HISTOIRE D’UN LIVRE QU’IL NE FALLAIT PAS ÉCRIRE par Caroline Rocca

Quand le rivage du réalisme magique est en vue.

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HISTOIRE D’UN LIVRE QU’IL NE FALLAIT PAS ÉCRIRE par Caroline Rocca, aux éditions Les Presses du Midi

 

On aime la confusion que sème à dessein l’auteure, Caroline Rocca, en induisant le risque de nous faire croire que nous avons entre les mains l’Histoire d’un livre qu’il ne faut pas lire. On pourrait établir la liste des livres que, dans l’histoire récente de l’humanité, il ne fallait écrire à aucun prix. Ce serait le début d’un affrontement esthétique ou idéologique qui tournerait au pugilat. Ce titre à rebrousse-poil a quelque chose de délicieux. Il nous plonge dans l’énigmatique dès la première de couverture. Quel livre fallait-il ne pas écrire ? Celui-ci ou bien un autre ? Caroline Rocca va-t-elle nous raconter la non-écriture d’un livre ? Avons-nous affaire à une transgression et à l’écriture d’un livre qui ne devait pas voir le jour ? Le débat pourrait durer. Puis la curiosité l’emporte.

Parlons narration et construction dramaturgique, avant d’entrer dans le vif du sujet. Guide conférencière jusque dans l’écriture romanesque, Caroline Rocca invite donc ses lecteurs à la suivre pour un exaltant périple ponctué de lieux inspirés. Après Paris, ce sera l’Égypte, Naples et la Provence. Et question patrimoine, italien ou pas, notre guide écrivaine en connaît un rayon. On se réjouit dès les premières pages : à nous les voyages dans le temps et les expériences du Beau ! Chemin faisant, le lecteur prend conscience que le réel ne suffit pas à l’ambition de la narratrice. Graduellement, son récit se mue en une kaléidoscopie dans laquelle le fantastique et le merveilleux le disputent au mystique et à l’ésotérique. Cette nouvelle fortune glanée de page en page n’altère en rien la solidité ni la structure romanesque. Déjà captivé par la lecture de cette narration effervescente, on se sent très motivé pour en défendre ardemment l’existence et s’inscrire en faux contre son titre. Car, une chose apparaît certaine : il fallait absolument écrire ce livre…

Les énigmes cohabitent et s’entremêlent habilement dans ce texte pour lequel toute catégorisation entre thriller, roman, livre d’histoire ou mythographie lui siérait comme un costume beaucoup trop étroit. Guidé par cette auteure, le lecteur progresse dans la narration comme il traverserait un torrent, découvrant à chaque pas, au fil de l’eau, la pierre bien stable où il posera le pied. Ce peut-être un détail, une tonalité qui se répète : la rousseur, par exemple. Fort heureusement pour lui, car dans la vraie vie du récit, il en va tout autrement : les existences humaines basculent, les personnages n’ont pas la chance de trouver un appui stable dans le fleuve qui les emporte. Ce qu’ils entreprennent chacun pour soi n’est pas une quête du bonheur, mais la recherche plus ambitieuse d’un chemin vers l’éveil. Caroline Rocca raconte une histoire, ce qui est exactement la tâche d’une romancière. Pour elle, toutefois, les (més)aventures humaines ne sont pas séparables du monde des idées. D’où sa mise en scène d’une confrontation de l’art, de la mystique, du spirituel, du légendaire, du dogmatique, du rationnel et du scientisme, pour ne citer que les domaines les plus apparents. Le surréel et le surnaturel sont voisins. Ici et là, des portes s’ouvrent sur un parcours initiatique, parfois sur le tard de la vie. L’initiation — non pas comme début, mais comme apothéose — prend le caractère d’une révélation, d’une apocalypse individuelle, faute de quoi, il ne resterait que le refuge dans le lot commun, la destination collective indifférenciée, sans saveur. Les rencontres fortuites et les enchevêtrements amoureux sont légion dans ce roman, dont la cascade de rebondissements trouve son heureuse origine dans les turbulences imaginatives de l’auteure. Spécialiste de l’art paléochrétien, elle retrace avec science et talent l’histoire des premiers disciples du Christ sur le sol de ce qui deviendra la France. L’histoire du débarquement à Marseille de Marie-Madeleine de Marthe, de Lazare et de quelques autres donne lieu, on le sait, à d’innombrables spéculations. Dans son livre intitulé La Vierge Noire, l’historienne Annine van der Meer décrit par le menu les phases d’installation de ces chrétiens d’Orient, entre les Saintes[1]Maries-de-la-Mer et la Sainte-Baume. Les personnages sont-ils eux-mêmes ? Sont-ils des avatars les uns des autres ? Là aussi le magique nous ébaubit. Quand l’une se nomme Marie-Madeleine, une autre s’appelle Marie Bethani et un garçon Alastair Bethan, tandis qu’encore une autre répond au nom de Magdalena. Caroline Rocca s’y entend pour enfoncer le clou de la croix en de multiples variations, non seulement plausibles, mais scénaristiquement fonctionnelles. Elle soigne leur profil et montre chacun d’entre eux dans toute son épaisseur. À commencer par ce Jérôme de Fontgalland, éditeur et « superbe célibataire de 56 ans », au « sourire déconcertant ».

Enfin, ce livre est aussi un diptyque moral, une fable des deux vies, le tableau des versants opposés, une allégorie du plein et du vide. Tissée d’incidents, d’accidents, d’événements et de retournements, le récit se voit bousculé dans sa temporalité sans que la lisibilité de l’ensemble n’en souffre jamais. C’est que l’auteur use des bons outils littéraires. Certainement érudite, Caroline Rocca distille son savoir avec autant de mesure que de clarté. Le roman, comme peut-être l’auteure, hésite entre deux mondes. Que choisir de celui gros de matière et de mondanités ou de celui du vide et de l’esprit ? Une phrase à l’accent gidien nous met sur la piste : Trouver le sable où poser tes pieds blessés. Elle nous remet en mémoire la voix des Nourritures terrestres : Poser à neuf un pied sur le sable. Un ouvrage qui, nonobstant la richesse et le poids de ses bagages, s’achemine résolument vers son dénouement, qui n’est autre que le but philosophique, esthétique et surtout littéraire que lui a fixé l’auteure.

Pierre-Jean Brassac

Histoire d’un livre qu’il ne fallait pas écrire, Caroline Rocca, Les Presses du Midi, 220 pages, 16 €.

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