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Billet de blog 19 juin 2014

Changez tout !

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VII  Changez tout !

Changez tout, changez tout

Votre monde ne tient pas debout

Changez tout, changez tout, changez tout.

(…)

Qu'est-ce que vous feriez sans nous,

Après tout ? Changez tout, changez tout !

Michel Jonasz

Au mois de mai 2013, j’ai reçu par internet cette lettre d’un ami turc.

Cher ami,

Depuis une semaine, jour et nuit, nous sommes dans la rue. Tout a commencé avec un mouvement très pacifique qui voulait empêcher la construction d'un centre commercial au milieu du parc Gezi à Taksim. Vendredi dernier, à l'aube, les policiers ont attaqué, avec l'eau et le gaz lacrymogène, les manifestants qui dormaient dans le parc pour empêcher l'abattage des arbres. Les policiers ont réussi à vider le parc en chassant les manifestants. Vers midi, il y a eu de nouveau des rassemblements et des manifestants qui ont été expulsés avec beaucoup de violence et un usage excessif de gaz. Le groupe résistait jusqu'au bout, reculait quand il n'en pouvait plus mais revenait plus nombreux une demi-heure après. Cette situation a duré toute la nuit, jusqu'à samedi. Les gens qui sont resté chez eux ont soutenu les manifestants en sifflant, en criant par leurs fenêtres et en demandant la démission de Erdogan. Samedi matin, il y avait beaucoup de monde dans les rues, toute le monde marchait à Taksim (plus de bus, plus de métro et les ponts qui relient Asie et Europe fermés) cette fois ci équipés avec des lunettes de piscine, des casques, des masques fait maison contre le gaz, etc. Toute la journée en prenant différents chemins, nous avons essayé de monter à Taksim mais les hélicoptères détectaient perpétuellement les groupes et informaient les policiers. Vers la fin de la journée, on était tellement nombreux qu'on a réussi à monter à Taksim et à envahir la place. Ce moment où la place était enfin totalement occupée par les manifestants était assez important. Car, premièrement, si, à ce moment là, les policiers étaient intervenus, il y aurait eu des morts. Conscients ou pas, malgré cette situation, les gens continuaient à rester sur la place. Et deuxièmement, lorsqu'on a atteint la place, personne n'a pris la parole, aucun des groupes ne s'est jeté devant. C'était vraiment un mouvement collectif, très hétérogène, sans tête. Depuis samedi soir, la place est occupée par les manifestants, il y a des barricades qui empêchent l'entrée des policiers et des voitures. Les événements ont disséminé dans d'autres villes, Ankara, Izmir, Antakya, Rize, Tunceli, Adana... (Il y a deux morts,de nombreux blessés, 10 personnes ont perdu un œil à cause des capsules des gaz, plusieurs cas d'hémorragie cérébrale...)  

Il y a beaucoup de choses à dire... mais les derniers événements à Reyhanli, les décisions répressives (interdiction de l'alcool, du pilule de lendemain...) la violence démesuré des policiers ont fait que les gens de différents milieux sociaux, les groupes très hétérogènes (les nationalistes, les kurdes, les kémalistes, les anarchistes, les gauchistes de différentes fractions, les gays et lesbiennes, les apolitiques, les supporteurs de foot, les musulmanes anti capitalistes...) se sont réunis contre le pouvoir répressif d' Erdogan. D'après moi l'humour, l'ironie et la solidarité ont été la plus grande arme. On a vu tous les jours la création de nouveaux slogans à la fois critiques et drôles. On a vu aussi des scènes inimaginables. Par exemple, avant hier, c'était un jour religieux, et les gens qui sont à Gezi ont pris la décision de ne pas consommer de l'alcool. Non seulement personne n'a consommé mais en plus aujourd'hui les musulmanes anticapitalistes ont fait leur prière de vendredi dans le parc, encerclé et protégé contre toute provocation, par les gauchistes. J'ai vu les supporteurs de Besiktas (les machistes par excellence) en train de faire la fête avec les gays ! 

Depuis Samedi dernier Gezi est devenu un lieu de rassemblement, de débat politique, de création, de fête. Les gens disent qu'on s'est réveillé d'un profond sommeil. On se questionne bien évidemment sur l'avenir de ce mouvement très hétérogène, sans organisation...Mais en tout cas, on a sentie la force qui vient d'une solidarité résistante et joyeuse.  

Aujourd'hui Erdogan qui était absent depuis 4 jours (visite en Afrique du nord) est revenu. On verra ce qui va se passer dans les jours qui viennent. 

Les manifestations turques de la place Taksim n’ont été qu’un exemple de ce que nous pourrions appeler, pour adopter un terme générique, les mouvements d’indignés. Ce mot, issu d’un pamphlet de Stéphane Hessel (2010), a été adopté par les manifestants espagnols indignados, tandis que les portugais se nommaient Geração à rasca (génération à la ramasse) et les américains Occupy Wall Street (2011). Mais comment ne pas évoquer la chute du dictateur tunisien Ben Ali (janvier 2011) et celle de Moubarak en Egypte (février 2011), révolutions pour lesquelles les journalistes ont inventé les mots « Printemps Arabe ». Presque en même temps que les manifestations turques, les brésiliens commençaient un mouvement puissant contre les dépenses illégitimes consenties pour le Mondial de Football, et plus généralement contre la corruption (mais aussi pour les droits des tribus indiennes !), mouvement qui dure encore en 2014.  Même en Israël, un mouvement de masse contre l’austérité (le prix des logements) se fait jour et perdure, (2011, 2012, 2013, principalement à Tel-Aviv). Ajoutons les émeutes de Londres (août 2011) de Turin (décembre 2013), du Mexique, et bien sûr, la lutte désespérée du peuple Grec (émeutes de 2012) contre les conséquences terribles de la mise à sac du pays. Tel est la nouvelle figure de notre époque.

On peut prétendre que tous ces mouvements de révolte sont différents par leurs causes comme par leur importance et par leurs effets. Il est clair qu’ils ont chacun leur échelle et leurs spécificités. Pourtant, un mot du mouvement américain convient à tous : « Nous sommes les 99% qui ne tolèrent plus l’avidité et la corruption des 1% restant. » Quelque chose semble mûrir, à l’échelle internationale. Un « 1968 » mondialisé ?

Ce serait une réponse au cauchemar de « 1984 », sous certaines conditions… Mais lesquelles ? Les limites des mouvements d’indignés sont évidentes : ce sont des soulèvements qui ne vont nulle part. Mon ami turc se réjouit de ce qu’aucun leader, aucun parti, ne « récupère » le mouvement. Cependant, Erdogan a repris la main. Dans ce cas le pouvoir a forcément le dernier mot. L’année 1968 est là pour nous rappeler que le mouvement le plus puissant, la grève la plus formidable, les manifestations les plus nombreuses, ne produisent aucun changement s’il n’y a pas de solution politique, par exemple la constitution d’un gouvernement populaire. Comment l’obtenir ?

D’autres expériences historiques suggèrent que la formation d’un bon gouvernement n’est que le début du changement. L’ordre ancien dispose encore de nombreuses cartes. Lesquelles ?

Ce n’est pas jouer les Nostradamus que de prévoir le retour en Europe d’une nouvelle vague de mouvements d’indignés, plus profonde et plus large, spécialement dans les pays jusque là plutôt épargnés, tels l’Allemagne et la France. Mais tenter d’imaginer le cours que prendront les évènements et, plus, concevoir des directives salvatrices, c’est un projet dépourvu de bon sens. Aux auteurs de « Premières mesures révolutionnaires[1] » (Eric Hazan & Kamo) qui l’ont tenté, il faut conseiller de méditer Pierre Dac : « Prévoir est un art difficile, surtout en ce qui concerne l’avenir ».

À défaut de pouvoir produire des prévisions et des directives, nous nous contenterons de « thèses », proposées à la censure des circonstances, des débats et des faits.

Elles sont présentées ci-après, en conclusion de cet essai, sous forme de questions et de pistes de réponses. 

1 Qu’attendez-vous ?

Un soulèvement. Le terme en géologie est surrection. En politique : insurrection. Il s’agit d’un mouvement dirigé de bas en haut, conséquence du heurt horizontal de deux plaques telluriques. En politique, on dira plutôt : de deux classes sociales. Le terme de catastrophe peut également convenir, au sens mathématique et physique du mot, puisqu’il exprime un changement brutal de la forme étudiée, souvent du à une rupture d’équilibre. En haut comme en bas, le cours des choses ne peut plus aller comme avant.

Le soulèvement est à proprement parler une crise, un moment, contrairement à ce que la propagande désigne par ce mot, quand elle évoque l’interminable agonie du capitalisme. Dans la France de 2014, il ne manque pas de signes annonciateurs de l’approche d’un tel moment. Tant en bas, du fait de la montée du chômage et de la misère, qu’en haut, avec la confusion croissante des politiques, les affaires, les « alternances » qui n’en sont pas.

En bas on veut simplement vivre, pour soi et pour ses enfants. En haut on veut garder le pouvoir et sauver les privilèges.

Personne ne peut prévoir le jour, ni l’heure, mais ce qui s’est produit en Tunisie, en Egypte, en Turquie, en Espagne, au Brésil et ailleurs se produira sans doute prochainement en France, en Italie, ou en Allemagne, de manière sans doute plus large et avec des effets plus durables et plus profonds. Ce sera une autre étape.

2 Un grand soir ?

Pas nécessairement. L’histoire nous montre une certaine variété de modes de soulèvements. Dernièrement, plusieurs pays d’Amérique Latine ont vu s’établir des gouvernements populaires qui ont sensiblement changé la donne, en Bolivie, en Equateur, au Venezuela. Ce sont des élections ordinaires qui ont mis ces équipes au pouvoir et dans certains cas, les ont réélues. Au contraire, dans le passé, plus d’une fois, un gouvernement d’orientation progressiste a été élu démocratiquement et ensuite abattu par un coup d’état illégal. Tout le monde se souvient du Brésil de João Goulart, du Chili de Salvador Allende, et longtemps avant, du destin de la République Espagnole.

Personne ne peut, non plus, prévoir comment les choses pourraient se passer en Europe aujourd’hui. Le peuple français a réalisé, voici presque un demi-siècle, la plus grande grève générale de tous les temps. Fin mai 1968, un gouvernement populaire était à portée de main. Neuf millions de travailleurs étaient en grève et des centaines de milliers de gens défilaient à Paris et dans toutes les grandes villes. Le gouvernement du Général de Gaulle était silencieux et invisible. Son chef avait disparu. Et tout est rentré dans le vieil ordre.

Grèves, manifestations, élections, tout est bon pour instaurer un gouvernement populaire. Même un processus qui commencerait par un gouvernement d’orientation réformiste (à condition d’utiliser ce mot pour des mesures favorables au monde du travail). Il est clair que les forces du Capital ne resteraient pas inertes ! Dans les grands pays européens, la voie électorale doit jouer son rôle, que ce soit pour amorcer ou pour légitimer les effets du soulèvement. Mais si le peuple est déçu, si aucune solution de rechange n’est mise en avant, le soufflé retombe et c’est l’heure de la réaction.

3 Quel genre de changement attendez-vous ?

Le partage du travail et des ressources. Une avancée de la démocratie. Une réduction drastique des inégalités. Le sauvetage de l’environnement naturel.

Le « changement » peut simplement consister en la mise en œuvre de textes universellement admis, comme, ici, le début des articles 23 et 25 de la déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’ONU en décembre 1948.

Article 23. 1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. 
(…)

Article 25. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires (…)

N’est-il pas stupéfiant que ces lignes considérées comme allant de soi en 1948 semblent aujourd’hui hautement utopiques ?

Il faut y ajouter ce qui n’était pas perçu par les auteurs de la déclaration à cette époque, et fait l’unanimité (en principe) aujourd’hui : la préservation du vrai capital de l’humanité, son environnement.

Article Ω. L’homme a droit à un air respirable, à une eau saine, à des sols non empoisonnés, à des mers propres et à des forêts vivantes. Il a droit à une nature et à des espèces animales préservées. Il a droit à la sécurité environnementale.

Ces « droits » sont bafoués. Ils le seront bien plus encore dans l’avenir, sans réaction massive et résolue des peuples. Sans un grand soulèvement, nous verrons inéluctablement d’année en année le chômage, le « mal-emploi » et la misère s’étendre et s’approfondir.

Une partie toujours plus grande du peuple, les classes travailleuses, les classes « moyennes », presque toute la jeunesse, sera clochardisée. Le plus grand nombre des retraités ne survivra que dans une misère noire. Le système éducatif continuera à se dégrader, de même que le système de santé. L’espérance de vie chutera. L’usage des drogues et la violence exploseront.

Les pénuries énergétiques susciteront le chaos. Le climat et les océans seront irrémédiablement dégradés. Le nombre et l’intensité des guerres croitront.

Insensiblement ou brutalement, sous l’effet des révoltes désespérées, du terrorisme et des maffias, les libertés seront détruites et la démocratie, même la plus formelle, disparaitra.

Sans une insurrection prochaine, Big Brother règnera sur la fin de l’aventure humaine.

4 Quel est l’objectif de l’insurrection ?

La prise du pouvoir. La formation d’un gouvernement populaire qui s’assurera de l’Armée, de la Police et de moyens de communication, radio, télévision, presse. La convocation de l’Assemblée Constituante. La démocratie.

Qu’est-ce que la démocratie ? Selon le philosophe Jacques Rancière : « La démocratie n’est ni cette forme de gouvernement qui permet à l’oligarchie de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. Elle est l’action qui sans cesse arrache aux gouvernements oligarchiques le monopole de la vie publique et à la richesse la toute puissance sur les vies. Elle est la puissance qui doit, aujourd’hui plus que jamais, se battre contre la confusion de ces pouvoirs en une seule et même loi de la domination. »[2]

Les philosophies ne manquent pas, qui préconisent de faire l’économie de la question du pouvoir : « Changer le Monde, sans prendre le pouvoir » est le titre d’un livre de John Holloway. La précision est indispensable ! Laissons aux riches l’armée, la police, les médias, les capitaux, ces choses vulgaires, et changeons le monde dans notre rue, dans notre appartement, dans notre jardin, dans notre tête. La seule objection à ce paisible programme c’est que tout le monde a toujours fait ça, depuis l’aube des temps capitalistes, au moins, et que le monde n’a changé qu’en pire.

Les indignados, Occupy Wall Street, les manifestants de la place Tahir, ceux de Rio, ceux de Taksim, n’ont pas été capables de prendre le pouvoir. C’est évidemment la raison de la disparition (provisoire) de leur mouvement. Pour changer, il faut pouvoir. À défaut du pouvoir, le soulèvement est impuissant.

5 Qu’est-ce que le pouvoir ?

« Le pouvoir, c’est le capital ». Cette phrase, c’est un éditorialiste, Franz-Olivier Giesbert, qui la prononce dans le documentaire « Les Nouveaux Chiens de Garde » de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. C’est vrai du pouvoir de la presse, dont les organes les plus puissants appartiennent à des banques et à des milliardaires, comme aussi de la première chaine de télévision. C’est également vrai, bien sûr, du pouvoir économique et de ce fait, de tous les pouvoirs. Le Capital règne dans les assemblées de la République, dont les élus sont, très majoritairement, des nantis. Il domine les programmes et l’enseignement des élites politiques et industrielles. Il tient dans sa main la direction des grandes banques et des grandes entreprises, la haute fonction publique, la haute administration, la hiérarchie militaire, toutes sortes de réseaux publics ou occultes. Le Pouvoir, c’est le Capital, avec des majuscules.

Mais il ne s’agit pas tout à fait d’une équation.

Le Capital domine tous les pouvoirs, et le Pouvoir d’Etat protège et renforce (tant de manière légale que par la corruption) le Capital. Mais le Capital peut survivre sans le Pouvoir d’Etat. Il peut prospérer dans l’anarchie, comme par exemple aujourd’hui en Irak. Et il peut maintenir ses privilèges dans un pays gouverné par une équipe progressiste comme c’est le cas dans les pays d’Amérique latine déjà évoqués. Quand un gouvernement ou un dictateur à sa botte est renversé, il peut rétablir sa puissance insidieusement, comme en Tunisie, ou brutalement, comme en Egypte, pour se borner à des évènements récents.

6 Qu’est-ce que la prise du pouvoir ?

En vertu des constatations qui précèdent, la prise du pouvoir par le peuple, ce doit être l’expropriation. Le gouvernement n’est pas encore le pouvoir. Nous parlons assez benoitement d’inégalités. Mais dans les cas extrêmes, il peut s’agir, selon le mot de Jacques Rancière, de la toute puissance sur les vies. Plus précisément, si un médecin, un ingénieur, a des revenus deux fois, trois fois plus élevés que ceux d’un ouvrier spécialisé, on peut parler d’inégalité (justifiée ou contestable). Mais si un homme (ou une femme) a des revenus cent fois, mille fois plus élevés, s’il dispose d’un patrimoine qui s’évalue en centaines de millions, en milliards, il s’agit de puissance sur les vies, de trop de puissance, et collectivement, il s’agit de toute puissance, de tyrannie. C’est, mutatis mutandis, le « Parti Intérieur » de 1984.

Notre tradition républicaine ne met pas le droit de propriété au dessus de tous les autres : « La première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d'existence ;(...).Tout ce qui est indispensable pour conserver [la vie] est une propriété commune à la société entière. Il n'y a que l'excédent qui soit une propriété individuelle, et qui soit abandonné à l'industrie des commerçants[3] ».

Pour procéder à l’expropriation de richesses illégitimes, la Constituante, puis l’Assemblée s’appuieront sur la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789).

Article 17 : La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

(Souligné par moi). Nul ne peut être privé de ses propriétés, sauf si la nécessité publique l’exige. Dans le cas qui nous intéresse, celui de notre société, la nécessité publique, évidente, consiste en ceci : pour plus d’un actif sur trois le droit au travail et le droit à un niveau de vie convenable est bafoué. Le pouvoir est confisqué par la richesse excessive.

Encore la déclaration de 1789 : Article premier. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

Mais la liberté et l’égalité des droits sont-ils compatibles avec trop d’inégalité sociale ? Si le 1% des plus riches de la population possède autant et plus que le 50% des plus pauvres ?

Le gouvernement populaire pourrait, comme il fut institué un salaire minimum (1950), définir et faire respecter un revenu maximum (égal, par exemple à vingt fois le minimum), en particulier au moyen de l’impôt[4]. Il pourra également procéder au prélèvement de la part excessive des patrimoines (par exemple, ce qui dépasse un siècle de revenu maximum), par le moyen de taux élevés d’ISF[5].

Rappelons que le but de telles mesures, clairement confiscatoires, n’est pas d’abord la redistribution. Ce que le gouvernement doit confisquer c’est avant tout le pouvoir que donne le Capital, de manière à instaurer une gouvernance en faveur du peuple. S’il faut drastiquement réduire les inégalités, ce n’est pas seulement parce qu’elles sont injustes jusqu’à l’indécence, c’est parce qu’elles instaurent une dictature insane de nababs irresponsables.

7 Comment se pose la question de la propriété des moyens de production ?

Le projet communiste, ou anarchiste, suppose en général la fin de l’entreprise privée. Vouloir le renversement du Capital n’implique pas que l’on partage une telle conception. Entreprendre, c’est à dire inventer et réaliser un service, une production, une commercialisation, avec des compagnons coopératifs, ou bien avec des employés que l’on paye, fait partie des libertés les plus naturelles et des activités les plus spontanées des hommes et des femmes. Le dynamisme de l’économie en dépend en partie.

Mais la question de la taille de l’entreprise est importante. Environ 99% des entreprises françaises (qui sont à peu près trois millions et demi) emploient moins de cinquante salariés. D’un autre coté, seulement deux mille six cent cinquante entreprises (0,16%) en emploient plus de cinq cent.

Toutes les entreprises, quelque soient leurs tailles, ont une responsabilité vis-à-vis de la collectivité, qu’il s’agisse de la sauvegarde de l’environnement, par exemple, ou de la qualité du produit. Une société débarrassée des excès de la concurrence et de la rapacité des banquiers se débrouillera, par exemple, pour produire du porc en Bretagne sans empoisonner les plages. Pour produire des ustensiles sans « obsolescence programmée » ! Mais la production de certaines entreprises peut présenter des aspects plus sensibles, comme c’est le cas du médicament. Les grandes et très grandes entreprises posent le problème suivant : il n’est pas acceptable que le sort de centaines et de milliers d’hommes et de femmes dépendent des intérêts de quelques possédants (éventuellement actionnaires). L’argument selon lequel la collectivité ne serait pas capable de prendre en charge des fonctions aussi essentielles que la banque, l’industrie pharmaceutique, la production d’énergie, les transports ferroviaires, la poste ou l’industrie automobile, n’est pas de bonne foi. Cela revient à affirmer qu’il n’est pas possible de mettre l’intérêt général au poste de commande. Mais le paysage actuel des économies dévastées porte le témoignage le plus décisif contre la prédominance des intérêts privés. Un gouvernement populaire serait naturellement conduit à socialiser[6] certaines productions de grandes entreprises.

8 Comment se pose la question de la représentation populaire ?

On peut imaginer toutes sortes de représentations populaires, depuis l’assemblée primaire (loi de décembre 1789) conférant un mandat précis à un délégué révocable, jusqu’au suffrage indirect du type de celui qui nous donne le Sénat.

L’Assemblée Nationale actuelle serait un instrument démocratique convenable, à quelques détails près. Laissons encore la parole à Jacques Rancière : « De ce point de vue, on peut énumérer les règles définissant le minimum permettant à un système représentatif de se déclarer démocratique : mandats électoraux courts, non cumulables, non renouvelables ; monopole des représentants du peuple sur l'élaboration des lois ; interdiction aux fonctionnaires de l'Etat d'être représentants du peuple ; réduction au minimum des campagnes et des dépenses de campagne et contrôle de l'ingérence des puissances économiques dans les processus électoraux. (...). Ce que nous appelons démocratie est un fonctionnement étatique et gouvernemental exactement inverse : élus éternels, cumulant ou alternant fonctions municipales, régionales, législatives ou ministérielles (...) gouvernements qui font eux-mêmes les lois : représentants du peuple massivement issus d'une école d'administration; ministres ou collaborateurs de ministres recasés dans des entreprises publiques ou semi-publiques ; partis financés par la fraude sur les marchés publics ; hommes d'affaires investissant des sommes colossales dans la recherche d'un mandat électoral ; patrons d'empires médiatiques privés s'emparant à partir de leurs fonctions publiques de l'empire des médias publics. En bref, l'accaparement de la chose publique par une solide alliance de l'oligarchie étatique et de l'oligarchie économique[7] »

Mettons sur la table, pour discussion, les « conditions » que pose le philosophe. Mais notre Assemblée Nationale n’est guère composée que de notables (sans parler du Sénat). Pourquoi ? Depuis une vingtaine d’années, il est couramment admis que l’on doive rechercher chez les élus et les responsables une certaine égalité de représentation entre hommes et femmes, au motif que dans la population, il y a autant de femmes que d’hommes. Comment se fait-il alors qu’on ne soit pas choqué du fait que, sur plus de neuf cent députés et sénateurs il n’y ait qu’un seul ouvrier d’usine ? Ils sont 13% dans la population, sans compter les ouvriers au chômage ! En bonne proportion, ils devraient être environ 120 dans les deux assemblées. Les employés sont 16,5% dans la population, cela devrait, en bonne « parité », donner 150 élus. Combien y a-t-il, même, dans l’ensemble de l’appareil de l’état d’artisans, d’infirmier(e)s, de chefs de très petites entreprises : électriciens, charpentiers, gros œuvre, mécaniciens ? On pourrait objecter que de simples travailleurs n’auraient pas les compétences nécessaires pour faire avancer congrument le char de l’Etat… Heureusement, la situation sociale et politique est telle, que personne n’osera avancer sans rire de tels arguments ! Au contraire, un mécanicien, pour ne citer que cet exemple, est, dans son travail, tenu à un résultat. Il ne se considérera pas quitte, dans la nouvelle administration du pays, avec de belles paroles.

9 Réforme ou révolution ?

Le débat (quelques fois virulent) entre « réformistes » et « révolutionnaires » a-t-il aujourd’hui un sens ? Selon moi, il est complètement dépassé. Ce que nous avons devant nous, c’est, à court terme, la fin du travail rémunérateur, la généralisation de la misère, une catastrophe climatique et environnementale, des menaces sur la démocratie et des risques de guerre. Tous les paramètres de la situation se détériorent et n’importe quand, notre économie peut être la cible d’institutions internationales prédatrices. Nous pouvons rassurer ceux qui craignent une révolution, car nous leur disons : « Vous êtes au pouvoir depuis longtemps. Réduisez le chômage, la misère, la pollution, préservez la démocratie, mettez-nous à l’abri des spéculateurs et il n’y aura pas de révolution ».

Les partisans de réformes, s’il s’agit de vraies réformes, c’est à dire de mesures concrètes qui réduisent le chômage, la misère, la pollution, font vivre la démocratie, préservent l’économie française dans l’environnement international, ces réformistes sont nos amis. Nous soutenons leurs luttes et combattons avec eux. Nous faisons seulement observer qu’au vu de ce qui s’est passé en particulier dans les quarante dernières années (c’est à dire à la fin de la période conventionnellement dite « des trente glorieuses »), il ne semble guère plus facile d’arracher une réforme réellement progressiste que de déraciner le pouvoir du Capital.


[1] 2013, La Fabrique Editions. À moins que ce livre, plaisant à lire, brillant, dans le style situationniste des années 60, ne soit à comprendre cum grano salis, avec énormément d’humour.

[2] « La haine de la démocratie », Jacques Rancière, éditions La Fabrique, page 105 (souligné par moi JPB).

[3] Robespierre, discours sur les subsistances, 2 décembre 1792.

[4] C’est aux USA qu’ont été expérimentés les taux les plus élevés de prélèvement dans les tranches supérieures – de 70 à 90% avec une moyenne de 81% sur la période 1932-1980 (Piketty, Seuil, 2013 « Le capital au XXIème siècle, p 818).

[5] Piketty envisage des taux de 5 et de 10% pour les grands patrimoines (Op. cit. p 838).

[6] Ce mot est employé ici de préférence à nationaliser, pour souligner le fait qu’il ne s’agit pas d’appliquer, au nom de « la nation », la même logique de concurrence et de rentabilité que dans le cas de l’entreprise privée, mais de produire par et pour « la société ».

[7] Jacques Rancière, op.cit. p. 80 et 81.

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