard, lors de notre rencontre d’enregistrement à Paris, au survol de son livre, et au vu de son documentaire, malheureusement emplis tous les deux de fausses informations, s’est révélé à moi un tout autre individu. S’est dessinée en moi, en effet, l’image d’un homme ayant fait preuve d’escroquerie intellectuelle, dont la thèse était bien décidée à l’avance et dont ma rencontre ne servait qu’à l’habiller peu importent les moyens. Quitte à ce que ce soit par les approximations ou le mensonge.

J’ai découvert ébahi le contenu partiel de nos entretiens volontairement mal tronqués et la présentation d’une image qui ne correspond en rien en ce que je suis. Mes propos ont été travestis et sortis de leur contexte et des traductions sommaires ou arrangées de documents dont les originaux sont en arabe ont été glissées ici et là. Je dénonce profondément ces procédés indignes.

Rien dans les faits que Georges Malbrunot a relatés ne permet de conduire à des conclusions inquiétantes ou même soulevant de simples interrogations. Tout ce qu'il a rapporté est factuellement normal. Mais à force d’insinuations, de traductions sommaires et de propos coupés de leur sujet d’entretien global ; il a suggéré, laissé entendre, affirmé, et joué sa petite musique comme il l’a bien dit et répété. 

Je dénonce que ce monsieur se soit joué de la réalité des faits et des propos pour tenter d’induire son lecteur ou son téléspectateur en erreur et donner une image fausse de ma personne et de la Grande Mosquée de Poitiers. Après coup, je me rends compte qu’il a agi ainsi de façon délibérée. Des faits prouvent, en effet, que la main d’un pays du Golfe n’est pas étrangère à sa mascarade [1].

Certes Georges Malbrunot a bien affirmé dans son livre qu’il n'y a « rien d'illégal » dans ce qu'il prétend révéler. Mais il ne s’est pas empêché d’en donner une image inquiétante à force de déformations et de raccourcis. Il a certainement annoncé toute absence d’illégalité par sa volonté de se protéger et non par un quelconque souci d’objectivité. 

Concernant son livre :

Je n'en citerais que deux exemples tirés des presque dix pages qui constituent le chapitre réservé à la Grande Mosquée de Poitiers que les auteurs se sont plus à appeler "Mosquée des Martyrs".

Georges Malbrunot dit à la page 4 de ce chapitre que, 1,2 million d'Euros ont été perçus pour acheter le terrain de cette grande mosquée. Puis il ajoute, à l’instar d’un détective fier d’avoir résolu son énigme, "ne s'agit-il pas de la même somme que nous avons retrouvée par ailleurs dans un tableau récapitulatif des investissements de QC <Qatar Charity> en Europe ?"

Je corrige. Le terrain dont il parle et sur lequel la GMP est en construction, n'a coûté que quatre-vingt-dix mille Euros payés par le propriétaire, Musulmans de France. On est bien loin du million et deux cents mille Euros. A l'époque, c'est à dire en 2003, un tel montant aurait permis l'achat du terrain, la construction des bâtiments, l’organisation d’une fête fastueuse, et bien plus. Non monsieur le journaliste d’enquête, vous n’avez rien découvert. Le mystère de votre gros montant reste entier et ne pourra pas s’expliquer par la GMP.

La deuxième affirmation non moins hasardeuse de ce monsieur concerne le nombre de mosquées à Poitiers. Jouant le jeu de la droite radicale, il affirme sans gêne, dans la 9ème page du chapitre consacré aux "Martyrs", que "la ville <Poitiers> compte déjà <lors du démarrage du projet de la GMP> sept lieux de prière." 

Il est vrai que sa phrase ne précise pas s'il s’agit de "lieux de prière musulmane". Mais c'est ce que le lecteur ne peut que comprendre. Là aussi, il s'agit d'un mensonge éhonté. Car, des sept lieux, il n'y en avait qu'un et un seul en 2003 date du lancement du projet de la GMP et j'en étais le responsable. C'est parce qu'il était devenu exigu, que le nouveau projet était lancé. Aujourd'hui, cet ancien lieu ne fonctionne plus en mosquée et pour cause, il est remplacé par la Grande Mosquée.

Depuis, un autre lieu de prière musulmane, de quartier, a ouvert, il y a à peine 8 ou 9 ans, dans un petit pavillon de 70 mètres carrés, par une autre association. Cela en fait deux.

Il y a deux années à peine, une petite salle a été ouverte dans un autre quartier, par une autre association, dans un local dont seuls 20 mètres carrés sont autorisés et exploités. 

Cela en fait deux et demi. Disons trois, pour faire plaisir à notre enquêteur bien maladroit dans le décompte.

Pour la gouverne du journaliste enquêteur ; dans tout le département de la Vienne, celui qui abrite la GMP, il n’y avait que deux lieux de culte musulman en 2003. Il n'y en a, au jour d’aujourd’hui, que 5, les trois de Poitiers déjà énumérés et deux autres se situant à Châtellerault et sa banlieue. 

Actuellement, des fidèles viennent à la Grande Mosquée de Poitiers de 60 kilomètres et plus pour participer à la grande prière du vendredi et aux veillées spirituelles du mois de Ramadan. 

A défaut d'être intègre, Georges Malbrunot aurait pu être un peu plus attentif à ses affirmations.

Concernant le « documentaire » diffusé sur ARTE le 24 septembre :

Je m’arrêterai également sur deux points.

Appellation de la Grande Mosquée de Poitiers et esprit de conquête : La Grande Mosquée de Poitiers n’a jamais eu de nom. On parlait naturellement de « La Mosquée de Poitiers » car elle était unique. Depuis une petite décennie, on la surnomme « La Grande Mosquée de Poitiers » pour la distinguer des deux autres lieux de culte musulman de la ville.

Le nom « Pavés des martyrs » est celui donné, par les arabes, dans leurs écrits de l’époque médiévale, à la bataille de Poitiers. Par ricochet, il est et reste utilisé en évoquant la ville de Poitiers. Comme on pourrait dire aujourd’hui par raccourci « la Ville de la Bataille ».

Lors d’un documentaire réalisé par une chaine qatarienne, sur les musulmans en France, j’ai été sollicité pour parler de la ville de Poitiers et à l’occasion du chantier de la Grande Mosquée. C’est ainsi que cette appellation donnée à la ville ou à la bataille a été évoquée. Par traduction malveillante les auteurs de « Qatar papers » m’attribuent de l’avoir utilisé en nom de la GMP.

Pire, on m’attribue d’avoir annoncé que la conquête par le sabre de l’époque serait en quelque sorte complétée aujourd’hui, par moi, par la prédication. La preuve, j’ai parlé des conversions qui sont effectuées régulièrement dans la mosquée.

Heureusement qu’ils ne m’ont pas attribué la volonté de continuer le combat guerrier d’il y a douze siècles.

Quel raccourci malhonnête et quelle dangerosité des propos.

Mon discours qui a toujours été le même dans toutes les circonstances, et que j’assume, est que j’espère que Poitiers, connue dans les livres scolaires et d’histoire, comme étant la ville de l’affrontement avec les musulmans, j’espère et j’agis par la contribution de la GMP et par son esprit d’ouverture, qu’elle sera la ville de la rencontre, de la fraternité et du vivre ensemble. Elle l’est déjà. Et pour exemple, je rappelle souvent qu’à son ouverture, la GMP contiendra un étage entier culturel pour faciliter l’appropriation de la mosquée par les non musulmans et pour ouvrir au dialogue et à l’échange.

Avouez, monsieur Georges Malbrunot, que ce n’est pas du tout ce que vous laissez entendre.

L’autre point qui mérite d’être développé est celui du financement de cette GMP.

Outre le mensonge des 1,2 million d’Euros démonté ci-dessus, il y a une autre petite musique. Celle du financement obtenu par le Qatar Charity et caché car probablement indéfendable.

Quel a été, de façon permanente, mon discours au sujet du financement étranger ?

J’ai toujours soutenu que tout financement sollicité ou obtenu par une association musulmane française, tant qu’il est non politique et non conditionné, est le bienvenu.

De la même façon que des juifs, des chrétiens orthodoxes ou des catholiques peuvent se soutenir, et se soutiennent fréquemment, par-delà les frontières pour tel ou tel besoin ou projet, et c’est naturel, j’ai toujours soutenu qu’il n’y a pas de raison à être suspicieux ou dans la malveillance, quand il s’agit d’entraide musulmane. C’est pour cela d’ailleurs que j’ai accepté de parler du projet de la GMP dans le documentaire qatarien sus-évoqué. Aucune récolte de dons n’a suivi ce documentaire.

La GMP étant propriété de la fédération MF, cette dernière a contribué de diverses façons et pour l’essentiel, à son financement. Georges Malbrunot me sort, lors de notre entretien, deux documents dont je n’ai pas connaissance, indiquant que deux montants auraient été attribués à la construction de la GMP. Sur place j’ai persisté à nier ma connaissance de ces montants. J’ai soupçonné qu’ils aient été attribués à la fédération MF, ce que j’avais exprimé sur place. Je n’ai pu vérifier cela que plus tard.

Ainsi donc, sur les montants attribués par la fédération MF à la GMP, un montant de l’ordre de 350 mille Euros, soit à peine 10 % du montant global déboursé sur 16 ans pour l’achat du terrain et le chantier vient de ce don. Si je le savais, je l’aurais revendiqué. Soit dit en passant et contrairement à ce qui est affirmé par les auteurs, Qatar Charity est une organisation non gouvernementale à ma connaissance non contrôlée par le pouvoir. Son don est venu à la fédération MF qui l’a attribué à la GMP. Cette ONG n’a aucune place ni dans les visions, ni dans les politiques, ni dans les actions de MF, encore moins de la GMP. De là, persister à vouloir montrer qu’il y a quelque chose à cacher…

Cette affirmation et cette insistance à vouloir faire croire avoir levé le lièvre, s’apparente de très prêt à celles de la facho sphère qui ne cesse d’affirmer que la GMP a reçu une aide substantielle des pouvoirs publics. De la Mairie de Poitiers, précisément. La réalité est que cette aide se monte à zéro. La Mairie, et toute autre administration d’ailleurs, n’ont jamais donné le moindre Euro ni pour l’achat ni pour la construction de la GMP. Je le précise en passant pour tordre le cou à une autre affirmation mensongère. Pour faire cesser une autre petite musique.

Pour finir, Georges Malbrunot, le « journaliste enquêteur » que j’ai rencontré, a cherché, dans son livre et son documentaire, à faire croire au double discours, à sa perspicacité à avoir découvert ce qui est couvert, ou ce que l’on chercherait à couvrir.

En fait rien de tout cela. Il s’agit d’un livre et d’un documentaire entachés de mensonges et de raccourcis car, je suppose, commandés à cet effet [1]. Je ne crois pas que de tels documents resteront dans les annales car le lecteur et le téléspectateur sont heureusement bien avisés.

[1]  :  https://www.croisieres-exception.fr/croisieres/croisieres-des-idees/435-idees-2019-dubai

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Économie
« Tout augmente, sauf nos salaires »
Des cortèges de travailleurs, de retraités et de lycéens ont défilé jeudi, jour de grève interprofessionnelle, avec le même mot d’ordre : l’augmentation générale des salaires et des pensions. Les syndicats ont recensé plus de 170 rassemblements. Reportage à Paris.
par James Gregoire et Khedidja Zerouali
Journal — Écologie
En finir avec le « pouvoir d’achat »
Face aux dérèglements climatiques, la capacité d’acheter des biens et des services est-elle encore un pouvoir ? Les pensées de la « subsistance » esquissent des pistes pour que le combat contre les inégalités et les violences du capitalisme ne se retourne pas contre le vivant. 
par Jade Lindgaard
Journal — Politique économique
L’inflation relance le débat sur l’augmentation des salaires
Avec le retour de l’inflation, un spectre resurgit dans la sphère économique : la « boucle prix-salaires », qui serait synonyme de chaos. Mais ce récit ancré dans une lecture faussée des années 1970 passe à côté des enjeux et de la réalité.
par Romaric Godin
Journal
La grande colère des salariés d’EDF face à l’État
Ulcérés par la décision du gouvernement de faire payer à EDF la flambée des prix de l’électricité, plus de 42 % des salariés du groupe public ont suivi la grève de ce 26 janvier lancée par l’intersyndicale. Beaucoup redoutent que cette nouvelle attaque ne soit que les prémices d’un démantèlement du groupe, après l’élection présidentielle.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
« Je ne vois pas les sexes » ou la fausse naïveté bien-pensante
Grand défenseur de la division sexuée dans son livre, Emmanuel Todd affirme pourtant sur le plateau de France 5, « ne pas voir les sexes ». Après nous avoir assuré que nous devions rester à notre place de femelle Sapiens durant 400 (longues) pages, celui-ci affirme tout à coup être aveugle à la distinction des sexes lorsque des féministes le confrontent à sa misogynie…
par Léane Alestra
Billet de blog
Les crimes masculinistes (12-12)
Depuis une dizaine d'années, les crimes masculinistes augmentent de manière considérable. Cette évolution est principalement provoquée par une meilleure diffusion - et une meilleure réception - des théories MGTOW, mais surtout à l'émergence de la communauté des incels, ces deux courants radicalisant le discours misogyne de la manosphère.
par Marcuss
Billet de blog
Un filicide
Au Rond-Point à Paris, Bénédicte Cerutti conte le bonheur et l'effroi dans le monologue d’une tragédie contemporaine qu’elle porte à bout de bras. Dans un décor minimaliste et froid, Chloé Dabert s'empare pour la troisième fois du théâtre du dramaturge britannique Dennis Kelly. « Girls & boys » narre l’histoire d'une femme qui, confrontée à l’indicible, tente de sortir de la nuit.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022
Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.
par Corentine Tutin