Roman

Chapitre I
Quatre heures du matin, tout le monde est assoupi. Driss,
totalement dans le brouillard, ouvre timidement un œil. Il
vient de surgir d’un songe dans lequel ses amis les plus
chers lui disaient au revoir, tous étreints par la douleur de le quitter.
Se redressant sur son siège, il fait le tour de l’espace
environnant. L’air est lourd, pas naturel. Au milieu
d’une masse sombre et feutrée, il distingue des groupes
de personnes inconnues de lui. Ses yeux s’arrêtent
furtivement sur un homme seul, puis, à côté de lui
il aperçoit plusieurs couples, des familles, des hommes
d’affaires. Plongé dans son monde, il n’avait pas fait
attention à eux auparavant. Assis là, comme s’il est seul,
il n’entend plus aucun bruit, les yeux dans le vague. Il
ne sait rien d’eux si ce n’est qu’ils partagent avec lui un
voyage vers la même destination. Encore étourdi par la
fatigue, il ferme les yeux, et tente de plonger dans ses
rêveries. Difficile de dormir, tant le confort est précaire.
Cassé sur son siège, la tête tournée de côté, chaque geste
lui est douloureux. Alors il se tourne, se contorsionne
encore, cherche une position improbable. Le temps lui
semble interminable. Son cœur, à mesure que les heures
défilent, bat de plus en plus fort. Dans un état second, tout
se mélange dans sa tête. L’espace d’un instant, il a perdu
ses esprits. Deux bonnes heures lui restent, avant d’arriver enfin.
Excité par l’aventure qui l’attend, il n’en est pas moins
anxieux, sachant ce que le destin lui réserve. Sans emploi,et de surcroît, il ne parle pas la langue locale.

Tout juste a-t-il un ami qui l’attend. Mais le connait-il vraiment ?
Cette ville, si grande, si exubérante, si belle, si redoutée,
si dangereuse… Qu’allait-elle lui réserver ? Un instant,
il pense qu’il a été fou de partir, de laisser tous ceux
qu’il aime. À présent il lui est impossible de faire marche
arrière. Il avait toujours été comme ça, à la fois lucide
et aventureux. De grande taille. Il s’habillait de manière
classique, avait les cheveux irrémédiablement coupés court
laissant s’affirmer un visage lisse et décidé. Sa joie de vivre
naturelle, sa voix posée et son sourire généreux lui ont
toujours permis de se faire des amis, et d’être apprécié par
son entourage. Dynamique, la démarche alerte, il est doté
d’un charme qui lui assure un certain succès auprès des femmes.
Ce matin du 8 avril 1991, amorce d’une journée qui sera
le début d’une expérience à jamais inoubliable pour lui, a
fissuré cette carapace qui semblait pourtant si solide. Son
assoupissement est à ce point chaotique qu’il ne se sent pas
très bien. Vaseux, il a hâte que ce voyage se termine.
Quatre-vingt-dix minutes se sont écoulées quand, tout à
coup, il entend une voix masculine très distincte :
« Mesdames et Messieurs, ici le commandant de bord,
nous abordons notre descente vers Rio de Janeiro, nous
vous remercions de bien vouloir regagner vos places et
attacher vos ceintures ». Parmi les hôtesses de l’air qui
parcourent avec minutie les allées de l’avion et vérifient
le respect des consignes, l’une s’approche de lui. Il profite
pour s’informer du temps qu’il reste avant l’atterrissage.
« Trente minutes », lui répond-elle.

 

www.lhommederio.fr

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.