LA VEUVE NOIRE par Muriel Carchon

Une sauvage menace pèse sur chacun dans ce roman noir, filmique en diable.

La veuve noire,

par Muriel Carchon, aux Éditions CAIRN

 

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 Avec ‘La veuve noire’, vous découvrez davantage qu’un nouveau versant du talent littéraire de Muriel Carchon. Après plusieurs romans, dont Le tombeau des Patriarches, une uchronie humaniste empreinte de spiritualité, notre auteure réussit maintenant l’histoire tragique et foudroyante d’une vie de femme.

            Imaginez-vous dans l’Agenais. L’arbre sacré y est le prunier d’Ente. Un lieu précis, une propriété : Les Prunels. Vous comprenez dès les premières lignes qu’une bonne et vraie narration vous attend. Puis c’est le drame. Le roman débute sur une tragédie absolue. Il y en aura d’autres.

            Qui est donc cette Esterina, cette veuve que le roman nous dit noire ? Et pourquoi et de qui l’est-elle ? Son passé sans doute trouble n’a pas empêché son éclatante réussite sociale. Le tourment demeure pourtant son lot.

            Un accident, une lutte de pouvoirs traversent déjà le fin tissu émotionnel du récit, limpide et efficace. Chemin faisant, cette lecture vous offre au passage une vue presque documentaire sur le monde tabacole et prunelier.

Mais voilà que des écrits vont circuler et distiller au fil du récit de petites doses de vérité sur le passé. Est-ce une histoire d’amour ou de désamour qui se trame ou les deux à la fois ? Il y a de la vengeance dans l’air. Vous feuilletez le carnet du talion ! De qui et de quoi veut-on se venger ? La vengeance est-elle l’arme des faibles ? Or, La veuve noire est loin de l’être. On le verra.

Dans l’ombre des pruneliers, le ginkgo biloba paraît comme un autre arbre fétiche, omniprésent dans le roman. Cela doit signifier quelque chose…

Vous commencez à jouir du bonheur de lecture, les informations vous parviennent graduellement. Vous pourriez même devenir admiratifs de l’art dilatoire qui est celui de Muriel Carchon ; à aucun moment elle ne tire à la ligne. Muriel Carchon tient fermement les rênes de l’intrigue. La densité du texte reste en accord avec l’épaisseur de l’histoire. À chaque nouvelle page s’annonce un fragment de la tragique vérité, dont on ne sait pas quand elle s’abattra tout entière sur les protagonistes. Même quand l’auteure nous fait remonter dans des passés plus ou moins lointains.

Au début du récit vous avez rencontré l’un des personnages clés du roman en la personne de Martial, ancien amant d’Esterina à qui elle a préféré un certain Raoul. Le regard qu’elle porte sur la gent masculine se trouve quelque peu voilé par on ne sait quelle expérience dont la formidable pesanteur décuple l’inquiétude.

Tout juste dans la soixantaine, la toujours belle Esterina aux yeux verts est connue comme une femme qui porte malheur à tous ceux qui l’approchent. Une réputation de croqueuse d’hommes la précède dans le pays. Pourtant ce n’est pas si simple : elle porte un lourd secret. Les malheurs qu’elle a traversés lui ont enseigné la ruse et le calcul.

Tout au long de ce récit fort captivant, la lecture progresse au fil de bons intertitres qui cloisonnent et éclairent le propos de chaque chapitre. L’auteure fait entendre des flux de conscience qui transmettent avec justesse les dérives émotionnelles de plusieurs personnages.

Découvrir une forme ingénieuse qui contourne habilement l’écueil de la linéarité narrative, voilà qui accroît le plaisir de lire. C’est le cas dans La veuve noire avec un certain lacet noir, fil conducteur que l’auteure déroule avec adresse pour nouer les éléments de l’intrigue. Une autre construction littéraire, telle que ce flash-back déclenché par la lecture d’un vieil agenda aide à exposer l’intrigue.

Avec une écriture à fleur de peau et de page, ce récit constellé de tensions doit sa solidité et sa force à une structure aussi implacable que les origines et le sort de cette bouillonnante Esterina qu’il met en scène.

Survient alors la question de confiance existentielle : « Pourquoi certains ont-ils cette capacité à vivre sans trop de heurts, de remous, et pourquoi d’autres sont-ils si maltraités par la vie ? » s’interrogent Martial et sa femme Violaine. Et nous avec eux, tout au long de ce roman noir épatant.

 

Pierre-Jean Brassac

 La veuve noire, Muriel Carchon, Du Noir au Sud, Cairn éditions, 243 p., 10 €

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