Nécropolitains

Critique de Nécropolitains, roman de Rodolphe Casso paru en 2019 chez les éditions Critic.

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Répliques

Titre : Nécropolitains
Auteur : Rodolphe Casso
Éditeur : Critic
Date de publication : 2019

Synopsis : Paris, un an après l’apocalypse zombie. Depuis la base souterraine de Taverny, où vit reclus et impuissant ce qui reste de l’armée régulière, le capitaine Franck Masson est envoyé en mission diplomatique au coeur de la capitale pour établir le contact avec plusieurs poches de survivants. Dans une ville lumière en lambeaux, investie par les morts-vivants et les bêtes sauvages, le soldat part en quête des derniers sursauts de l’humanité, de Dieu et de la France ! De buttes en îles, de parcs en souterrains, de chemins de fer en canaux, sa traversée lui apprendra par dessus tout que l’homme, même après la fin du monde, demeure un spécimen bien difficile à cerner. Un road movie drôle et mélancolique dans un Paris ensauvagé.

 

 

 -Tu sais ce qu’ils font ces mecs là ? Et ben ces mecs là, ils ont appris chacun un livre par cœur. Ils portent en eux la mémoire d’un livre. Et tu sais ce qu’ils disent, hein ? Tu sais ce qu’ils disent ? Clochards au-dehors, bibliothèque au-dedans.(…) Nous c’est clochards au-dehors, discothèque au-dedans !
Masson semblait perdu.
-Mais alors, pourquoi ne pas apprendre un livre plutôt ?
-Mais réfléchis une minute ! Est-ce que tu vois ici un gouvernement qui nous empêche de lire ? On n’est pas dans Fahrenheit 451 ! On a autant de livre qu’on veut ici. Va dans un immeuble, là, tout autour du parc et tu trouveras des bouquins à la pelle. Si t’as envie de te faire l’intégrale des Rougon-Macquart, vas-y ! Éclate-toi ! Mais si tu veux écouter une chanson, tu fais comment ? Ah ça, dans les appart’ tu vas en trouver des CD ! Tu vas en trouver des vinyles ! Et, crois-le ou non, y a même quelques connards qui ont conservé des cassettes. Et après ? Tu fais comment pour écouter tout ça ?

 

Mission suicide au pays des zombies

France. Un an après le déclenchement de l’apocalypse zombie. A quelques kilomètres de Paris, une poignée de militaires végète dans une base préservée des morts-vivants mais qui sombre peu à peu dans l’abattement. Le capitaine Franck Masson, ancien membre d’une unité d’élite et parachutiste, tient cependant mieux le choc que ses camarades, et c’est la raison pour laquelle le commandant de la base lui confie une mission périlleuse mais primordiale pour le moral des troupes. En effet, les militaires sont parvenus à identifier grâce à des images satellites trois zones dans Paris susceptibles d’abriter des survivants. La première se trouve à Montmartre, la seconde au parc des Buttes-Chaumont, et la dernière sur l’île de la cité. La mission du capitaine est simple : entrer en contact avec ces communautés et tenter d’instaurer une relation de confiance afin de permettre des échanges avec leur base. Le problème, comme le résume efficacement le commandant en chef, c’est que le soldat ne sait absolument pas à quel type d’individu il va être confronté : « vous pouvez aussi bien tomber sur des Prix Nobel de la paix que sur une bande de réducteurs de têtes. » Voilà, pour résumer, les bases de ce roman de zombies qui, en dépit d’une trame à priori tout à fait classique, sort clairement du lot et m’aura fait passer un excellent moment. L’auteur n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai puisqu’il avait déjà publié (toujours chez Critic) un autre roman mettant en scène les débuts de l’apocalypse et de la propagation des zombies (à noter qu’il n’est toutefois pas nécessaire d’avoir lu « PariZ » pour lire « Nécropolitains », les deux romans étant indépendants, bien que situés dans le même univers). Que les lecteurs lassés par les histoires de morts-vivants et de fin du monde se rassurent : on est loin ici du « Walking Dead » ou du « World War Z » ! Chez Rodolphe Casso, les zombies ne sont qu’un décor (on ne les voit d’ailleurs qu’à de rares occasions) et servent avant tout à mettre l’accent sur la complexité de la nature humaine, capable du pire comme du meilleur.

Un nouveau Paris

Le roman est coupé en trois parties distinctes, chacune consacrée au passage du héros dans l’une de ces communautés dont on découvre le mode de fonctionnement. Sans surprises, toutes trois s’avèrent radicalement différentes mais cela n’est finalement pas surprenant compte tenu de l’emplacement qu’elles se sont choisies. Montmartre accueille ainsi des artistes décadents qui brûlent la chandelle par tous les bouts, tandis que le parc des Buttes-Chaumont réunit des amoureux de la nature et l’île de la cité une communauté religieuse. Difficile de rentrer dans les détails sans trop en dévoiler, la découverte des spécificités de chacune des communautés constituant l’un des plus gros plaisir de la lecture qu’il convient donc de ne pas gâcher. Le choix de situer l’action en France est en tout cas à saluer, surtout dans le cadre d’un roman mettant en scène des zombies qu’on a plutôt l’habitude de voir évoluer dans un cadre américain où tout le monde possède une arme à feu. La législation française n’étant pas la même, il convient évidemment de procéder à un certain nombre d’ajustements qui apportent une touche d’originalité, voire d’humour, au récit. En dépit du contexte dramatique, le roman se révèle paradoxalement assez drôle tant les situations auxquelles se retrouve confronté le capitaine paraissent cocasses. Ce ton volontiers décalé m’a d’ailleurs fait penser à deux autres romans de zombies « made in France » que j’avais beaucoup aimé et qui présentent plusieurs similitudes avec celui-ci : « L’évangile cannibale » de Fabien Clavel (qui mettait en scène des seniors tentant de survivre aux zombies) et « Le club des punks contre l’apocalypse zombie » (qui, comme son titre l’indique, se focalise cette fois sur un petit groupe de marginaux). Situer l’action à Paris a également l’avantage de rendre le récit plus immersif car les lieux parleront à la plupart des lecteurs. L’auteur s’est d’ailleurs fendu de recherches intéressantes sur les différents lieux visités par le héros à propos desquels on découvre des anecdotes amusantes ou instructives.

Des personnages haut en couleur

Autre originalité du roman : la place prépondérante occupée par la musique. Rodolphe Casso est journaliste pour le cinéma et la musique ainsi qu’auteur-compositeur, et on devine sans mal le mélomane derrière l’auteur. Chaque partie est ainsi rythmée par des morceaux qui composent une véritable bande-son qui vient accompagner la lecture et colle parfaitement à l’ambiance du lieu et du moment. Les goûts de l’auteur sont assez éclectiques puisqu’ils vont de Dalida à Queen, en passant par Pharrel Williams, les Beatles, Supertramp, sans oublier Michel Sardou (dont le héros est fan, au grand dam de certains). La musique ne se contente pas ici d’être en surplomb mais occupe au contraire une place centrale dans l’intrigue, qu’elle soit utilisée comme défouloir par les survivants, qu’elle serve de leurres pour éloigner les zombies, ou qu’elle soit considérée comme un vestige précieux à conserver dans la mémoire des survivants. Parmi les nombreux points forts du roman, il convient également de citer les personnages, à commencer par le héros : le capitaine Franck Masson. On ne partait pourtant pas du bon pied, lui et moi. Catholique, militaire et fan de Michel Sardou : autant de caractéristiques qui auraient plutôt eu tendance à me rendre le personnage antipathique. Seulement notre pauvre capitaine se fait tellement malmener au cours de son périple (parfois de manière humoristique, parfois beaucoup moins), qu’on s’attache très vite à ce gros balourd qui, derrière une discipline de fer, cache en réalité un cœur énorme. Toute la galerie de personnages secondaires présentée est elle aussi très réussie. Les trois communautés possèdent toutes des figures marquantes, qu’elles soient attachantes ou haïssables, et chaque fois l’ambiance est radicalement différente. Il faut d’ailleurs un petit temps d’adaptation pour passer de l’une à l’autre, même si la mélancolie suscitée par l’abandon de certains personnages ne tarde pas à laisser la place à de la curiosité pour les nouveaux venus. Tout cela contribue à donner un récit très immersif qu’on se prend à dévorer sans voir le temps passer. Le style fluide de l’auteur y est aussi pour beaucoup, de même que la construction du roman qui permet de maintenir constamment le suspens ou l’intérêt du lecteur en éveil. L’alternance entre moments de tension et passages plus calmes, propices aux confidences ou aux émotions, permet quant à elle de maintenir un rythme soutenu de la première à la dernière page.

Rodolphe Casso signe avec « Nécropolitains » un excellent roman qui change des récits de zombies « traditionnels ». Une intrigue dense et bien rythmée, des personnages haut en couleur, de l’humour, de l’émotion, de la musique, la ville de Paris… : autant d’ingrédients réunis ici pour la plus grande joie du lecteur. Un roman a ne pas manquer !

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