CATHARTIQUE HÔTEL BOUTIQUE

Un trentenaire prend la tangente pour ne pas avoir à assister au mariage de son ex-compagnon. Une destination touristique insulaire doit former le décor et le cadre de sa réparation morale.

Cathartique Hôtel Boutique

 

Roman d’amour, roman de crise, le texte de Christian Dorsan nous parle des conséquences personnelles de sa séparation progressive d’avec Ex. Sous le même toit d’abord, puis totalement. Dans la première phase du divorce Ex et lui ne dorment plus dans le même lit. Le narrateur s’est laissé reléguer par Ex au canapé d’appoint. Le contexte romanesque est celui, assez pudique, des amours homosexuelles masculines. Entre lui et son Ex (son amant) qui est sur le point de se marier et Remplaçant (le nouveau compagnon de son Ex).

Quand vient la séparation totale, le narrateur se choisit une destination touristique insulaire où sévit « Le bonheur du consumérisme exotique ! », avec « parfois une minuscule plage de galets sur laquelle viennent s’entasser les familles dans l’inconfort ». Et puis, un beau jour, coup de tonnerre : de retour à l’Hôtel Boutique, Le narrateur s’aperçoit qu’un bus décharge sa cargaison de touristes. Parmi eux, vous ne devinerez jamais qui ! Si, justement : vous avez déjà deviné…

Le narrateur ressasse des souvenirs familiaux qui alimentent son « envie de surmonter sa classe sociale », ce faisant il présume l’existence « d’un gène du divorce » qu’il trimballerait dans son phénotype. Au fil des pages son personnage s’affirme et s’affine, de telle sorte qu’il nous devient vite familier — pas forcément plus transparent dans ses mobiles.

Le ton fait la musique

Écrit principalement au présent narratif, ce roman d’autoanalyse navigue entre enfance, jeunesse et âge adulte. Disons que le narrateur est un absolutiste de l’autonomie — pour ne pas abuser du mot liberté. Ses moulins à vent sont l’éducation reçue, le sentiment de moindre valeur imposé à la classe populaire de ses origines, et surtout l’envahissante volonté des autres qui brident son être. Il faut ajouter à cela certaines pulsions intempestives qui, par moments, troublent sa clairvoyance, mobilisent son attention et le réduisent à un être de chair désirante. Dès lors, sa quête mentale libératrice momentanément interrompue, l’autonomie recherchée devient celle du corps.

Les gens malheureux révèlent une part d’ombre, nous dit Dorsan, « une espèce de réplique d’eux qui finit par les bouffer ». N’est-ce pas que le malheureux, pour pouvoir exister, souvent s’invente de toute urgence une autre vie, un autre soi, un double de sa réalité propre ? — double qui représente la vie rêvée, mais jamais vécue parce qu’inaccessible et de toute façon inconsistante. Il peut se faire que ce double devienne peu à peu la personnalité opérationnelle. Cette imposture finit en effet par « le bouffer ». Cette ombre dont parle Dorsan serait la silhouette, le contour de la chimère personnelle du personnage central.

L’arsenal de questionnements que forment les quelque cent quatre-vingts pages du livre, est servi par un texte sobre et précis, sans envolées sentimentales, ni lyrisme amoureux forcené.

Christian Dorsan ouvre chacun des chapitres de son texte bien tempéré par une singularité typographique qui consiste en une assez longue phrase d’action en majuscules, trouvaille qui remplace d’éventuels intertitres. Un exemple ? Le voici : « LA BLONDE DÉCOLORÉE M’OFFRE À L’ENTRÉE LE BON DU SHOOTER ».

Autre originalité que l’on avait relevée dans un précédent roman, paru également chez Vibration Éditions, celle d’employer pour chaque personnage, non pas son nom et son prénom, mais son statut et sa fonction dans le récit. On ne connaîtra pas l’identité d’Aboyeur, de Gothique ou du Garçon du Boulevard autrement qu’à travers un lieu, un aspect physique ou une attitude.

Les idées, elles aussi, ont une vie

Le roman égrène nombre d’idées clés. Et cela dès l’exergue, avec cette sentence empruntée au poète grec Constantin Cavafy, « Mien, tien, cela n’a jamais fait nôtre », que le narrateur de Boutique Hôtel s’applique à lui-même et à son Ex. Il se confie : « Je pars par manque de courage. ». Ailleurs, il « enrage d’avoir préparé le terrain à Remplaçant ». De là son exclamation « S’ils sont heureux, c’est grâce à moi, non ? »

Dorsan plante le décor, dépeint l’ambiance, miroir de l’état d’esprit de son personnage : « La consommation a besoin de bruit comme un enterrement une marche funèbre. » Il brosse un portrait peu engageant de l’industrie touristique. Les excursions l’ennuient. Plus il s’ennuie, plus nous nous intéressons à son récit.

Il est le énième membre du grand club des humains à s’apercevoir que « Nous sommes toujours ce que les autres souhaitent » que nous soyons. Pour se libérer, il faut bien qu’il passe lui aussi par ce constat.

Séparé, le narrateur, se demande si Ex n’était pas son double. La rupture avec ce dernier étant consommée, il s’amourache de l’image qu’il se fait maintenant de Flotte au vent, ce qui annonce de nouvelles turbulences autour d’un amant cerf-volant…

On se demande sur quelle base de subordination, peut-être toxique, le narrateur a vécu avec Ex : « À force d’avoir délégué mon discernement à Ex, je reste dans une ébauche de moi, un contour mal défini. »

Le dépaysement voulu par le narrateur aura-t-il des vertus apaisantes ? La déconvenue qu’il vient d’expérimenter semble n’avoir altéré ni son indulgence, ni l’affection qui ressort de ses considérations sur le monde. Sa conscience des réalités, ne l’empêche pas de souhaiter un autre destin que le sien. Il pourrait devenir aigri ou agressif. Il n’en est rien.

 

La foule déchaînée

Beau personnage que cette Béquilles, vieille femme aux accessoires éponymes et habitante d’un lieu où fleurissent d’inquiétantes machinations. Le séjour du narrateur sera émaillé de multiples rencontres avec elle. Le compagnon de Béquilles se nomme Aboyeur. Leur couple n’inspire guère confiance.

Être sociable et curieux, le narrateur rencontre beaucoup de monde en peu de temps. À l’hôtel, ce sont aussi Brexit, Le Couple Bavard et Le Beau Petit Couple, dont on devine sans peine l’origine et l’attitude. Ce qui est intéressant avec cette façon de baptiser les protagonistes, c’est qu’elle leur attribue bien plus qu’un nom abstrait : elle les élève tous, philosophiquement, au niveau de l’essence. De particulier, chacun devient en quelque sorte le générique de sa catégorie psychosociologique, ce qui est une des réussites du roman.

Boutique Hôtel, est tout à la fois, un ‘tourne-pages’ et une démonstration littéraire personnelle. Ce récit maîtrisé selon une progression narrative, refuse d’emprunter le sentier battu des techniques littéraires, sans toutefois le perdre des yeux ; il s’en écarte juste de la distance qui convient pour ne pas déboussoler le lecteur, tout en lui offrant le timbre expressif d’une voix neuve.

Pierre-Jean Brassac

Christian Dorsan, Boutique Hôtel, Vibration Éditions, 178 pages, 17 €, ISBN 978-2-490091-30-0

 

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