Dessinons l'après

Citoyens européens, nous appelons nos gouvernements, nos entreprises et nos concitoyens à poser les fondations du monde d’après.

Athènes, Grèce Athènes, Grèce

 Nous vivons collectivement un moment dramatique. Mais l’histoire montre que les grandes crises sanitaires ont permis des réformes fondamentales comme l’émergence d’un système de santé public en Europe à la suite de l’épidémie de grippe espagnole de 1918-20. Les chocs sanitaire, social et économique de la pandémie de covid-19 sont gigantesques. Mais une plus grande bataille aux conséquences à long terme s’annonce : celle de notre transformation sociétale.

L’une des forces de l’être humain est sa capacité à s’adapter avec célérité. Beaucoup de nos représentations se sont effondrées du fait du péril : efforts d’investissement sans précédent dans le secteur de la santé dans de nombreux pays, suspension du pacte de stabilité et de croissance européen décidée en quelques jours, reconnaissance subite et unanime de ceux qui exercent des métiers pénibles et qui risquent leurs vies pour la nôtre. Ces bouleversements nous enseignent que rien dans le monde d’après ne doit nous paraître impossible.

Une autre force de l’Homme est sa capacité d’empathie. Les comportements de survie de notre espèce nous ont amenés à favoriser la coopération et l’entraide entre individus sans lien de parenté. Notre cerveau biologique est devenu, avec le temps, une intelligence sociale. Nous avons cette ressource, dont il faut retrouver la vigueur.

Aller à l’essentiel

La crise du covid-19 nous fait partager le sentiment que chaque jour de vie sur Terre est précieux. Nous distinguons soudainement l’essentiel du superficiel. Nous regardons où se trouve la vraie beauté du monde. Le confinement nous éloigne des rythmes effrénés et nous réapprend le sens de la communauté bien au-delà de la famille. Il n’y a pas de déterminisme social : être altruiste, c’est le vouloir.

En particulier nous ne pourrons plus voir de la même manière nos aînés qui paient le plus lourd des tribus. Nous avions accepté la négation sociale du grand âge, invisibilisé, relégué. Nous devons réhabiliter les extrémités de la vie dans notre quotidien, et d’autant plus dans notre Europe vieillissante.

Chacun est responsable

Le principal obstacle dans une compétition sportive, ce n’est pas toujours la concurrence, c’est souvent le sportif lui-même. Refonder le système requerra une remise en cause de chacun pour la part qui lui revient. Nous serons les responsables du monde d’après.

La civilisation technologique qui est la nôtre est subitement déchirée par l’insolite crainte d’une grande vulnérabilité. Nous sommes à la fois les frêles impétrants d’un scénario de science-fiction rendu réel, et les responsables de notre sort commun. Une vulnérabilité similaire à celle de notre planète. Mais avec deux différences majeures cependant : la perception et l’irrémédiable. D’abord, l’impact du virus est immédiat, ressenti par tous alors que, pour une majorité des humains, les atteintes à l’environnement paraissent plus diffuses et lointaines. Ensuite et surtout, nous n’avons pas d’autre planète en cas d’échec.

In fine, les remèdes à la pandémie et pour notre environnement sont semblables : une coopération globale, une modification profonde de nos comportements et des actions drastiques et immédiates.

De nouvelles valeurs

Nous sommes engagés dans une course effrénée en avant d'un monde qui semble condamné à la croissance, nourrie par la surconsommation et dictée par les profits et la tyrannie des dividendes trimestriels nécessairement à la hausse. Les élites diverses et variées sont soumises comme chacun au court-termisme, à la spéculation, à l’appât du gain et du pouvoir. Les entreprises et les États s’approprient les données privées et s’immiscent toujours plus dans le quotidien de chacun. De grandes multinationales sont devenues plus puissantes que des gouvernements et imposent la règle des profits - avec une politique du moindre prix qui ne défaussent pas les consommateurs d'une part de responsabilité - au détriment des Droits de l’Homme. Nous ne pouvons pas rester spectateurs de ces tendances car nous avons un devoir collectif de résistance citoyenne.

Alors nous disons stop au saccage des ressources naturelles et au déni d’humanité, stop aux déséquilibres mondiaux des ressources et des revenus. C’est tout le système de valeur collectif qui doit être repensé. Nous comprenons, comme dans l’œuvre d’Eschyle – Les Perses – que nous pourrions perdre la patrie mère par avidité. La tragédie grecque n’est pas qu’allégorique : si nous ne voulons pas voir l’humanité disparaître, alors nos dirigeants, nos entreprises et nous en première ligne – citoyens, électeurs et consommateurs –, devons cesser de toujours attendre « plus encore ». Nous devons assumer et promouvoir une nouvelle culture de la limite, non pas comme entrave personnelle mais comme mesure de la sagesse humaine.

Rebattre les cartes de la gouvernance

Les mesures prises par les gouvernements sont inédites. Le dernier report d’élections locales en France datait de la Seconde guerre mondiale. Le Premier ministre britannique est allé jusqu’à annoncer la prise en charge des salaires à 80% et des aides aux loyers. L’engagement des armées en soutien aux services publics est révélateur du dépassement de nos moyens conventionnels.

Si les peuples sont des « éternels mineurs » selon le mot de Gustave Flaubert, on peut espérer que le XXIe siècle démente cette fatalité. Gageons que le mouvement planétaire en faveur de la sauvegarde de la planète qui mobilise ces fameux « mineurs », incarné par Greta Thunberg, témoigne que les peuples savent grandir, et se grandir.

La défiance vis-à-vis du système représentatif adopté par les démocraties libérales d’Europe resurgira une fois la crise passée. Alors comment organiser, et le mot organisation est ici essentiel, l’après ? De nouvelles formes d’engagement sont à même de faire participer en continu les citoyens aux actions publiques, hormis les plus régaliennes. L’avenir de l’Europe et de ses entreprises est de favoriser les mouvements décentralisés par lesquels agir et apprendre vont de pair. D’ailleurs, de nouvelles technologies bouleversent déjà la donne mondiale en ce sens : la blockchain et les smart contracts en automatisant les décisions ouvrent un horizon encore insoupçonné pour organiser de façon consensuelle nos modes de décision et de récompense sans les frictions engendrées par l’intérêt individuel. Les possibilités de la DAO (« Decentralised Autonomous Organisation » - organisation autonome décentralisée) sont infinies.

Donner le cap :  une chance historique pour l’Europe

De nouveaux modes de décision et de responsabilisation ne dispensent pas de la nécessité de leadership et d’expertise. Si l’Europe regorge d’expertise, nous sommes face à une carence de leadership. En témoignent la lenteur à cerner la gravité du problème, une coordination d’urgence incertaine, des plans d’aide tiraillés par les intérêts nationaux et l’incapacité de l’Union à s’opposer aux atteintes opportunistes aux libertés publiques. La crise sanitaire est le point de césure d’un projet européen à la croisée des chemins.

Sur notre continent, dessinons les réformes pour une solidarité européenne. Il nous faut réduire la vulnérabilité des marchés financiers responsable des affaissements à répétition de l’économie réelle. Et conditionner cette réforme à l’allocation de fonds en priorité à des projets durables, avec une banque européenne du climat que pourrait incarner la Banque Européenne d’Investissement. Il nous faut repenser la chaîne de valeur de nos biens manufacturés en favorisant des matériaux locaux et durables. Il nous faut revaloriser le travail aux plans symbolique et financier, réduire pénibilité et précarité. Il nous faudra aussi mieux protéger les plus exposés à la crise : pauvres et sans-abris, migrants, personnes âgées, malades chroniques, « assignés à résidence » dans des territoires périphériques urbains ou ruraux…

Devant le repli américain et face au géant chinois, l’Europe a la légitimité et la taille pour arbitrer l’après. Les organes de gouvernance de l’Union Européenne – Conseil, Parlement, Commission – devront marquer l’histoire dès 2020 avec un sommet international exceptionnel pour lancer ces réformes structurelles vitales que demandent l’humanité et la Terre. Défendre le projet d’une réponse mondiale à la relance, coordonnée, synchronisée, c’est aussi dépasser le cadre classique du G20 pour la placer sous l’égide des Nations Unies en concertation avec les principales organisations régionales et institutions financières internationales, afin de donner voix aux régions et pays historiquement négligés ainsi qu’éviter les distorsions et situations de passager clandestin.

Vers une civilisation de l’humilité et de la créativité

Depuis notre vieille Europe, nous devrons aussi nous interroger sur notre traditionnel regard méprisant vis-à-vis du reste du monde. La gestion de la crise sanitaire à Singapour, à Taïwan, en Corée du Sud ou encore en Nouvelle-Zélande donne à réfléchir.

La crise actuelle a fait voler en éclats le sentiment de licence qui est si répandu dans nos sociétés démocratiques postindustrielles : la liberté est une absence de contrainte plus qu’un droit à tout. Ironiquement, le confinement nous rappelle au sens commun, érodé par la course à l’intérêt individuel. Le travail et la consommation ne sont plus notre préoccupation principale : nous constatons que le vrai sens de l’existence est la santé, l’amour de ses proches, la solidarité, la liberté. Nous avons fait tomber le voile d’un immense théâtre dont nous ne percevions plus le sens. Et sur les planches de ce théâtre, nous nous exerçons à de nouveaux langages comme celui de la créativité. Nous retrouvons la créativité artistique et son ingéniosité infinie, en écho au souffle primordial que l’auteur François Cheng appelle l’âme. La foison de ces bourgeons artistiques augure de la capacité de l’homme à se réinventer.  Et à réinventer la Terre.

Karim Bouhassoun, FRANCE.

Marianne Magnin, ROYAUME-UNI.

Luisa Porritt, ROYAUME-UNI.

Stanka Stancheva, ALLEMAGNE.

Laura Parmigiani, ITALIE.

Jan Salko, BELGIQUE.

Etienne Verbist, LUXEMBOURG.

Matina Meintani, GRECE.

Diana Fayos-Llorens, ESPAGNE.

Clara Armand-Delille, PORTUGAL.

Denisa Salkova, REPUBLIQUE TCHEQUE.

Adam Libercan, SLOVAQUIE.

Alexandra Calka, FRANCE - POLOGNE.

Ecaterina Balica, ROUMANIE.

Mario Prohasky, BULGARIE.

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