ENCEINTE DE NOS IMAGINAIRES, par Bruno Béghin et Béatrix Mirallès

Bruno Béghin, compositeur d’images

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Bruno Béghin s’intitule lui-même à juste titre « compositeur d’images ». Son dernier ouvrage en date, « Enceinte de nos imaginaires », renferme de fulgurantes centaines d’images qui se répondent et entonnent le plain-chant des siècles passés, présent et à venir. Les textes signés Béatrix Mirallès approfondissent, embellissent encore, et prolongent avec un poétique brio le propos iconographique de l’auteur.

 Quelques mots sur le terme « compositeur d’images ».

À l’heure du numérique, il peut arriver que l’on se demande si le fait de rassembler une multitude d’images sous une thématique donnée pour en faire un tableau, lui-même numérique, constitue encore une création au sens artistique du terme.

Je réponds sans ambages : OUI !

Pourquoi ? Tout simplement parce que, à l’instar d’autres disciplines artistiques, tout en utilisant des éléments préexistants, Bruno Béghin crée du neuf, du sensible et de l’inédit.

Pour nous éclairer sur ce point, comparons la composition d’images à la composition musicale et surtout à l’improvisation de jazz. Dans ce dernier, le thème et l’échelle musicale préexistent et forment le point de départ du morceau improvisé. Pour être ‘inspiré’d’une gamme définie, ce morceau n’en est pas moins une création originale. Je propose donc l’idée qu’il en va de même avec cette nouvelle démarche créative visuelle qu’est la composition d’images au sens numérique du terme. Dans celle-ci les images sont comparables aux thèmes hérités du passé, des airs folkloriques, des chansons populaires, du gospel.

 En tant que compositeur d’images, Bruno Béghin en est un de la truculence, du foisonnement. Sa vivacité prolixe, sa vigueur et son audace iconographique engendrent des représentations que n’aurait pas désavouées un Jérôme Bosch, dont Béghin doit se sentir proche puisque nous lui connaissons au moins deux œuvres dont le titre et la composition se réfèrent au peintre de Bois-le-Duc : Le Jardin des Lices — entendez Le Jardin des Délices — et La Tentation de saint Antoine.

 À cinq siècles de distance, Bosch et Béghin ont en commun un amour du plein. Ils sont l’un et l’autre des scénaristes volubiles de la société humaine. Et comme chez Béghin, le décor naturel se trouve être celui de la cité de Carcassonne, la fin du Moyen-âge où vécut Bosch serait presque proche.

 Si Bosch fut un surréaliste avant la lettre, il fut aussi un moraliste, un peintre de la critique sociale qui, en toute chose, avait les Sept péchés capitaux pour repères. Il stigmatisait l’âpreté au gain, la prostitution, la débauche, la violence. Dans ses tableaux, le thème du gros poisson revient souvent. On l’aperçoit aussi chez Béghin. Le gros poisson, c’est ce que Simone Weil nomme le « gros animal », la société tout entière liguée contre un seul individu déviant. Chez Bosch « Les gros poissons mangent les petits ». Il dénonce cette fatalité. Le riche le devient en dévorant le pauvre, tel est l’ordre du monde un peu simpliste dans Le chariot de foin de Bosch ou dans les Proverbes de Breughel.

 D’autres compositions de Bruno Béghin font penser à l’ambiance foisonnante et tumultueuse chère à l’écrivain américain John Dos Passos, notamment dans Manhattan Transfer. Cet auteur affectionne la technique narrative dite du flux de conscience. Le cheminement créatif — et littéraire — de Bruno Béghin en est assez proche. Ses compositions brillent d’un éclatant symbolisme. Son tableau Enfance, par exemple, montre comment l’on gravit le banian jusqu’à son sommet. Par une voie semée d’embûches, existence oblige. Un itinéraire semé de menaces : celle du scorpion, heureusement modérée par la sagesse de la chouette.

 Bruno Béghin, images ; Béatrix Mirallès, textes. Enceinte de nos imaginaires, préface de Charles Camberoque, édition de l'auteur, trilingue fr-es-en, 144 pages, 30 €

 

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