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Billet de blog 15 mars 2020

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LA VALLEE OUBLIEE, PAR DJALLA-MARIA LONGA

Cette Vallée Oubliée est celle du Haut-Salat, sous le port de Salau. Ici, aucune rhétorique dualiste ne sépare les catégories végétales, animales et humaines. Tout se tient, tout est relié, dans un même fabuleux berceau de roche.

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La Vallée Oubliée

(L’Ariège ou Babylone !)

Auteure remarquée du texte autobiographique Mon enfance sauvage, paru voici huit ans chez Glénat, Djalla-Maria Longa s’attache de livre en livre à mettre en lumière la splendeur de son pays natal, l’Ariège, peuplé de gens simples pourtant énigmatiques… La rugosité des esprits n’empêche pas leur noblesse… Dans ce pays, on « cimente ses sentiments », ce qui n’en facilite pas l’accès.

Pour dépeindre cette Vallée Oubliée, le procédé littéraire choisi repose sur une forme inventive et stimulante qui anime de front deux pathétiques histoires parallèles. On les prend d’abord pour des asymptotes, des vies qui ne se rencontreront jamais. Cette trouvaille cristallise le sel de la fiction. Alternance naturelle des voix : celle de Félicia, celle d’un narrateur omniscient plus rarement, celle d’un garçon que l’on entend devenir homme et dont l’identité apparaîtra tardivement, à l’heure des chambardements affectifs infligeant de sérieux coups de boutoir aux habitants de ces marges du monde. Monologues intérieurs et flux de conscience révèlent la pensée des protagonistes. Rares sont ici les personnages que la cruauté apparente du destin consent à épargner.

Avec La Vallée Oubliée, Djalla-Maria Longa, jamais scolarisée mais justement pourvue d’une culture et d’une intelligence du cœur larges comme sa vallée, nous fait traverser toute l’épaisseur d’un secret de famille à tiroirs. On y mesure le poids de l’éducation maternelle. Le passé s’y propose en matière organique et les micro-événements ariégeois en paradigmes de l’existence. Dans cette microsociété pyrénéenne les prénoms entérinent le rejet de Babylone par ceux qui les portent, entendez la rupture avec la société capitaliste de consommation. Des personnages de La Vallée Oubliée se prénomment d’après les corps célestes et pratiquent une économie d’échange. Ils tiennent aux serviettes hygiéniques en tissu et aux dreadlocks au henné. Un fossé subsiste entre les Ariégeois de souche et les Néos que l’on qualifie de babas cool ou de hippies. Ce livre est une parlante illustration in vivo du mouvement de fond qui a touché les sociétés occidentales dans la seconde moitié du 20e siècle. C’est ce qui lui confère son universalité.

L’auteure a baigné pendant sa prime jeunesse dans cette ambiance babacooliste, un peu trop orthodoxe pour elle, parfois extrémiste même, comme l’est dans le roman Soleil, père de Lune et compagnon d’Étoile.

Le récit progresse de scène en scène sous une conduite dramaturgique convaincante. L’originalité du regard de Djalla-Maria Longa, observatrice d’une rare acuité des émotions humaines, nous captive dès les premières pages. Ayant grandi en dehors de la société bourgeoise normative, sa différence lui a permis de développer une sensibilité aigüe au ressenti des autres qu’elle décrypte finement dans son récit.

Cette Vallée Oubliée est celle du Haut-Salat, sous le port de Salau. Ici, aucune rhétorique dualiste ne sépare les catégories végétales, animales et humaines. Tout se tient, tout est relié, dans un même berceau de roche. Ce pays porte les fruits généreux d’une pénétrante sagesse paysanne. Des gens simples s’y activent et cueillent des fleurs de sureau.

Certains moments de fantasmagories montagnardes, suggèrent un « Into the Wild » frémissant, qui focalise l’attention sur la nature, loin de Babylone. On pense à l’écologiste américain Aldo Léopold, chantre des joies du simple et d’un amour communicatif de la Terre.

Au début est le mensonge de Félicia. Combien de temps tiendra-t-elle ? Elle se réfugie ici pour se ‘démarier’. Elle a tout quitté pour changer de vie. Tout ? Mais quoi, exactement ? Elle dit être venue dans ce bout du monde pour se réparer. Guérir…mais de quoi ? Elle dont le prénom évoque le bonheur, deviendra-t-elle enfin ce qu’elle est ?

Cette Vallée Oubliée n’est pas que sage. Elle se change souvent en théâtre de violences — de Soleil contre Étoile —, de harcèlements, d’amours turbulentes, de tempéraments irascibles. Et aussi de volontés monolithiques, de virilités prétendument bafouées. Jusqu’à ce que sonne enfin l’heure des repentirs. Adepte du ‘juste milieu’, Djalla-Maria Longa nous montre comment une lutte effrénée pour la liberté individuelle se transmue en un dangereux ferment d’intolérance. Félicia le sait : in medio stat virtus…

Un drame dense à souhait, que l’on pourrait qualifier d’anthropologique… Et qui sonne juste ! Une authentique réussite romanesque.

Pierre-Jean Brassac

Djalla-Maria Longa, La Vallée Oubliée, Editions Roc du Ker, 2019.

ISBN : 978-2-9552-870-9-5, 300 pp., 18 €

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