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Billet de blog 4 nov. 2015

La revanche d'Ysengrin

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On parle beaucoup, en PACA, et spécialement dans les départements alpins (Alpes hautes, provençales ou maritimes), du loup.

La presse, les hommes et femmes politiques, les éleveurs, les citadins, s'opposent et débattent à son sujet. Ailleurs en France, excepté en quelques endroits des Pyrénées et du massif central, c'est une question extrêmement secondaire. En gros : les éleveurs de bétail, (vaches, chèvres, moutons) et leurs proches détestent le loup. Les autres français aiment bien le loup, qu'ils n'ont aucune chance de jamais rencontrer, et mangent du mouton néo-zélandais, un pays où il n'y pas de loups.

La question du loup aurait donc quelque chose de folklorique, hors un impact politique local non négligeable, qui joue contre la gauche, si au fond, elle ne constituait un révélateur d'une question beaucoup plus vaste : comment distinguer faits et emballements dans une alliance de gauche ?

Rappeler des faits est déjà un peu délicat. Certains sont contestés. Essayons tout de même. Le loup était jadis très répandu en France (une ou deux dizaines de milliers durant le haut moyen âge, encore trois ou quatre mille vers 1800). Il a été éradiqué durant le dix-neuvième siècle et semble à peu près absent de notre territoire entre 1930 et 1980.

On considère qu'il y a environ deux cent mille loups gris dans le monde. S'agissant d'un grand prédateur, c'est un effectif élevé. On évalue, par exemple le nombre des lions dans le monde à environ trente mille, et à trois mille, l'effectif des tigres. Le Tigre est une espèce menacée. Le loup, pas du tout.

En Europe, les loups sont présents en Roumanie et en Biélorussie ainsi qu'en Suède et en Norvège. Il y a une population de loups en Italie, protégée depuis 1973, une en Suisse, et une autre, plus importante, en Espagne.

Les loups français ont donc réapparu au début des années 1980, en provenance d'Italie, du fait de la croissance des effectifs italiens. Ils sont explicitement protégés par la convention de Berne, qui date de 1979, quoique n'étant nullement une espèce menacée1.

Les loups sont donc entrés dans ce territoire nouveau pour eux, les trois départements alpins (il est également présent dans les Alpes Suisses), et on en trouve maintenant aussi dans certaines forêts du massif central. Il se nourrit principalement d'ongulés : chevreuil, mouflons, chamois, cerfs, sangliers... Comme ces animaux sont nombreux dans nos alpes, leur population est en croissance assez rapide. 

Comme on sait, la présence du loup crée des problèmes aux éleveurs de bétail. Le loup ne mange guère les veaux, les chèvres et les moutons ; comme les troupeaux sont protégés, par des hommes ou par des chiens, il n'en a pratiquement jamais le temps (il y a des exceptions comme le cas de cette vache mettant bas, en Suisse, dont le veau a été dévoré au fur et à mesure de sa naissance)2. Mais il en égorge, mutile et tue un assez grand nombre.

Les personnes qui voient cela de loin se disent que, comme l'éleveur est indemnisé … où est le problème ? On peut attendre un tel point de vue de la part des gens qui trouvent naturel, par exemple, les fermes de mille vaches, ou de mille truies, l'élevage en batterie et l'abattage par égorgement. Il est plus étrange qu' il puisse émaner des « Amis de la nature et des animaux ».

Les éleveurs et les bergers soignent leurs bêtes. Si elles sont blessées, ils les soignent. Si elles naissent prématurément, ils les nourrissent … au biberon. Ils ne font pas ce travail pour les trouver dépecées par le loup.

Par conséquent, ces gens cherchent des solutions. Et il n'y en a pas. Enfermer les bêtes durant la nuit, même en été. Mais traditionnellement, les bêtes sont dehors, à la belle saison. En outre, la situation évolue : en 2015, on dénombre de nombreuses attaques de loups de jour. Avoir de gros chiens. Seulement, lorsque le troupeau est attaqué quatre fois, cinq fois durant la nuit, chaque nuit, durant six semaines, les chiens sont épuisés, amaigris –et les bêtes aussi. Epuisés, les « Patous » sont nerveux et deviennent eux-mêmes dangereux. Petit à petit, il faut renoncer aux prairies d'altitude. Alors les troupeaux hantent trop les mêmes prairies, et leurs déjections finissent par stériliser la terre, la rendant impropre au pâturage. 

Le lecteur a maintenant quelques éléments en main. Dans la gauche « moderne », et en particulier chez nos alliés de EELV, on est officiellement « pro-loup », même si … quelques responsables sentent la difficulté qu'il y a à défendre cette position dans les départements alpins.

Et on dit : il faut que les éleveurs s'adaptent à la présence du loup.

Qu'ils s'adaptent, c'est le grand mot.

Mais pourquoi ? Pour quelle raison faut-il infliger cette punition aux éleveurs ? Quel crime ont-ils commis si ce n'est celui de tenter de survivre dans un environnement économique tel que le mouton qui provient de Nouvelle-Zélande est vendu moins cher que celui qu'ils élèvent ? 

Oui, pourquoi ? Voilà une question bien plus profonde qu'il n'y paraît. Pourquoi faut-il protéger le loup et l'encourager à peupler les Alpes ?

On peut également demander pourquoi dans les deux derniers siècles, nos compatriotes ont écarté le loup. Et la réponse est facile. C'est un animal nuisible, dangereux pour l'homme et pour les troupeaux. C'est un vecteur possible de la rage. La rage existe dans l'est et le centre de l'Europe et les loups voyagent (60km par nuit). Ils mordent des chiens errants qui, eux, peuvent mordre des bergers. Le cas n'était pas rare dans le passé. Faute de traitement, on étouffait le malheureux entre deux matelas. Auparavant, quand ses populations étaient plus nombreuses, il arrivait qu'il s'attaque à l'homme isolé, ou à des enfants. D'ors et déjà, avec trois cent loups dans nos Alpes, il n'est plus question de camper dehors, et les randonneurs sont invités à la prudence.

Selon les biologistes, le loup ne s'attaque pas à l'homme. Sauf s'il a la rage, et sauf s'il s'est habitué à l'homme, et ne le craint plus. La situation évolue.

Alors pourquoi ? Quelle est la base de la fascination que suscite chez certains ce puissant animal ? N'est-il pas paradoxal que, par amour du loup, on veuille que prolifère un prédateur qui, lui, extermine des populations animales (mouflons, chevreuils, cerfs, chamois...) ?

C'est la revanche d'Ysengrin ! Renard, dont la nocivité est bien inférieure, est classé nuisible, lui !

La réponse est à rechercher, selon moi, du côté du fantasme. Qu'est-ce, dans l'imaginaire, que le loup ? Qu'est-ce que la femme qui a « vu le loup » ? Celle qui n'a « pas peur du loup » ? Le loup est une image superbement phallique. C'est également, bien sûr, une image de la castration. La mâchoire du loup peut exercer une pression de 150 kilos au centimètre carré (plus du double de ce que peut faire une mâchoire de gros chien). Ce sont des banalités qui ont été étudiées cent fois, et on n'est pas surpris d'en rencontrer la confirmation : comment s'étonner de la passion qui entoure parfois ce débat ! 

Ce qui manque ici, c'est la réflexion, la mesure. Dans son dernier roman « Sables Mouvants », le grand romancier (décédé il y a peu) Henning Mankel narre une superbe anecdote. Des amis des bêtes ont décrété en Suède la libération de nombreux visons qui étaient élevés pour leur fourrure. Ces sympathiques petites bêtes sont friandes d'oeufs d'oiseaux marins, qui nichent à terre. Plusieurs populations de petits pingouins (guillemots, macareux) ont rapidement disparu du littoral de la Baltique, et des îles point trop éloignées, car le vison est un excellent nageur.

Mankell en déduit que la défense de la nature demande des connaissances et de l'intelligence.

On ne saurait mieux dire. Plus généralement, cette petite histoire du loup dans les Alpes soulève la question d'un programme politique réfléchi, et non basé sur des fantasmes. Cela vaut pour la nature, pour la mutation énergétique, pour une croissance différente et sans doute pour d'autres sujets encore.

1Et quoique cette convention prévoit la possibilité d'obvier à cette protection en cas de menace sur l'élevage...

2http://www.romandie.com/news/A-peine-ne-un-veau-se-fait-devorer-par-la-meute-du/637284.rom

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