«On tire à pile ou face au ministère de l’Éducation nationale?»

Grève des enseignants, blocage des parents depuis jeudi: l'incompréhension et la colère règnent au collège Victor Hugo d’Aulnay-Sous-Bois après son exclusion du réseau REP+. 

Les parents d'élèves en colère bloquent le collège Victor Hugo Les parents d'élèves en colère bloquent le collège Victor Hugo
Grève des enseignants, blocage des parents depuis jeudi: l'incompréhension et la colère règnent au collège Victor Hugo d’Aulnay-Sous-Bois après son exclusion du réseau REP+. 

Discussion au ministère de l’Education nationale. Scène de fiction ou documentaire ? Rêve ou réalité ?

 « Et sur quels critères on classe tel établissement en REP ou en REP+ ? Et sur quels critères décide-t-on que tel bahut n'aura ni REP, ni +, rien... ?

-        Houlà ! Mais ça ne va pas non... Les quatre critères, on dit qu’on les utilise, mais on ne va pas vraiment s'en servir. Tu débarques complètement au ministère, toi !

-        On tire à pile ou face ?

-        Ah non, on s'informe sur les établissements, on a nos indicateurs. Nous devons composer avec les élus, tel maire et sa commune, tel député et sa circonscription, etc. Le recteur donne son avis aussi, évidemment. Bref, on sait qu’il faut accorder REP ou REP+ à tel bahut soit parce que quelqu’un nous met la pression, soit parce qu’on craint que ce bahut fera trop de bruit.

-        Donc on classe les établissements en fonction de leur taux de popularité dans les conversations !? Rien de scientifique là-dedans ?!

-        Euh… non, jamais, exceptionnellement, très rarement. Les décisions sont politiques, si tu veux.

(Yeux écarquillés)...

-        Prends Aulnay-sous-Bois par exemple. Quatre établissements sont concernés par le classement REP+. Le collège Victor Hugo cumule toutes les difficultés sociales, eh bien, celui-là, non, on ne le classe pas REP+.

-        Parce que... ?

-        On a déjà mis dans la ville deux autres établissements REP et on n'a plus de moyens.

-        C'est absurde !

-        C'est une logique de ministère : ce qu'on donne aux uns, on le retire aux autres ! On n'a pas le droit d'augmenter les dépenses. On peut le faire, à dose homéopathique. Mais on attend de voir comment réagissent les établissements.

-        On les pousse à la grève pour voir ceux qui vont enterrer leur tête sous les cendres ?

(Mouvement précipité de l'index sur la bouche)...

 C'est peut-être ce qu'on se dit là-haut, on n'en sait rien. C'est un gros problème : la prise de décision est tellement opaque et la décision tellement absurde qu'on ne comprend pas la genèse de cette politique de gribouille... Par dépit, non, par tristesse infinie devant l'absence d'intelligence et d'intelligibilité de la décision, on ne fait qu'imaginer ce qui s'est passé.

 Face à une décision qui n'a pas de sens, on tente d'en trouver. Pourquoi diable ne pas classer le collège Victor Hugo d'Aulnay dans le réseau REP+ ? Les élèves appartiennent à des catégories sociales défavorisées, beaucoup sont en retard d’un an ou plus à l’entrée en 6e, beaucoup sont des boursiers. Tous habitent une zone urbaine sensible, un quartier – ce n'est pas toujours le cas, mais là oui – sinistré socialement avec un fort pourcentage de familles vivant sous le seuil de pauvreté, un fort taux de chômage, un fort pourcentage de bénéficiaires du RSA, un faible taux de diplômés, etc. Quels sont les arguments utilisés pour nous exclure des REP+ ? Nous avons des cerveaux qui fonctionnent, nous sommes capables d'entendre des arguments qui appuieraient cette décision. Nous sommes prêts aussi à répliquer si on n'est pas d'accord. Mais d'abord nous sommes vraiment prêts à écouter !

 L'équipe du collège Victor Hugo d'Aulnay assure qu'elle ne se mobilise pas sans raison. C'est épuisant de se plaindre. Quand on se plaint de manière justifiée et qu'on n'est pas, ou tellement rarement, entendu, c'est bien plus qu'épuisant. Nous ne faisons pas cours depuis jeudi, nous ne participons pas aux CA et autres conseils, nous nous déplaçons dans les manifestations, nous cherchons à rencontrer notre recteur, notre inspecteur d'académie... Notre grève implique aussi que nous perdons de l'argent à la fin du mois... Or, des professeurs, des surveillants, des CPE ont aussi, un truc fou, des factures à payer, des parents à aider financièrement, des dettes... Depuis ce matin, le collège est bloqué par les parents d'élèves qui sont aussi sidérés et inquiets que nous.

 « Venez voir ici pour comprendre ce qui se passe et comment ça se passe. » C'est ce qu'on voudrait crier à ceux qui prennent leurs décisions sans s'inquiéter des conséquences. La situation dans les établissements scolaires comme le nôtre est très compliquée. Le niveau de tension est très élevé (comme on dit « dans l'entourage du président de la République », des sources proches de la direction de l'établissement nous disent que notre Principal en convient avec nous). Certains enfants, pas tous, loin de là, sont très durs, d'autres sont très durs à mettre au travail, d'autres sont des durs à cuire et ils se prennent un peu pour des caïds et il faut trouver le moyen de les calmer, d'autres etc. Bref, on dépense beaucoup d'énergie pour leur enseigner des « connaissances, des compétences et de la culture », comme dit le volapük de notre nouveau socle.

 La décision d'exclure le collège Victor Hugo d'Aulnay du réseau REP+ nous semble incompréhensible... Voilà une jolie production bureaucratique qui montre encore qu'on n'a pas beaucoup de contact avec le réel dans les ministères... Avec le statut REP+, nous pourrions poursuivre les projets et les initiatives que nous mettons en œuvre pour raccrocher les élèves à une trajectoire scolaire, nous aurions du temps pour réfléchir et améliorer nos pratiques, nous pourrions attirer des professeurs ou les empêcher de partir trop rapidement... Pour une des rares fois de la Vème  république, nous nous mobilisons non pas pour refuser une réforme mais pour en faire partie.

 Puisqu'il faut en général se justifier de cela, nous le faisons : non, nous ne faisons pas que nous plaindre et nous ne nous plaignons pas sans raison. Oui, nous savons qu'il y a d'autres professions, d'autres secteurs, etc. autant voire plus profondément en crise. Et oui, nous aimons notre travail. Ce métier reste passionnant et les professeurs et les équipes de vie scolaire des établissements ne prennent pas à la légère la formation intellectuelle, sociale et physique des générations futures.

 En 2012, nous avions donc pensé, pas tous, loin de là – le détricotage a rendu beaucoup de professionnels de l’Éducation incrédules depuis longtemps –, qu'il était possible qu'enfin ! un président de la République mouille sa chemise pour l’Éducation, en engageant de nouveaux moyens et en en faisant la priorité. François Hollande mouille bien sa chemise, ça on ne pourra pas lui reprocher le contraire. Mais malheureusement, c'est uniquement parce que lorsqu'il sort du château, la pluie s'abat sur lui. Pour le reste, le roi est nu et nous complètement déshabillés.

 

L’équipe éducative et les parents d’élève du collège Victor Hugo,

Aulnay-sous-Bois, le 2 décembre 2014.


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