Avec son dernier livre en date, Pierre Charbonnier achève sa mutation d’historien de la philosophie en philosophe à la Marx. Le voilà donc qui pense le monde pour le transformer. La coalition climat. Travail, planète et politique au XXIème siècle (Paris : Le Seuil/La République des idées, Collection « Le compte à rebours », septembre 2025) propose en effet une vision des luttes à mener autour d’un nouvel acteur historique collectif, la « coalition climat ». Camarades, le prolétariat est mort et enterré dans les poubelles de l’histoire. Au temps nouveau de l’anthropocène, que vive la coalition climat ! Et cela vise bien sûr à définir un horizon positif pour l’humanité. Et plus précisément pour la France, et si possible, pour l’Union européenne. Vaste programme.
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En un mot comme en cent, la coalition climat correspond au regroupement de secteurs socio-économiques qui auraient intérêt à la transition d’une économie carbonée à une économie décarbonée. C’est l’opposé exact de la « coalition fossile ». Cette dernière correspond à tous ceux qui vivent, souvent plutôt bien, de l’exploitation, directe ou indirecte, des énergies fossiles – qu’ils soient capitalistes ou salariés – et aussi à tous ceux dont le mode de vie – qu’ils soient riches ou pauvres- dépend de la disponibilité large d’énergies fossiles à coût réduit et de tout ce que ces dernières permettent de produire et de consommer.
L’objectif, plutôt ambitieux dira-t-on, de P. Charbonnier est ainsi de faire sortir l’écologie politique de l’impasse électorale et politique dans laquelle elle s’est engluée. La part de la population dans un pays développé prête à donner la priorité aux enjeux écologiques stricto sensu (c’est-à-dire à la préservation de la biodiversité par exemple) s’avère en effet bien trop faible et trop socialement située aux échelons élevés de la hiérarchie sociale pour permettre quelque avancée durable et démocratique que ce soit vers une société neutre en carbone. Il faut donc élargir le front, la coalition, à tous ceux qui auraient simplement intérêt à cette transformation.
« L’état actuel de cette coalition [climat], dont on sait qu’elle recouvre essentiellement l’élite progressiste des gagnants de la transition, doit faire l’objet d’une transformation majeure, pour inclure de vastes pans des classes populaires, industrielles en particulier. En effet, la logique sous-jacente à l’apparition de segments de la société favorable à l’écologie peut être prolongée : être un partisan de l’écologie n’est en rien une décision morale abstraite, mais le résultat d’intérêts à plus ou moins long terme, relatifs à l’appartenance professionnelle, au bénéfice symbolique obtenu par des choix de consommation alternatifs, à l’accessibilité d’infrastructures partagées, soutenables et économiquement intéressantes. » (p. 98).
Idéalement, selon P. Charbonnier, il faudrait que la coalition climat agrège trois nouveaux segments s’ajoutant aux actuels « consommateurs engagés » et à ce que je nommerai les « professionnels de la transition » (par exemple : scientifiques, urbanistes et architectes, entrepreneurs en consommation responsable, professeurs d’Université, etc.) la constituant déjà: tout d’abord, capitalistes et salariés des industries vertes innovantes et compétitives (la « Green tech » et le « prolétariat verdi »); ensuite, la branche sécuritaire et géopolitique de l’État ayant compris que la dépendance énergétique d’un pays comme la France aux importations de pétrole et de gaz est devenu stratégiquement mortifère (c’est ce que que P. Charbonnier a théorisé par ailleurs comme l'« écologie de guerre »); et enfin la masse des consommateurs populaires ayant (enfin) découvert les avantages d’une écologie (réellement) non punitive pour eux (par exemple, avec la disponibilité de transports en commun fiables et peu chers, des logements bien isolés, etc.).
Cette proposition d’élargissement du front à partir d’une base sociale déjà conquise n’est pas sans rappeler à un politiste un peu féru d’histoire comme je le suis les stratégies menées mutadis mutandis en leur temps par les partis catholiques ou communistes, pour passer de parti de classe ou parti religieux à parti attrape-tout. Le regretté camarade Palmiro Togliatti serait fier du camarade Charbonnier. Compagni, per vincere, avremmo bisogno del partito nuovo.
Une écologie qui s’adresse aux intérêts
On comprend cependant aisément qu’en cherchant à mobiliser au profit de la coalition climat via les intérêts matériels ou les biens symboliques de nouveaux segments de l’électorat, P. Charbonnier s’éloigne fortement de la ligne de bien des penseurs de l’écologie classique. On est bien loin ici d’une Rachel Carson et de son Printemps silencieux (1962), ou de tout ce qui annonce ou suit cette littérature de la défense de la nature par sa connaissance même, d’Elisée Reclus à Jean-Marie Pelt. Contrairement à tout un discours supposant que, pour être vraiment écologiste, il faudrait opérer une mutation de la pensée, une conversion du regard, être soi-même, comme dit le slogan des « Soulèvements de la terre », la nature qui se défend, P. Charbonnier compte avant tout sur le côté obscur, déjà là, de chacun d’entre nous. Tout cela me profite-t-il au final ? Paris vaut-il une messe ?
Et, pour me moquer un peu, à ce compte-là, j’ai bien l’impression que pour P. Charbonnier l’homme politique ayant le plus plus fait pour l’écologie au XXème siècle, ce n’est surtout pas René Dumont, le célèbre candidat écologiste de 1974, et son verre d’eau bu en direct devant les caméras de la télévision d’alors, mais c’est Pierre Messmer, le premier Ministre, gaulliste en diable de ces temps anciens, père du parc électro-nucléaire français. N’est-ce pas là en effet une belle décision des plus technocratique prise au nom de l’indépendance énergétique du pays que ce « Plan Messmer », une décision qui a ravi en pratique la branche énergie de la CGT (jusqu’à nos jours), et qui a permis à beaucoup de Français de se chauffer commodément à l’époque pour pas cher à l’électricité ?
On constatera tout de même que cette décision technocratique de feu Messmer n’a en rien écologisé le mode de vie des Français. P. Charbonnier me parait ainsi être englué dans une contradiction. D’une part, il parle de cette coalition fossile comme le seul moyen d’accélérer le rythme vers une grande transition rendue indispensable par l’urgence climatique. D’autre part, la manière d’y parvenir me parait tellement reposer sur les seuls intérêts matériels et symboliques de citoyens indifférents en réalité à l’écologie politique qu’on peut se demander s’il s’agit d’une vraie transition. C’est juste un néo-capitalisme verdi et inclusif qu’il nous propose là. Très Science Po Paris au total comme ligne. Bravo camarade social-traitre! Le grand capital est fier de toi. La construction du socialisme sans l’homme socialiste pour le construire, on sait que cela marche au final très bien.
Au delà de cette ironie (trop) facile de ma part, on pourrait après tout lui faire crédit que cela pourrait marcher à moyen terme pour autant qu’un parti ou une coalition de partis bâtissent une offre politique correspondant à cette ligne. Cependant, à court terme, il sera pourtant bien plus simple et direct pour les classes populaires de voter en 2027 bien à droite pour obtenir un prix bas de l’énergie et préserver leur confort immédiat : pétrole et gaz russes et/ou américains à gogo.
Des auteurs convoqués pour donner leur avis sur la proposition de P. Charbonnier (l’économiste hétérodoxe Antonin Pottier; la militante professionnelle Léa Falco, du mouvement Construire l’écologie fondé par P. Charbonnier lui-même; le haut fonctionnaire Adrien Zakhartchouk; les chercheurs T. Van Melbekeke, M. Mandelli et P. Pochet) et dont les textes sont inclus dans l’ouvrage s’interrogent sur la faisabilité de la proposition de P. Charbonnier.
A. Pottier (Le climat fait-il une coalition?, p. 153-160) souligne que, tout de même, un gros changement du rapport à la nature et une confiance renouvelée dans la science climatique de la part de la population ne serait pas de trop pour ancrer ce changement tant désiré, même s’il admet en conclusion de son texte qu’il vaudrait mieux mettre en avant dans le discours à destination du bon peuple les co-bénéfices de l’action climatique sur le quotidien des Français plutôt que le résultat de l’action climatique elle-même (autrement dit, pour donner un exemple, me concernant directement, plutôt vanter des trains régionaux réguliers qu’une baisse des émissions françaises de CO2). L. Falco (Militer pour gagner, p. 161-171) étudie les conditions de possibilité pratique, du point de vue militant, d’une telle coalition, et n’en cache pas les difficultés en citant des tentatives récentes en ce sens qui ont échoué.
A. Zakhartchouk (Mettre l’État au service de la coalition climat,p. 173-185) décrit les difficultés de l’État français à mener une action climatique, en particulier dans son choix des bonnes techniques de décarbonation à appuyer, mais il serait plutôt optimiste au total. Son texte a sans doute été écrit avant la séquence primo-ministérielle Attal- Bayrou-Lecornu, dans laquelle, sauf erreur grossière d’analyse de ma part, « L’écologie, cela commence vraiment à bien faire », comme dirait un célèbre émule d’Edmond Dantès. Bizarrement, vu l’importance du concept d’«écologie de guerre », pour faire basculer l’État français du côté de la coalition climat selon P. Charbonnier, le haut fonctionnaire se limite aux seules considérations classiques de baisse des émissions de CO2 telles qu’elles sont inscrites dans les engagements européens et internationaux de la France, et transposés dans les politiques publiques nationales. Cela tient sans doute à la formation de ce dernier qui n’est sans doute pas un féru de géopolitique, comme l’est devenu P. Charbonnier (enfin ne le dites pas trop à l’historien Pierre Grosser – inside joke de politiste).
Le texte des trois derniers auteurs (Pour une protection sociale durable en Europe, p.187-197), portant sur des accords écologiques et sociaux à l’échelle européenne, m’a paru tellement détaché de la réalité socio-politique observable dans un pays comme la France qu’il souligne à son corps défendant la possibilité d’une transition écosociale à la Potemkine. On sait bien en haut lieu qu’il faudrait se préoccuper du bas peuple, mais, manque de chance, ce dernier n’en a aucune conscience, et il pense et vote mal.
Au final, il me semble que, même si sa coalition climat appelée de ses vœux par P. Charbonnier venait à triompher aux élections suivantes, il resterait encore le problème ouvert de notre lien à l’environnement, à la nature, à la biodiversité. P. Charbonnier laisse de côté les aspirations, pour tout dire spirituelles, qui s’expriment dans le mouvement écologique. Il n’est pas certain que cela puisse être aussi simplement passé par pertes et profits.
Une coalition adaptation ?
Par ailleurs, la réflexion de P. Charbonnier reste aveugle au fait que même si la coalition climat triomphait en France et dans quelques autres pays, cela n’inverserait en rien le déroulement de notre triste histoire climatique. Bien trop de pays gros pollueurs (comme le large groupe des pays vivant presque exclusivement de leur pétrole et de leur gaz) sont bien trop enracinés dans leurs dépendances fossiles. Va-t-on leur faire la guerre pour les obliger à arrêter d’utiliser pétrole, gaz ou charbon?
De ce point de vue, de l’urgence, de la temporalité, qui est vraiment souligné fortement et à très juste titre par P. Charbonnier tout au long de son texte, je crois bien plus à la nécessité d’une future coalition adaptation. L’enjeu pour les années et décennies à venir sera simplement de vivre, ou simplement de survivre, avec les conséquences du changement climatique. Il viendra bien un moment où leur déni ne sera plus possible et qu’il faudra se lancer dans des changements majeurs dans les infrastructures, les modes de production et les modes de vie. On n’en prend pas complètement le chemin. Euphémisme. Je pense par exemple aux résistances acharnées des tenants de l’or blanc dans les Alpes. En même temps, pour prendre cet exemple, il y a là une fenêtre d’opportunité avec les Jeux olympiques d’hiver de 2030 de les décréter derniers jeux d’hiver avant fermeture, et d’acter le désastre en cours.
Cette coalition adaptation possèderait l’avantage sur la coalition climat qu’elle va s’imposer d’elle-même à travers les conflits qui vont se produire autour des ressources limitées, par exemple autour de l’eau douce, de l’indemnisation des perdants du changement climatique, etc. Les conflits autour des contraintes nouvelles liées au changement climatique et à l’écroulement de la biodiversité et les demandes de dédommagement seront tels qu’il faudra bien décider ce qu’on sauve et ce qu’on ne sauve pas. En fait, il faudrait plutôt que de parler d’une seule coalition adaptation de parler des coalitions adaptation, au pluriel, qui seront en concurrence, pour ne pas dire en conflit. C’est déjà le cas avec le conflit autour des ‘méga-bassines’, ou bien autour de l’usage de la climatisation.
Nul doute qu’à ce rythme-là, le navire sombrant, surtout avec un D. Trump prêt à tout pour ne pas lutter contre le changement climatique, restera encore à savoir qui pourra ou ne pourra pas monter sur les chaloupes, et comment seront organisées ces chaloupes, elles-mêmes destinées à sombrer à terme. Attention, en effet, je ne nie nullement les alertes des scientifiques qui soulignent qu’au delà de certains seuils l’adaptation devient tout bonnement impossible. Ou plutôt ne faudrait-il pas dire que les adaptations qui adviendront sont impensables a priori, même pour les meilleurs esprits contemporains.
Pour conclure, P. Charbonnier risque fort d’être déçu dans ses espérances, tout au moins à court terme. Enfin, sur un plan plus directement philosophique, j’aurais tendance, avec mon vieux fond sceptique, à ne pas croire du tout que l’humanité puisse maîtriser son destin. C’est une vieille illusion héritée des Lumières, d’Hegel et de Marx. Nous savons beaucoup de choses certes sur les processus climatiques et biologiques qui régissent notre planète, nous avons de beaux modèles produits pour le GIEC, mais la capacité de l’humanité à maîtriser en quoi que ce soit son destin final me parait bien faible. Les deux derniers siècles ne plaident pas en sa faveur, et le début de ce XXIème siècle n’annonce rien de bon. Chaque jour semble apporter désormais son lot de très mauvaises nouvelles.
Allez trêve de mauvais esprit, et de bad vibes, à la Bouillaud, retournez à vos activités normales. Je retourne à ma correction de copies.
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Ce texte a initialement été publié sur mon blog personnel.