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Billet de blog 19 mai 2022

Migrations environnementales -3 : la fonte du pergélisol en Alaska

Entre 3 et 4 millions de personnes vivent sur les 15 millions de kilomètres carrés de pergélisol de l’hémisphère nord. Si la fonte de ces terres gelées en profondeur menace à terme la planète entière, elle détruit déjà des villages et fragilise les écosystèmes locaux, poussant les autochtones à s’établir plus loin.

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La fonte du permafrost, ou pergélisol en français, est surveillée et mesurée attentivement depuis des années. Pourtant, ces terres gelées constituent un écosystème complexe et encore mal connu. On sait toutefois que des débris végétaux y sont conservés par le froid en strates qui se sont accumulées durant des milliers d’années. Sous l’action du réchauffement climatique, le dégel des terres réactive la décomposition de ces matières, ce qui produit des gaz à effet de serre – CO2 et méthane notamment. « Les scientifiques estiment que la quantité de CO2 piégée dans le permafrost équivaut à quatre fois celle que les activités humaines ont émise depuis le milieu du 19e siècle », explique le géologue canadien spécialiste des terres arctiques Frédéric Bouchard. Cela représente une émission potentielle de 1 400 à 1 600 gigatonnes de carbone organique, d’après le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Le dégel du pergélisol participe donc directement au réchauffement climatique de la planète.

Même si les zones arctiques se réchauffent plus vite que les autres régions du monde, les modèles établis par les scientifiques prévoient une évolution progressive sur le long terme. Pourtant, localement, certains effets du dégel sont soudains et violents (érosion rapide, cratère, affaissement de terrains…) et font craindre que certaines données manquent encore pour établir un modèle fiable. En attendant, les populations sont directement impactées.

Newtok, en Alaska

En 2023, les habitants de Newtok, en Alaska, devraient tous être relogés dans leur nouveau village, Mertarvik, à une quinzaine de kilomètres, bien au-dessus du niveau du fleuve Ninglick pour éviter les inondations et sur une roche volcanique qui ne sera pas fragilisée par le dégel du pergélisol. Cette petite communauté d’environ 400 personnes, vivant précairement dans une soixantaine de maisons sur une langue de terre entre deux fleuves, a vu son environnement se dégrader peu à peu et prépare son départ depuis 1994. Avec la fonte du pergélisol, les terres se sont transformées en boue ou en mares, tandis que des maisons et des infrastructures du village se sont affaissées. Les tempêtes, de plus en plus fréquentes, couplées à la montée des eaux, ont accéléré l’érosion des abords du fleuve, faisant s’effondrer de grands pans de terre, et rapprochant les maisons de l’eau de 25 m par an.

Avec cette humidité ambiante, sans eau potable ni égouts, la santé des autochtones s’est dégradée. La moisissure noire s’est attaquée à leurs poumons. Aucune aide n’est investie dans l’amélioration des conditions de vie à Newtok, promis à la disparition. Toutefois, en 2003, le Congrès des États-Unis a accepté de construire le village de Mertarvik en échange des terres de Newtok pour y créer une réserve. Les aides des agences fédérales, étatiques et du bureau des Affaires indiennes sont arrivées pour le nouveau village. En 2019, un tiers des habitants ont été relogés à Mertarvik. Ils sont considérés comme les premiers déplacés environnementaux d’Amérique du Nord.

Shishmaref, au nord du détroit de Béring, Alaska

Shishmaref est confronté au même problème d’érosion qui s’accélère sous l’effet du réchauffement climatique. Les habitants de ce village insulaire menacé par les inondations ont déjà envisagé plusieurs fois le départ vers le continent mais ils ne souhaitaient pas être dispersés dans des villages existants. Alors, ils résistent. En 1973, ils ont construit une digue avec des sacs de sable. En 2002, ils envisageaient de faire glisser leurs maisons jusqu’à Tin Creek, un lieu situé à une vingtaine de kilomètres, à l’intérieur des terres. Mais une étude a révélé que cet endroit est menacé par le dégel du pergélisol. L’île a perdu de la surface tous les ans, jusqu’à 7 mètres durant les tempêtes exceptionnelles. Une quinzaine de maisons ont été déplacées et de nouvelles digues construites pour parer au plus pressé.

La relocalisation sur le continent est de nouveau à l’étude depuis 2016 et ce déménagement pourrait prendre plus de dix ans en raison du coût élevé de la construction en milieu polaire. Les habitants de Shishmaref redoutent ce déracinement et un possible éparpillement des familles. Ce serait la fin de leur style de vie, de leur économie d’autosubsistance et de leurs traditions, donc de leur identité. Sur 213 villages inuits, 184 sont concernés par les mêmes types de problèmes et menacés de disparition.

Et plus loin encore…

En Sibérie, les problèmes sont similaires. Le dégel du sous-sol provoque des affaissements de terrain et rendent les terres incultivables ou impropres à l’élevage. Les surfaces agricoles ont été divisées par deux en vingt-cinq ans en Yakoutie. Des « thermokarsts », sortes de petites bosses à la surface du sol, et de nouveaux lacs se forment à la surface du sol, attestant de la dégradation du pergélisol à ces endroits. Auparavant, la forêt permettait de réguler le phénomène en absorbant l’excédent d’eau. Désormais, les étés sont de plus en plus chauds (jusqu’à 37°C en juin 2020), si bien que les incendies se multiplient et la forêt peine à se régénérer.

La fonte du pergélisol touche l’ensemble du territoire, menaçant de grosses agglomérations et notamment la ville de Iakoutsk. La fragilisation des structures occasionne des catastrophes écologiques, comme lorsqu’en mai 2020, la fonte du pergélisol endommage une centrale thermique et provoque le déversement de 20 000 tonnes d’hydrocarbures dans une rivière près de la ville de Norilsk. À ces risques de pollution s’ajoutent des risques sanitaires liés à la moisissure mais aussi à la libération de virus ou de bactéries emprisonnés dans le pergélisol depuis des dizaines de milliers d’années tels que le bacille de l’anthrax, la variole et autres virus inconnus. Les habitants de l’Arctique sont en première ligne face au réchauffement climatique.

Fabienne Charraire, Bpi

Plus d'articles sur le cycle de conférences « Migrants, réfugiés, exilés » à lire sur Balises, le magazine de la Bibliothèque publique d'information.

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