Aperçu d'anticapitalisme

Lettre à quelqu'un qui me questionne : "Si vous voulez renverser le capitalisme, que voulez-vous mettre à la place, et comment comptez-vous vous y prendre ?".

Merci de votre message. J'ai écrit le billet après ma lecture du livre de Piketty, et c'est vraiment un billet d'humeur. Le travail de Piketty est remarquable, tant sur le plan méthodologique que pour ses résultats, si bien étayés que peu contestables. Piketty démontre que la société capitaliste entraine et entrainera des inégalités toujours plus profondes, toujours plus scandaleuses, et que ce processus n'a pas de limite connue (les remèdes qu'ils suggère me paraissent dérisoires). Il montre que ce processus déchire et peut tuer la démocratie. C'est, pour certains lecteurs (dont je suis) une condamnation sans appel du capitalisme.

J'ai pris ses déclarations  de "non anticapitalisme" comme la prudence assez méprisable qu'un homme qui, professeur au Collège de France, songe à sa carrière, et c'est ce qui a motivé mon coup de sang, d'autant plus que sa "protestation d'innocence" était rédigée en des termes méprisants pour ceux qui tirent les conclusions correctes de son travail. Les "anti capitalistes" seraient incapables de tirer les leçons de l'expérience soviétique, etc.

Pour répondre directement, Monsieur, à votre question, je ne compte pas, moi, avec mes petits poings rageurs, renverser le capitalisme...

Je soutiens toute force politique qui me semble aller dans "le bon sens", c'est à dire l'enterrement du système capitaliste. C'est pourquoi, par exemple, je vote pour le FdG et que mon soutien, au sein du FdG va plus spécialement au PG et à Mélenchon, même si ces gens, eux, ne sont pas forcément pour en finir avec le capitalisme. Chacun a dans sa tête une image de ce qui serait souhaitable...

Aujourd'hui, le pouvoir, c'est le capital. Le pouvoir (directement et indirectement) c'est celui des ultra-riches. Cela s'appelle une ploutocratie. les très riches, cela représente, disons, 1% de la population. Si l'on ajoute la couche des privilégiés sur lesquels les ultra riches s'appuient pour bâtir leur propagande et contrôler, avec l'aide du personnel politique(PS-UMP-FN), la société, on aboutit à 10% de la population.

Renverser le capitalisme cela signifie concrêtement exproprier les riches. Pour les écarter du pouvoir (ils ont TOUS les pouvoirs) il faut (et cela suffit) leur retirer leurs richesses. Exproprier les gros patrimoines, au profit de la collectivité. La voie fiscale proposée par le FdG (prélever 100% de ce qui dépasse 360 000 euros par an) est bonne, il faut lui associer un "ISF" de grande dimension, du genre 20% pour les gros patrimoines (plus de 20 millions).

Qui sont, demanderez-vous, les privilégiés ? Pour aller vite, ce sont ceux qui contreviennent au passage de la déclaration des droits de l'homme qui dit en substance : les différences sociales ne doivent résulter que de l'utilité sociale. Autrement dit, en bref, un chirurgien qui gagne 100 000 euros par an, cela se conçoit. Un journaliste de télé qui en gagne trois fois plus, non. Un joueur de foot qui gagne de telles sommes, non plus. Un dirigeant d'entreprise qui gagne dix millions d'euros de salaire par an, ce n'est pas correct. Cela n'a rien à voir avec son "utilité sociale". Un jeune polytechnicien doué fera aussi bien avec cent fois moins.

Une crise politique majeure est à mon avis probable, par exemple d'ici 2017, et il est possible qu'elle aboutisse au renversement du capitalisme, ou au début de son renversement. Pourquoi ? Parce que ce régime ne peut que faire CROITRE le chômage et le "mal-emploi" précaire, sous-payé. Actuellement un actif sur trois est soit au chômage, soit pourvu d'un boulot dont il ne peut pas vivre. Demain ce sera un sur deux. Un français sur deux est dans la misère, ou au bord. La misère, les gens qui mangent aux Restaux du Coeur, les gens qui dorment dehors, les gens qui sont malades de misère, cela ne fait que croitre (constatation) et cela ne peut que croitre (affirmation).

Si le système capitaliste est capable de faire profondément reculer la misère et le "mal-emploi", en France, en Europe, dans le monde, il n'y aura pas de révolution. Concluez vous-même...

Une révolution est un changement, elle peut survenir par une combinaison d'élections (votez FdG, c'est le moins mauvais), de grève générale, de manifestations monstres... Une crise politique majeure, une "impossiblité" pour l'ancien régime de continuer à gouverner.

Un changement, ce serait, par exemple, une Assemblée Nationale dans laquelle il y arait, non pas UN ouvrier (cas actuel) sur 577 députés, mais, puisqu'il y a 25% d'ouvriers dans la population, 140 ouvriers... Après tout, on a fait des lois pour la parité hommes-femmes, pourquoi pas pour la parité des statuts sociaux ? Puisque 50% de français gagnent moins de 2200 euros par mois, que ceci se vérifie aussi à l'AN ! Que les députés soient révocables... Que l'unicité du mandat soit effective. Qu'on ne puisse pas être élu et fonctionnaire d'Etat ou dirigeant de grande entreprise (qui bénéficie de contrats d'Etat).

Que personne ne puisse toucher un salaire plus de 20 fois égal au SMIG. Qu'aucun patrimoine ne dépasse l'équivalent d'un siècle de haut salaire...

Que les entreprises dont la dimension est clairement nationale et internationale (Renault, Peugeot, Bolloré, Bouygues...) soit nationalisées (sans indemnité).

Que la terre des grandes entreprises céréalières du bassin parisien soit répartie entre des coopératives agricoles...

Que les terrains à bâtir soient nationalisés (sans indemnités) de manière à permettre la construction de maisons individuelles à moindre cout.

Que le travail soit partagé (25h hebdo pour tous ?) ainsi que les ressources ; qu'il soit mis fin aux coûts parasites, à l'obsolescence programmée, aux élevages intensifs de bêtes, qu'un système national de distribution soit bâti qui n'étrangle plus les producteurs et qui ne gruge plus les consommateurs...

Qu'une collaboration audacieuse sur de telles bases soit proposée à la Grèce, à l'Espagne, au Portugal, à la Belgique, au Danemark, à l'Italie, à l'Iran, au Vénézuéla, à La Bolivie, à la Tunisie, au Cameroun, à la Chine ...etc. Et d'ailleurs au monde entier.

Ce ne serait pas un régime idéal. Il y aurait tout de même des conflits, et des inégalités. Ce ne sera pas la fin de l'histoire. Si vous désirez en savoir plus sur ma conception de la politique lisez "La haine de la démocratie" de Jacques Rancière. La révolution, c'est la démocratie. Une poussée de pouvoir du peuple. Mais la démocratie n'est pas un état final. C'est la force qui fait bouger les lignes.

 On a tout à fait le droit de penser qu'un tel changement est irréalisable. Mais alors, il faut porter le deuil de l'humanité. À défaut de révolution (de démocratie), la civilisation va périr, durant ce siècle.

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