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Billet de blog 20 juil. 2014

Ce ne sont pas des massacres comme les autres

À nous qui débordons d’indignation devant le traitement que les dirigeants israéliens, massivement soutenus par leur peuple, font subir aux Palestiniens, on demande parfois : « Pourquoi ces massacres-là vous mobilisent-ils tellement, quand il y a tant d’injustices et de massacres ailleurs dans le monde ? ». Si elle peut être posée par des personnes dévouées aux intérêts israéliens, cette question n’en a pas moins une certaine pertinence, et d’ailleurs, nous pouvons nous la poser à nous-mêmes.

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À nous qui débordons d’indignation devant le traitement que les dirigeants israéliens, massivement soutenus par leur peuple, font subir aux Palestiniens, on demande parfois : « Pourquoi ces massacres-là vous mobilisent-ils tellement, quand il y a tant d’injustices et de massacres ailleurs dans le monde ? ». Si elle peut être posée par des personnes dévouées aux intérêts israéliens, cette question n’en a pas moins une certaine pertinence, et d’ailleurs, nous pouvons nous la poser à nous-mêmes.

Une première réponse est évidente : nous sommes européens et méditerranéens, comme le sont les citoyens de l’Etat d’Israël. Cet état existe parce que notre monde, notre camp, l’Occident, l’a voulu, contre, la volonté des Etats arabes et bien sûr, celle du peuple autochtone. Cet Etat fut créé, selon le discours courant, à la demande de certains Juifs, comme une sorte de réparation des crimes nazis envers les Juifs, comme une expiation, aussi, de la complicité occidentale (indifférence, assentiment tacite) avec ces crimes entre 1933 et 1945. Cet Etat, c’est notre camp, notre monde, qui l’a voulu, armé, nourri, et qui continue de le soutenir, de le faire vivre politiquement et économiquement à coup de coopérations juteuses et de subventions massives. Dans ce sens, la honte, la faute, des crimes d’Israël nous éclabousse au premier chef.

Mais il existe une autre cause de cette passion avec laquelle nous réprouvons les agissements de cet état. Nous pressentons confusément que l’étrange projet israélien envers le peuple palestinien nous concerne, non pas seulement comme toute injustice, comme tout massacre, comme tout génocide, qui piétine l’humanité de l’humanité, mais peut-être encore plus directement. Etrange ? Oui, la politique des dirigeants israéliens (plus ou moins lucidement approuvée par une large majorité des citoyens de cet état) envers les palestiniens est étrange. On ne peut guère formuler ce qui pourrait être leur « projet ». Si l’on examine la politique israélienne des quarante dernières années, on est frappé par sa cohérence : il est tout à fait clair que les israéliens ne veulent aucune espèce de règlement de ce « conflit ». La création d’un état palestinien viable et de plein droit (état exigé par les résolutions de l’ONU depuis 1947) pourrait être réalisée depuis des décades et pourrait l’être aujourd’hui après quelques semaines de négociations sincères.

Mais à quoi tend cette cohérence ? Le mot « Apartheid » se justifie par certains aspects de la situation, mais la comparaison avec l’Afrique du Sud ne tient pas : il s’agit d’un pays, avec des citoyens qui avaient différents statuts. La Palestine (Israël plus les territoires occupés) ne constituerait un pays que si Israël annexait Gaza et la Cisjordanie. Qu’est-ce qui l’empêche d’annexer ? Les protestations internationales ? Au vu de leur mollesse devant des massacres à répétition, c’est peu probable. Mais si Israël annexait les territoires, il faudrait donner un statut aux Palestiniens qui y vivent. Et même s’il s’agissait du statut de citoyens de seconde zone, à quel titre ce statut leur serait-il attribué ? Celui d’autochtones ? Ce serait pour Israël mettre sur son propre drapeau la tâche de honte des voleurs de terre. Difficile…

On peut alors imaginer que les Israéliens réservent aux Palestiniens le sort que les Européens ont réservés aux Amérindiens sur les deux continents du nouveau monde : l’élimination culturelle, politique et physique. Mais ce projet paraît inconcevable, pas plus du fait de l’indignation qu’il susciterait dans les chancelleries – les évènements des quarante dernières années prouvent que cela ne constituerait pas une gros problème--, mais parce que, contrairement aux tragédies et aux génocides américains, ils s’agit ici de peuples issus de la même histoire. Les mondes Juifs, Chrétiens et Musulmans appartiennent à la même histoire et à la même modernité. Israël est entouré d’Etats arabes eux-mêmes inclus dans un plus grand ensemble musulmans, et la présence de centaines de milliers de Palestiniens en Jordanie comme dans la diaspora fait que ce peuple peut difficilement disparaître de la surface de la terre, contrairement aux Cheyennes ou aux Navajos.

Alors ? Les Israéliens ne veulent pas attribuer une terre et un droit national aux Palestiniens, car ils veulent toute cette terre. Ils ne veulent pas annexer cette terre tant qu’y sont les Palestiniens, parce qu’ils ne sauraient que faire d’eux. Et d’un point de vue réaliste, ils ne peuvent pas non plus espérer les faire disparaître. Ils ne peuvent guère, non plus, les « obliger » à partir, parce que personne, dans la région, ne veut les accueillir. Cela semble sans issue. C’est pourquoi beaucoup de commentateurs disent « Israël se met dans une impasse ». Des commentateurs bien intentionnés les mettent en garde … dans leur propre intérêt. Ainsi Jean-Luc Mélenchon : « Mais vaincre la haine qu’un tel comportement répand à foison et empêcher qu’elle ne submerge ensuite les bourreaux est tout simplement impossible. Les bombes du gouvernement d’Israël creusent sa propre tombe. » C’est un beau raisonnement pour habiller l’essentiel : chaque jour, Israël avance et marque des points. Chaque jour, les Palestiniens perdent des droits, des terres, des vies. Les tombes sont palestiniennes.

Peut-on proposer une conception projective de la politique de l’Etat d’Israël ? C’est à dire une réponse à la question « Où cela va-t-il ? ». Eh bien, cela ne va nulle part. Une impasse ? Oui, mais les Israéliens n’en souffrent nullement.

Ils vivent, ils aiment, ils reçoivent des artistes, ils font du commerce, de l’art, des sciences, ils coopèrent avec toute la planète. Ils se distraient en assistant de loin le feu d’artifice des bombardements qui tuent des hommes, des femmes et des enfants à Gaza. Quelle impasse ? Tout va bien. «Cela ne peut pas continuer de la sorte », disent les bonnes âmes. Au contraire, il est prévu que cela continue. Les Israéliens ne sont guère tourmentés par les questions éthiques, et c’est normal : tous les peuples qui ont la force, un avantage énorme sur leurs adversaires, en profitent cyniquement avec une joie qu’on pourrait dire « innocente ». C’est ce qu’exprimait Gengis Khan : « Il n’existe pas sur cette terre de plus grand bonheur que de chasser devant soi ses ennemis, de leur prendre leurs biens, leurs femmes, leurs enfants et de les faire souffrir ».

Où cela va-t-il ? Cela fait penser à une phrase de O’Brien, dans « 1984 » de George Orwell : si l'on veut se représenter l'avenir, l'image qui convient est celle d'une botte écrasant un visage, éternellement...

Voilà pourquoi la question du proche orient préoccupe un certain nombre de gens, dont je suis, plus que, semble-t-il, il ne le faudrait : c’est parce que nous sentons qu’il s’agit de nous dans cette histoire. Lorsqu’un Etat, une machine, une armée, fait fi des lois internationales, nationales et humaines, et installe ces crimes dans une durée indéfinie, nous craignons qu’il s’agisse d’une sorte d’expérience monstrueuse qui ne vise le peuple Palestinien qu’en tant que métaphore de tous les peuples. « Jusqu’où peuvent-ils aller ? » nous demandons-nous. Apparemment, il n’y a pas de limite. Et la position singulière du gouvernement français, seul dans le monde à soutenir sans la moindre réserve les exactions israéliennes, seul à interdire des manifestations de solidarité, seul à criminaliser l’appel au Boycott, renvoie à mes yeux à la position politique singulière de la France, pays de la grande révolution, de la commune et de la grande grève.

Que faire ?

Il est impossible de guérir de l’ivresse de la force, mais il est très possible, dans le cas présent, de ruiner cette force. C’est le but pacifique de la campagne BDS, Boycott, Désinvestissement, Sanctions. Chacun peut, sur le site du CAPJPO (www.europalestine.com), ou sur celui de l’AURDIP (universitaires), ou sur le site de Jewish Voice for Peace (important lobby Juif Américain favorable à une vraie paix), ou sur celui de l’Union Française des Juifs pour la Paix, suivre jour après jour les progrès concrets, considérables, du Boycott dans tous les pays du monde. Le gouvernement israélien déchaine sa rage contre le boycott international et contre le désinvestissement, affirmant d’un côté qu’il est sans aucun effet, et de l’autre, qu’il faut s’y opposer de toutes les forces, et le criminaliser. C’est sans doute la bonne voie, si nous ne voulons pas du règne de Big Brother.

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