L'énorme racket de la « sécurité routière »

Une dame de mes amies n'a plus de permis de conduire. Son stock de points épuisé, elle en a reçu l'avis le mois dernier, avec la liste, date et lieu des infractions.

Une dame de mes amies n'a plus de permis de conduire. Son stock de points épuisé, elle en a reçu l'avis le mois dernier, avec la liste, date et lieu des infractions.

Elle a perdu douze fois un point, dans les deux dernières années. Il s'agissait à chaque fois de terribles transgressions comme ceci, qu'elle me montre : « Vous avez été contrôlée à 97 km/h sur une route limitée à 90 km/h. Tolérance 5km/h, vitesse retenue, 92km/h » 45 euros, un point .

Madame H. vit en Lozère. Elle conduit depuis 43 ans et n'a jamais eu aucun accident. Elle a soixante douze ans et vit seule, retraitée de la fonction publique à quarante kilomètres du plus proche hôpital.

Je fais valoir à mon amie qu'elle est coupable, au moins de ne pas s'être inquiétée plus tôt : elle pouvait faire « un stage » pour pas cher (autre racket), et récupérer ainsi des points !

Elle me répond qu'en effet, elle se sent coupable de cette négligence : elle ne pouvait pas croire qu'on retirerait le permis à une personne comme elle, qui, toute modestie mise à part, conduit de manière remarquablement prudente. Son fils l'avait prévenue, d'ailleurs.

Un fils moins prudent, qui conduit vite et qui, pour cette raison, n'a jamais perdu un seul point : ça fait longtemps qu'il sait où sont les radars et où peuvent se situer les contrôles volants.

Mon amie H. est donc allée en préfecture rendre son vieux permis de conduire. On lui a expliqué comment elle pourrait, dans six mois, repasser le code après avoir subit quelques examens médicaux physiques et psychologiques.

Pour le moment, elle est plutôt d'avis de vendre sa voiture, de renoncer à ce moyen de transport et d'utiliser les transports en commun : « C'est plus écologique » dit-elle.

Et plus économique : sa voiture, payée par mensualités, plus l'essence, l'assurance, l'entretien et éventuellement une prune tous les deux mois, c'est un budget de 450 euros, le quart de sa retraite.

 

J'ai raconté l'histoire de H. à un collègue en parlant de « racket ». Goguenard, il m'a répondu « Ah, mais c'est la loi, et ça sauve des vies ! ». Argument très fort. 

Pour ma part, je vis entre le 04 (un département peu peuplé) et le 13. L'autoroute entre Aix et Marseille était limitée à 110km/h. Depuis un an (environ) elle est limité à 90km/h. Absolument toutes les personnes que je connais, même les jeunes qui sont « prudents » (les personnes prudentes sont, je le rappelle, celles qui notent où sont les radars), ont perdu des points sur ce tronçon. Dans Marseille même, il y a des tunnels, limités à 50, ou 60km/h. On y voit passer des gens à 80 ou davantage, et si vous respectez la limitation, on vous klaxonne aux fesses, comme pour dire « Avance, abruti, y a pas de radar sur ce tronçon !!! le radar est plus loin !!! ».

Je n'ai aucune idée de ce que rapporte ce racket (oui, je maintiens le mot), mais ça doit être quelque chose …

Il est vrai que « Cela sauve des vies ». Comment contredire quelque chose d'aussi fort ? Des savants évaluent que, par exemple, doubler la tolérance (au lieu de 5km/h, passer à 10km/h) pourrait entrainer un certain nombre de décès de plus par an. Vous vous plaignez ? Assassin ! 

Les mêmes savants ont prouvé statistiquement (ou plus exactement par un raisonnement qui s'appuie sur les statistiques pour calculer des probabilités) qui si on réduit de 90 à 80km/h la vitesse maximale sur les routes, le nombre de morts diminuera d'environ 120 par an. Et vous voudriez accélérer ? Assassin ! 

Il faut une sacrée dose de cynisme pour contester des raisonnements aussi poignants. Invoquant Diogène, patron des cyniques, qui n'était pas si mauvais, osons toutefois nous poser quelques questions.

S'il faut sauver des vies, pourquoi ne pas taxer (comme en Scandinavie) les alcools ? Non seulement l'alcoolisme tue dix ou vingt fois plus de gens que la route, mais beaucoup d'accidents de la route sont dus à l'alcool.

S'il faut sauver des vies, on peut également faire un véritable effort pour éviter que les jeunes entrent dans le tabagisme (qui tue, également, dix fois plus que la route).

OUI, peut-on me dire, mais les alcooliques et les gros fumeurs sont responsables, alors que sur la route, meurent des innocents

Bon. Mais revenons à la route.

Si l'on réduit la vitesse de 100 à 90, on gagne X vies (statistico-probablement) et si on réduit de 90 à 80, on en gagne encore Y, puis, de 80 à 70, Z etc, jusqu'à interdire complètement l'usage de la voiture (les écolos seront contents, les industriels, moins), de manière à avoir 0 morts sur la route. Mais cet objectif est difficile à atteindre car il y a encore des accidents en transports en commun : bus, cars, trains, avions.

Tant que les gens roulent, n'importe quelle personne de bonne foi reconnaît que, si l'on n'est pas un expert es position des radars, on se fait gauler de temps à autre. C'est ainsi que plusieurs centaines de milliers de gens perdent leur permis (j'en ignore le nombre exact) et que des dizaines de milliers d'entre eux (ou davantage ?) roulent sans permis.

Certains, perdant leur permis, ont perdu leur emploi.

Il y a (encore!) environ dix fois plus de suicides que de morts sur les routes, chaque année. Combien sont dus à la perte d'emploi ? Peut-être la moitié ? Et parmi ceux-là, combien ont perdu leur emploi parce qu'ils ont perdu leur permis ? Un sur cent ? Ah, ça fait déjà plus de morts que ceux économisés par la limitation supplémentaire de vitesse !

C'est ça le problème avec les raisonnements statistico-probabilistes : ils sont infiniment trucables et ne servent pas à montrer, mais au contraire à mentir. La perte du permis est évidemment un facteur de mortalité indirecte : difficulté pour joindre un hôpital, difficulté pour travailler, difficulté familiale, etc. Le calcul des « vies sauvées » n'en tient aucun compte.

Revenons à nouveau sur la route.  Soit A le nombre de morts causés par les gens qui, sur une route sûre, limitée à 90, ont été flashés à 96km/h ? Soit P la proportion de ces décès sur le nombre total annuel de décès.

Soit B le total de la recette des amendes relatives aux infractions mineures (comme ci-dessus). Soit Q le proportion de cette recette sur la recette totale.

Je crois deviner que P est « petit » (au pif : moins de 1%) et Q, « grand » (au repif : 80%).

Houlala ! S'agirait-il vraiment d'un pur racket ? Mais c'est à vérifier... 

C'est qu'il s'agirait d'affiner l'analyse ! 

Combien d'accidents sont dus à l'alcool ? Combien sont dus à la circulation de camions dont les conducteurs se sont endormis ? Combien sont dus aux grands excès de vitesse, aux gens qui, sur une route nationale sinueuse, dépassent sans visibilité ? Combien sont dus à des motards qui doublent à gauche, ou à droite, roulent à deux fois la vitesse autorisée (et meurent beaucoup plus que les automobilistes) ?

Il est possible d'agir sur certains de ces facteurs. Par exemple en réglementant beaucoup mieux la circulation de camions.

J'émets l'hypothèse suivante : ce qui rapporte à l'état, ce sont les petites infractions, qui ne tuent pas. Ce qui tue, ce sont les conduites à risque, rarement épinglées, qui rapportent peu à 'Etat.

Quel serait l'impact sur la mortalité de la route d'une philosophie qui réprimerait fortement les véritables conduites à risque, et seulement celles-là ?

Mais ? Ais-je posé la bonne question ? Ou serait-ce plutôt celle-ci :

Quel serait l'impact sur le budget de l'état d'une philosophie qui réprimerait fortement les véritables conduites à risque, et seulement celles-là ?

Bien sûr, je me suis livré dans ce texte à de simples hypothèses, de simples spéculations sans preuves. Je les donne à chacun pour qu'il en nourrisse sa réflexion. Substituer à mes questions obscènes une véritable étude, voilà cela ferait un excellent sujet de thèse de sociologie. Mais je ne recommande à aucun étudiant de le choisir...

 

 

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