LE CLODO DES CARMES, de Pierre Dabernat.

Si, pour ouvrir son récit, Pierre Dabernat, nous invite à une exploration de Toulouse intime & Toulouse nocturne, la bougeotte prend vite le dessus. Une bougeotte fonctionnelle, bien sûr...

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Commissaire et oiseleur

 

Pierre Dabernat et moi avons rendez-vous à l’entrée du Jardin japonais de Toulouse pour une interview sur Radio R d’Autan. Il est à moto. Et à l’heure. Malgré le coup de pouce de trop qu’il vient tout de juste de subir… Tandis qu’il attend sur son engin que le feu passe au vert, une force brute le projette lui et son véhicule tout à trac vers l’avant. Derrière lui, un ambulancier vient de le gratifier d’un sacré coup de pare-chocs. Et patatras ! Le deux-roues s’affale et Pierre itou.

Notre auteur connaît un instant la dure réalité du macadam. Il est heureusement sain et sauf. Même pas mal ; pas décoiffé. Tant mieux !Nous allons parler de son dernier roman en date, Le clodo des Carmes, paru aux éditions CAIRN. L’interview peut commencer.

 Ce qui frappe dans son texte dès l’abord, c’est sa forme. Le narrateur n’est pas un mais deux. Le commissaire Visconti — Marcello pour les dames — échappe de justesse au statut d’antihéros. Sa pensée présente un caractère doublement ‘volatile’, qui le guide par fulgurances intuitives, et l’empêche de se fourvoyer. Volatil(e), parce que fugace, mais littéralement ‘oiseau’ aussi.

Ingénieuse invention formelle que ce piaf incarnant de temps à autre la pensée dudit commissaire, dont l’extrême mobilité n’a rien à envier aux passereaux les plus primesautiers. L’oiseau-pensée fait entendre sa voix aux moments du doute. Pour Visconti, l’intuition volatile qui l’habite peut devenir concrète au point qu’il en arrive à redouter de salir sa « chemise propre ». Ici, la pensée fait tache et tâche, simplement parce que d’origine inconnue, et que l’on ne peut pas dire toujours non à l’inspiration, aux prémonitions dont l’ouïe bourdonne.

Le lecteur comprendra pourquoi Visconti qualifie sa prescience ‘d’enfoiré de cui-cui’. Dans le Casanova de Fellini, un volatile mécanique se voit chargé de rythmer la scansion érotique des rencontres carnavalesques du plus célèbre prisonnier des Plombs. Ceux qui connaissent Visconti — pas le réalisateur italien mais le commissaire à la Yamaha — appellent ça le coup de l’oiseau. Il en joue parce que les voyons sont habitués à la violence mais pas à la folie.

 Un auteur, un timbre

 Cette codification de la voix humaine qu’est l’écriture, possède aussi son spectre mesurable. Les voix ne se ressemblent pas et l’analyse de leur spectre vocal montre même à quel point elles diffèrent. Ce spectre nous révèle la singularité de chaque ton, de chaque timbre… Nous mémorisons les spectres vocaux comme nous nous souvenons des traits du visage d’autrui. La voix écrite de Pierre Dabernat possède sa spécificité. Ses éléments constitutifs sont le mouvement, un certain rythme enjoué et un ton mesuré.

 Les descriptions fonctionnelles, précises et circonstanciées d’un point de vue dramaturgique, correspondent à l’expression sonore de sa pensée. Son texte représente la mise en page conforme de ses qualités orales, de son goût narratif.

 Si, pour ouvrir son récit, Pierre Dabernat, nous invite à une exploration de Toulouse intime & Toulouse nocturne, la bougeotte prend vite le dessus. Une bougeotte fonctionnelle, bien sûr. Car le commissaire n’est pas un rêveur mais un utilitariste. D’où ses analyses précises et circonstanciées, que l’auteur restitue avec une efficacité dramaturgique sans faille.

 Le suspense se fait plus sensible dès le premier voyage à deux cents à l’heure entre Toulouse, Ax-les-Thermes et Marseille, avec du Chet Baker plein les oreilles. Après quoi court-il au juste, ce commissaire Visconti ?

Ses recherches vont consister en une remontée longue et fort dangereuse de la filière criminelle qu’il a patiemment identifiée depuis l’enlèvement de la jeune Mathilde, dans on ne sait quel Sérail.

On pourrait parler de traite des blanches… L’expression date. S’agit-il de trafic de drogue, de prostitution, d’assassinat ? Le lecteur ne regrettera pas d’avoir suivi la progression erratique du commissaire Visconti dans ce monde glauque. Le triomphe de la vérité et la délivrance l’attendent au bout du tunnel.

 Des égarés, aucun guide…

 Visconti, lui, semble savoir où il va et pourquoi il y va. Mais c’est un savoir intuitif qu’il ne structure pas. S’il le faisait, il perdrait cette connexion suprasensible qui est à l’origine de sa solitude. Mais, il faut le dire : aussi de son talent. Sa méthode n’est guère transmissible. Il ne perd pas de vue l’image de sa fonction. Le pire, c’est qu’avec ces putains de médias qui montent n’importe quelle info en mayonnaise, le bon peuple de France a tendance à mettre tous les flics dans le même panier.

 Visconti aime se dire cinglé, tout disposé qu’il est à aller jusqu’au bout et même plus loin s’il le faut. Autant dire que les malfrats n’en mènent pas large face à ce commissaire maximaliste. Il n’abuse pas (toujours) de son statut de dépositaire du sacro-saint pouvoir de la République, qui est pour lui particulièrement jouissif. Il sait l’utiliser quand la situation le commande. « Dans certaines circonstances, mieux valait agir que réfléchir » Et vlan ! Visconti nous assène son sujet de dissertation favori. Le repos ne lui va guère, ce serait plutôt un gros mot. Et quand il tombe de sommeil, c’est « dans les bras de ce pédé de Morphée ».

 Les femmes : on ne dira rien des femmes. Rien, ici, de Mathilde, initiatrice involontaire de l’odyssée de Visconti. Ni d’Isabelle, dont il n’aimerait pas que l’on dise qu’il a eu un gros faible pour sa jolie et amoureuse personne. Sur elles et sur d’autres femmes repose toute l’histoire, si l’on peut dire. Que les lectrices et les lecteurs les rencontrent eux-mêmes tout au long du chemin, de la toulousaine place des Carmes jusqu’aux confins du Var en de très sinistres lieux.

 Entre popu et soutenu, Visconti a la langue bien pendue. Et modérément argotique quand il est narrateur. Toutefois, son argot fait un peu décoratif à côté de ce que serait celui des protagonistes qui ont moins pour fonction de pérorer que de se planquer.

Une belle mécanique que ce trépidant polar d’un commissaire motard ! Et huilée à souhait comme une Yamaha 900, cette implacable histoire !

 Pierre-Jean Brassac

Le clodo des Carmes, Pierre Dabernat, Du Noir au Sud, Éditions Cairn, 2021 ; 428 pages, 12,50 €

 

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