Démocratiser l'entreprise pour l'humaniser

Suicides et tentative de suicides, stress au travail, absentéisme, congés maladie, le désamour entre l’entreprise et les salariés prend des formes de plus en plus extrêmes. Les causes en sont probablement multiples. Il y a bien sûr la situation de crise économique permanente depuis 30 ans, la concurrence exacerbée, la peur du chômage, mais il y a aussi une réalité souvent occultée parce qu’elle touche à l’essentiel, le pouvoir patronal et le droit de propriété.

 

C’est un fait que l’entreprise n’est toujours pas, loin s’en faut, une démocratie. C’est en effet un des paradoxes de nos sociétés qui réclament de chaque individu qu’en toute situation, il ait une attitude responsable et se comporte en citoyen. Dans l’entreprise, le salarié continue pourtant, de fait, à n’être qu’un pion. C’est ce que disent, à leur manière, les salariés de France Télécom lorsqu’ils expliquent qu’ils sont interchangeables et qu’au nom de l’efficacité, on peut les muter d’un endroit à l’autre, d’un service à l’autre, sans tenir compte de leurs racines, de leurs contraintes familiales, de leur équilibre affectif et psychologique, de leurs capacités humaines à s’adapter à des technologies nouvelles. Les mutations ont naturellement toujours une bonne justification économique laquelle considère les salariés comme du capital humain. Le mot est d’ailleurs en lui-même révélateur. L’homme ne vaut que par le capital qu’il représente, il est une ressource humaine, comme il y a des matières premières. C’est d’ailleurs parce que son capital diminue qu’une fois âgé, il est dévalorisé et que l’entreprise le rejette comme un matériau usagé, techniquement dépassé.

 

La question du management relève en effet bien de la démocratie et pas seulement d’une technique économique. En effet, la hiérarchie, celle qui harcèle, impose, commande, n’est que fonctionnelle, autrement dit, les petits chefs ne sont pas humainement supérieurs aux salariés qui ne sont pas leurs inférieurs. Ils n’ont donc pas légalement à exercer une violence quelconque pour obtenir, par la contrainte, un résultat. La liberté d’action, de parole, d’association, d’expression d’une opinion, ne s’arrête pas à la porte de l’entreprise. Le salarié n’a d’ailleurs aucune obligation légale de résultat, il a juste une obligation de moyen. En effet, s’il devait impérativement obtenir un résultat positif – donc vendre à tout prix – il pourrait être licencié pour n’avoir pas rempli ce contrat. Ce que ne prévoit pas – heureusement – le code du travail, tandis que la loi réprime le harcèlement, même s’il est toujours difficile à prouver, puisque dans ce cas précis, il se confond avec le rapport de sujétion induit par le statut de salarié et patron.

 

Le problème, c’est la caporalisation de nos sociétés et en particulier des entreprises, c'est-à-dire une succession de chefs qui tous font pression sur l’échelon inférieur jusqu’au salarié final lequel finit par stresser, imploser et parfois se suicider. De son côté, le chef suprême, même quand il écoute et entend, a toujours raison. En clair, il est infaillible comme le pape et il fait ce qu’il veut – y compris rien – de ce que lui disent les salariés, les syndicats. Le dialogue social est réductible dans certaines entreprises à une obligation légale sans conséquence pratique. Dans ce cas là, on se parle pour se parler, sans conséquence pratique pour les salariés, et la loi n’est qu’un bout de papier. Dans ce type d’entreprise, les employeurs se considèrent, de fait, comme les propriétaires de la vie des salariés qui parfois intègre d’ailleurs cette donnée. Ils ne disent pas, je travaille à France Télécom, ils disent j’appartiens à France Télécom, confirmant ainsi qu’ils ont une vision «chosifiée » - réifiée diraient les sociologues - de ce qu’ils sont pour leur entreprise.

Il convient donc pour humaniser l’entreprise, de la démocratiser. Ainsi, rien ne devrait pouvoir se décider sans l’accord des personnes concernées, rien ne devrait pouvoir s’imposer sans qu’une négociation syndicats direction n’ait avalisé le choix qui doit être pleinement justifié. En effet, qu’est-ce qui peut justifier qu’on impose à un salarié de faire deux heures de trajet quotidien pour aller travailler alors qu’il effectue à une heure de chez lui, le même travail dans les mêmes conditions ? Ce qui est la proposition actuelle faite à des France télécom de Cahors que la direction veut expédier à Montauban pour y faire le même travail. Si la direction considère que la mobilité est obligatoire, pourquoi ne se l’applique t-elle pas à elle-même ? Réponse, parce que la mobilité imposée sert à dégouter des salariés, incités par ailleurs à quitter l’entreprise.

 

Pour démocratiser, le fonctionnement de l’entreprise, il faut donc encadrer le pouvoir divin des employeurs et par conséquent toucher, même marginalement, au droit de propriété qui ne doit jamais primer sur l’individu. Une mesure qui n’a rien de révolutionnaire puisqu’elle est déjà appliquée dans le domaine du logement. Un propriétaire ne peut pas, par exemple, remercier son locataire qui paie régulièrement, sauf à reprendre pour lui-même ou un descendant son logement. Et encore, doit-il annoncer par lettre avec accusé de réception, son désir de reprendre son bien 6 mois avant la fin de la fin du bail. Il ne reste donc qu’à trouver une réponse adaptée à l’entreprise pour en finir avec l’absolutisme patronale.

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