Peut-on être arabe et bon père de famille ?

Beaucoup d’illustrations audio visuelles ont vanté les qualités du sénateur Mc Cain, mais une vidéo est en tête du palmarès. Il s’agit de celle, où, pendant la campagne qui l’opposait à Obama, une dame l’interpelle et lui murmure qu’elle a peur d’Obama parce que c’est un arabe.

Les hommages rendus au sénateur républicain McCain se succèdent depuis son décès après une longue maladie sévère qu’il a subie avec une endurance et une bravoure incontestables. Pour les soutiens français d’Obama dont j’étais, il était l’adversaire républicain à vaincre. Mais il a réapparu sur la scène politique internationale, lorsqu’il s’est farouchement et ouvertement opposé à la vision politique de Trump, qui était pourtant de son camp politique. Cela a été une belle leçon de courage de le voir assumer ses convictions quel que soit le contexte et l’identité de son contradicteur. Son attitude a battu en brèche le simplisme politique auquel nous étions habitués, il  et a montré au monde que le manichéisme politique était une notion éculée. Courage, droiture, conviction, héroïsme, autant de mots pour caractériser cet homme au parcours singulier.

Beaucoup d’illustrations audio visuelles ont vanté ses qualités, mais une vidéo est en tête du palmarès.  Il s’agit de celle, où, pendant la campagne qui l’opposait à Obama, une dame l’interpelle et lui murmure qu’elle a peur d’Obama parce que c’est un arabe. Le mot en lui-même lui fait peur alors elle ne veut pas le prononcer trop fort.  Il lui coupe la parole et lui répond très sérieusement, posément :  « non madame, c’est un  père de famille respectable et un honnête citoyen  avec lequel je suis en désaccord… non, il ne l’est pas ». Comme si c’était incompatible. Mais laissons aux Américains la responsabilité des idées qu’ils véhiculent, ce n’est pas le sujet ici.  En revanche, le fait que les médias français  se saisissent précisément de cette vidéo pour démontrer le fairplay du candidat McCain face à son adversaire Obama, me laisse au mieux perplexe, voire animée d’une colère profonde. La diffusion de cette séquence, à la hussarde et sans réflexion,  est une preuve supplémentaire de la méconnaissance du malaise qui sévit dans notre pays. Cette légèreté d’appréciation est d’autant plus grave qu’elle prend place en ces temps où le débat identitaire atteint une violence inouïe, après une campagne électorale présidentielle brutale et clivante qui a mis une partie de la population en miettes. Les élections européennes  annoncent une période encore plus rude puisqu’elles mettent déjà au cœur de la cible les mêmes personnes, « les noirs-les-arabes-les-migrants ».

Pendant ce temps, une vidéo qui sous-entend l’absence d’humanité des arabes présentés comme incapables d’être de bons parents tourne en boucle sous le prétexte de célébrer les mérites d’un homme politique disparu. Ceux qui l’utilisent sont souvent des personnes voulant bien faire et sans arrière pensée et c’est sûrement un des points du débat que cette  désinvolture de leaders d’opinion sur lesquels on pensait pouvoir compter. Mon dernier ouvrage « Une Arabe en France. Une Vie au-delà des préjugés », chez Odile Jacob,  montre les souffrances psychiques que suscitent ce type de propos. Et le pire, me disent mes patients, c’est que, lorsque le mal est fait et la douleur ressentie, on vous rétorque alors que vous avez mal compris car, bien évidemment, en plus, on va vous expliquer ce qu’il faut comprendre, si on ne vous a pas déjà taxé de paranoïaque. Peu importe que l’on s’essuie les pieds sur la dignité des arabes,  pourvu que l’on démontre le courage d’un homme et sa droiture. Cette inconscience, cette indifférence et ce manque d’empathie pour une partie de nos concitoyens, pour ceux qui ont fondé des familles respectables avec eux et pour tous ceux qui partagent les fondements de la dignité humaine, sont des malentendus qu’il faut s’atteler à lever rapidement tous ensemble. Hier, certains propos pouvaient aller de soi car ceux qui en étaient heurtés ne bronchaient pas. Aujourd’hui, ces idées reçues les rendent malades au sens médical du terme, et certains ont décidé de se soigner en défendant la dignité de leurs origines. Il est trop tard pour expliquer à M. McCain qu’être arabe n’est pas une insulte dont il faudrait laver M. Obama, mais il est encore temps de dire que l’on peut être arabe et bon citoyen américain ou français …

Fatma Bouvet de la Maisonneuve , psychiatre, essayiste, dernier ouvrage «  Une Arabe en France. Une vie au-delà des préjugés » Editions Odiles Jacob 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.