EQUILIBRE, par Djalla-Maria Longa

Nous avons grandi hors des sentiers battus, dans ce pays que l’on appelle l’Autarcie

equilibre

 

Avec ce nouvel ouvrage, intitulé Équilibre pour une très bonne raison que le lecteur saisira au fil des pages, Djalla-Maria Longa renoue avec le thème de l’enfance sauvage. Non de la sienne, comme dans le titre de son livre paru voici dix ans chez Glénat. Car, dans Équilibre, il s’agit cette fois de l’enfance sauvage des autres. Ces autres étant tous chercheurs d’utopies et inventeurs de vies nouvelles, ils ont en commun d’avoir grandi et vécu dans la même Arcadie ariégeoise.

Leurs parents, déplacés par la déflagration idéologique que l’on nomme en France Mai 68, leur ont offert ou imposé une existence au naturel. Il s’agissait pour les adultes de rompre avec les incitations économiques des Glorieuses, dont ils pressentaient le revers.

À mi-chemin entre interviews journalistiques et entretiens psychosociaux, Djalla-Maria Longa nous livre avec Équilibre un remarquable recueil de témoignages dans lequel sa propre personnalité et son vécu comptent certainement parmi les clés de sa réussite.

Ce livre est le 9e ouvrage qu’elle publie. Et bien qu’elle n’ait pas été scolarisée, elle le dédie « Aux enseignants, à leurs élèves et leurs parents. »

Les conversations chaleureuses et lucides de l’auteure avec ses témoins d’une époque, nous éclairent sur ce qu’a été la réalité de ces « existences alternatives ».

Belle rencontre avec Jocelyne, Cécile et Lucie, enseignantes à la retraite et amies. À les entendre évoquer leur vécu, l’auteure s’interroge : « Je me demande si nos montagnes n’ont pas l’art de panser les humains qui les habitent en les réconciliant les uns avec les autres. »

On s’en doute, certains foyers sont malgré tout d’efficaces écoles de rébellion. Tel ce père qui encense sa fille « lorsqu’elle se fait virer de deux établissements ».

Les témoins savent se montrer critiques quant à l’absence de cadre et de miroir : « Finalement quand tu sors de cette famille-là, hors limite, tu ne sais plus si ce que tu fais va être bien étant donné que tout ce que tu as fait n’a jamais été vu par quelqu’un que tu peux considérer, » explique une certaine Annabelle, joviale, bien qu’elle qualifie son père de gourou manipulateur. Devenue mère de trois enfants, elle pratique une sincère autoanalyse.

Djalla-Maria Longa fait intervenir directement Annabelle dans son propre récit, en changeant de typographie pour mieux représenter la parole de cette dernière. Il s’agit de dénoncer le silence qui entoure l’inacceptable : que les femmes soient « victimes de manipulateurs, pervers, mari ou père incestueux ».

Vient le terrible constat : « Au fil des années, les familles deviennent pour la plupart monoparentales, » observe Claudine. Et quand on demande à Tania ce qu’étaient les objectifs de ses parents en arrivant en Ariège, elle n’hésite pas : « De sauver le monde. »

Les quelque trois cents pages d’Équilibre permettent de comprendre beaucoup mieux les motivations profondes de ceux que l’on a d’abord nommé les hippies, tandis que leur progéniture passait pour « des enfants de marginaux ».

Il y a eu ceux qui restaient trois ans et qui disparaissaient. Beaucoup d’autres sont restés, se sont établis, ont suivi une formation et développé une activité.

Juste et belle formule que celle de Djalla-Maria qui trace un parallèle aussi poignant que poétique entre la famille de Lucia, l’une des interviewées, et la sienne : « Nous avons grandi hors des sentiers battus, dans ce pays que l’on appelle l’Autarcie. »

Cette même Lucia fait montre de scepticisme et de tolérance à propos de l’alimentation biologique : un problème bien réel, même si l’on peine à se l’avouer : « Il se peut qu’on nous arnaque. Peu importe, montrons aux producteurs que nous souhaitons manger sainement. »

« Lucia a fait de sa vie une boucle, » résume Djalla-Maria durant la rencontre. Pour cela elle s’est rendue aux antipodes, avant de réaliser son « rêve de petite fille » à l’âge de trente et un ans : publier un roman. Cet ouvrage est devenu Au bout de nulle part, en Australie d’abord, puis en France aux Éditions Acala. Son but n’est pas l’écriture seule. Elle aimerait, dit-elle « réussir à avoir un impact sur [ses] lecteurs, les faire réfléchir. »

Parlant témoignage aussi que celui de Thierry, l’enseignant à qui l’un de ses élèves raconte « comment il a vécu l’accouchement de sa mère en coupant le cordon ombilical de son petit frère. »

Ce récit aéré, joyeux, bien que poignant à certains moments, est servi par une langue fluide, simple et souple, garante d’une plaisante lecture. Il constitue un utile florilège d’expériences vécues, certainement fondatrices pour les personnes concernées, et aussi, plus largement, pour la société ariégeoise contemporaine et au-delà.

Équilibre, Djalla-Maria Longa, Éditions Roc du Ker, 316 p., 20 €

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.