AU FOND DU COULOIR A DROITE

Histoire d’un seul, histoire de tous.

Au fond du couloir à droite

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Dans ce roman, aussi intense qu’un rite de passage, le récit se trame dans une temporalité resserrée, en quatre journées de la vie d’un cadre supérieur : Philippe, qui franchit le cap des cinquante ans…

Narrateur et personnage principal ne font qu’un. Il parle à la première personne, souvent sous la forme du monologue intérieur, du flux de conscience ou de dialogues rapportés.

Cette histoire d’errements et d’égarement est aussi celle d’un bouleversement annoncé. Philippe est-il sur le point de perdre son poste de directeur financier ? Sortira-t-il indemne de cette forêt labyrinthique qui symbolise si bien ce qu’il vit présentement à travers les explosions répétées de son émotivité ? Le suspense est aussi dense que les bois à l’entour. Philippe est sur le point de craquer, de jeter aux orties son ‘habit de cadre supérieur’. Le conflit latent avec son supérieur hiérarchique n’est pas pour le calmer ni l’assagir.

 

Pourtant, à quelque chose, malheur est bon ici : Philippe fait la rencontre inattendue d’une jeune femme. Serait-elle la cause de ses nouvelles préoccupations ? Quid maintenant de son âge et de son physique aux yeux de la jeune personne ?

 L’auteur nous raconte par le menu les vicissitudes d’un ballottage entre deux existences : celle de cadre et celle d’électron libre — libre de son temps et de ses sentiments. Il hésite : une vie de façade ou, par exemple, une vie au piano ?S’est-il laissé piéger. Et si piège il y a, par qui aurait-il été tendu ? Par les autres ou par lui-même ?Et à chaque page cette captivante écriture romanesque qui explore, à en perdre haleine, les formes variées de la complexité psychologique.

 Langue épurée pour tumulte verbal.

Jean-François Mézil auteur, cultive une élégance de ton et de verbe. Son oubli volontaire et répété du pronom personnel lui appartient en propre, presque comme une marque de fabrique. Ses nombreuses phrases courtes et sans verbe créent le rythme : un procédé auquel Mézil a familiarisé ses lecteurs. Un souffle, une voix et une cadence que tout lecteur doit adopter pour voguer sur le récit. Le texte pétille sans cesse de bulles verbales légères et subtiles. Mézil dégraisse la langue, l’amaigrit, cherche à nous montrer les os des mots.

 Un style, une forme : un auteur !

 L’auteur en as du visuel ! Son verbe est filmique tout autant qu’harmonique. S’il fallait lui chercher des alter egos musicaux, ce seraient des Stravinsky, des Poulenc, des Bernstein, des Martial Solal.

Le fil du récit regorge d’émotions et de narrations à vif, haletantes. La prose nerveuse présente ici et là des abondances baroques… Impressions et émotions autonomes ne se rattachent pas toujours directement au récit.

Si ce texte était une peinture, ce serait un magnifique dripping, voir un épatant tachisme, dont une vue d’ensemble (les 339 pages du roman) produit une esthétique littéraire très personnelle.

Les flux de conscience du narrateur s’entremêlent activement au récit. Les dialogues souvent rythmés sur le pas de charge, collent bien à la réalité dramaturgique. Le texte se fait un peu étourdissant, voire logorrhéique parfois, c’est ainsi qu’il achève de vaincre les dernières résistances du lecteur, si besoin était.

L’auteur adore les pirouettes verbales et son humour consiste à désarticuler le langage. C’est l’hésitation, l’inachevé, laissé à la discrétion du lecteur : « Et voilà, voilà que… Non, non, non. Enfin, si ! Dans la courbe, ça par exemple ! » De tels instants d’oralité du texte sont pétris d’affects et leur signification se restreint à l’émotion même. Ce qui est déjà beaucoup. Et c’est ainsi que l’auteur nous invite à flotter sur son texte plutôt qu’à le découper rationnellement en propositions sèchement ordonnées.

On l’a dit : lire Mézil, exige du lecteur un certain abandon, un mimétisme de la respiration, de la syntaxe et de la voix caractéristiques de l’auteur.

Le texte n’est pas exempt de lyrisme, comme en page 147, quand « L’air bleuissait. Cerclés de margelles d’ébène, des puits de clarté trouaient le ciel ici et là : la nuit psalmodierait bientôt son premier office. »

Philippe en la forêt de Longue Attente.

Le foisonnement imaginatif et la pleine recevabilité du récit comme expérience humaine, font que l’on est tenté de prêter à l’auteur une intention autofictionnelle. On flaire l’expérience vécue. Philippe, alias Jean-François est-il un Charles d’Orléans contemporain ? La narration symbolise et métaphorise ce que vit et perçoit le personnage de Philippe en sa forêt, par le jeu des images et des associations d’idées. « Nous traînons après nous nos paradis perdus et ces bribes d’enfance où nous étions heureux sans nous en rendre compte. »

Le cadre supérieur Philippe n’est plus en phase avec la stratégie de l’entreprise qui l’emploie : « Saccager (le monde, l’environnement, la société) pour les besoins du groupe et l’orgueil de son président. » La profession qu’il exerce lui coûte, l’abîme. Dans l’un de ses moments de clairvoyance accrue, sans cesse plus nombreux, il en prend conscience : « Quelle vie, tout de même, on a beau gagner des pépettes… »

Cette forêt profonde dans laquelle se perd Philippe, quelle est-elle ? Une forêt de signes et d’actions, frondaisons inextricables de désirs et d’intentions qui absorbent toute la lumière et plongent le chemin dans l’obscurité ? Son égarement temporaire pourrait bien annoncer une perdition… Quitter le statut, l’aisance et le luxe nécessite un arrachement volontaire. C’est ce que formule Philippe quand il soutient que « le courage qui pousse à se déposséder (combien le confondent avec de la faiblesse) ». Il vit une transition, passe d’un état à un autre. La transition n’est acceptable qu’en prévision d’un malheur diminué ou, si possible, d’un bonheur augmenté : « À combien d’ombres avons-nous droit dans une vie ? » Au terme d’une carrière brillante, il ne s’est pas encore débarrassé de l’appréhension du regard des autres : « Creuser un trou en nous. Y enterrer la souffrance : moins les autres la voient, plus on la croit domptée ».

Ce roman s’attache à montrer que rien ne dure et que nos certitudes reposent sur du sable et de l’arbitraire. Rien ne dure jamais. Qu’une carrière professionnelle linéaire est forcément sujette à l’éphémère. Et quoique douloureux, un changement de direction, une transition, peut régénérer l’être pour un temps.

Pierre-Jean Brassac

Jean-François Mézil, Au fond du couloir à droite, Éditions Feuilles, Fictions, 340 pages, 24 €

 

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