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Billet de blog 8 sept. 2013

Piketty, non anticapitaliste

 Le récent ouvrage de Thomas Piketty « Le Capital au XXIème siècle » est très impressionnant.

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 Le récent ouvrage de Thomas Piketty « Le Capital au XXIème siècle » est très impressionnant.

L’auteur y démontre, en réunissant une documentation extrêmement riche et complète, analysée et critiquée de manière très objective (en repoussant tout a priori idéologique), que les inégalités sociales, qui avaient atteint un niveau phénoménal au XIXème siècle, et avaient diminuées entre 1910 et 1970, ont recommencé à croitre à partir de 1975, dans le monde entier, et très vigoureusement depuis 2000.

Piketty insiste sur le fait que l’extension des inégalités n’est limitée par aucun phénomène économique naturel, spontané. Si les inégalités ont diminué entre 1910 et 1975 c’est principalement du fait des destructions dues aux deux guerres mondiales, et à la grande crise de 1929. C’est la croissance des inégalités qui est naturelle en régime capitaliste, et le fait qu’elle n’ait pas de limites menace de déchirer le corps social et de ruiner la démocratie. Il montre également que les inégalités augmentent d’autant plus que la croissance économique est faible (environ 2%), or les périodes de croissance forte (qui tassent les inégalités) sont nécessairement de courte durée.

Toutes ces conclusions, chacun pouvait en être, depuis longtemps, convaincu. L’idée d’une percolation automatique de la prospérité, selon laquelle la croissance est « une vague qui soulève tous les bateaux », n’a jamais convaincu que ceux qui désiraient l’être. L’apport énorme du travail de Piketty c’est qu’ici, elles sont, sinon « démontrées » (mot que je réserve à la discipline mathématique) du moins très solidement étayées par des faits massifs et des analyses bien difficiles à écarter.

La valeur de ce travail doit beaucoup au fait que son auteur (et les innombrables collaborations qu’il a su se trouver) s’appuie sur une double compétence. Il souligne que les économistes devraient étudier l’histoire (au moins l’histoire économique) et que les historiens feraient bien d’acquérir quelques compétences en économie.

Ajoutons, et ce sera le point d’application de notre critique, que les uns, les autres, et Thomas Piketty lui-même, devraient s’intéresser aussi à la politique. Non pas le banal brouet avec lequel on gave la volaille de luxe à l’ENA et à Science po, mais ce qu’on gagne à étudier les vrais politiques : de Machiavel à Churchill ou de Gaulle en passant par Hobbes, Rousseau, Robespierre, Marx, Lénine, Trotski ou même Maurras.

Il est évident que ce livre fournit beaucoup d’eau au moulin de ceux qui pensent qu’il faut en finir avec le capitalisme.

Mais Piketty n’est pas de ceux-là et il tient à ce qu’on le sache. Il nous précise (p. 62) qu’il est de la génération de la chute du mur, « vacciné à vie contre les discours anticapitalistes convenus et paresseux ». Il se scandalise de ce que les anticapitalistes ne tirent pas comme il faut les leçons de l’échec historique de l’Union Soviétique. Ces précautions ne m'ont pas paru honorables. Ecrire que "Les inégalités ne posent pas de problème en soi, si elle sont justifiées par l'utilité commune" n'est pas honorable....

Une formulation moins paresseuse, moins peureuse et surtout moins convenue aurait été :" Les inégalités de salaire et de patrimoine constituent un grave problème, fondamental, un scandale majeur, même si une certaine dose d'inégalité (de 1 à 10, de 1 à 20 ?) peut être justifiée par l'utilité commune..."

Pour ma part, je suis stupéfait par ce genre de remarque hautaines sur le destin de la révolution russe, de la part de gens dont l’ambition se résume à poser une rustine sur le système qui a produit les horreurs du colonialisme, deux guerres mondiales, la crise de 1929, le travail des enfants, un nombre incalculable de coups d'états et de massacres : , Guerre d'Espagne, Grèce, Indonésie, Guatémala, Chili, Argentine, Vietnam ... cinq mille milliardaires, et qui, (par exemple), dans un pays riche comme la France est incapable d’offrir à environ un tiers des actifs un travail stable qui leur permette de nourrir leur famille. Thomas Piketty et plus généralement les "non anticapitalistes" ne devraient-il pas tenter de tirer les leçons de cet échec historique planétaire ?

Son idée, à lui, c’est le contrôle du capitalisme, le retour de l’intérêt général et son moyen, c’est la taxation du capital. Autrement dit, le discours paresseux et convenu de la rengaine socialo-coco des années cinquante, entre compromis historique et troisième voie : faire un peu payer les riches. Cela me fait penser à un dessin de Wolinski de l’année 1968. Les ouvriers demandent de grosses augmentations, le responsable CGT répond : « Vous êtes fous ! le patronat et le gouvernement ne voudront jamais ! ».

Soyons nets, comme Piketty le serait s’il avait un minimum de culture politique. Il y a l’ISF. Dans les conditions actuelles, comme il l’admet, c’est une pantalonnade. Si la révolution était au coin de la rue, comme aux USA et en GB en 1934, en France en 1936, en Italie et en France en 1946, en France en 1968, l’oligarchie pourrait consentir des ponctions momentanées sur la richesse (elle peut aussi, comme jadis et naguère en Allemagne, en Espagne, en Grèce, au Chili, en Argentine, encourager les bandes fascistes). Autrement, c'est l’ISF, un point, c’est tout. 

Qu’est-ce qui différentie les non anticapitalistes (ni paresseux ni convenus), des anticapitalistes, ou, si l’on préfère, les réformistes des révolutionnaires ? Pas tellement les mesures à prendre pour éviter le désastre, que la conscience d’un détail : ce n’est pas l’intérêt général qui est au pouvoir, c’est la classe des ultra riches, par l’intermédiaire de ses fondés de pouvoir, qui en France se répartissent entre le PS et l’UMP, avec comme solution de réserve le FN. Ils défendent leurs privilèges avec succès depuis deux cent ans, et n'ont pas l'intention de céder quoi que ce soit. 

La taxation du capital n'est et ne peut être pour le capital qu'un moyen de gagner du temps en conservant le pouvoir. Autrement, dans le cas d'une révolution politique et sociale, visant à une véritable démo-cratie, la taxation du capital tendrait à l'expropriation. La démocratie économique. L'expropriation (comme fit notre Revolution Française de la propriété foncière des aristocrates et des églises) est un bon moyen de ramener les inégalités à ce que peut justifier l'utilité commune.

Thomas Piketty, historien et économiste d’immense talent, a produit avec  "Le Capital au XXIème siècle" un travail précieux. Il présente naïvement ce travail, ses conclusions et propositions au pouvoir oligarchique, car il n’est pas (Dieu garde !) anticapitaliste. Hélas, ce dernier n’en a réellement rien à faire. C'est un fait que le temps des intellectuels restant à l'écart du pouvoir, le temps des Sartre, Bourdieu, Canguilhem, Foucault, est bien passé. Lequel de nos intellectuel ne rêve pas de déjeuner demain matin avec François Hollande ? D'où le serment de n'être pas anticapitaliste.

Paradoxe : ce travail fondamental sur les inégalités n’est intéressant et utile que pour nous.

JPB

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