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Billet de blog 22 oct. 2021

UN COLOSSE par Pascal Dessaint

Le roman biographique d'une douloureuse altérité

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Un colosse

par Pascal Dessaint

Avec ce nouvel ouvrage paru sous sa signature aux éditions Rivages, Pascal Dessaint nous entraîne dans une enquête qui, cette fois, n’a rien de policière. L’enquêteur, c’est lui.

Il s’agit pour le lecteur, de remonter le temps avec lui, de le suivre d’abord du côté de Verfeil et Montastruc, sur les pas d’un certain Jean-Pierre Mazas, à la destinée peu commune. Car sous ce titre à prendre au sens littéral, c’est bien avec un colosse, un titan occitan, que nous avons rendez-vous.

Parvenu à remonter le courant de l’histoire à force de recherches et d’imagination, l’auteur évoque la paysannerie du Midi au temps où naît dans la France de Louis-Philippe, celui que l’on surnommera souvent le Géant de Montastruc, village où il épousera Marie-Adèle. Tout a commencé pour ce récit par la découverte par l’auteur, au musée du Vieux-Toulouse, d’un moulage du pied énorme de Jean-Pierre Mazas qui chaussait du 54… Un sabot et le moulage d'une main ont également impressionné durablement l'auteur.

Ce périple en Haute-Garonne conduit l’auteur à établir un lien mémoriel avec ses propres aïeux, à l’autre bout de la France. Ceux-ci, à la même époque, avaient dû abandonner leur terre d’origine dans le Nord.

Né en 1847 à Verfeil, c’est peu dire que Jean-Pierre Mazas grandit bien. Il grandit très vite et beaucoup. À vingt et un ans, en 1868, il n’a pas tout à fait terminé sa croissance, mais il mesure déjà 2,12 mètres. Le passage du géant devant le conseil de révision offre à l’auteur l’opportunité de composer un savoureux morceau de bravoure. Fils unique d’une veuve, il est dispensé du service militaire. Il atteindra finalement 2,20 m.

Sa force physique est proportionnelle à sa très grande taille. Il est capable de porter un sac de farine de 100 kg sous chaque bras. Ou alors il porte une barrique de 200 litres de vin à bras-le-corps.

            La curiosité des contemporains du géant est trop vive pour que l’on ne soit pas tenté d’exhiber son corps immense et de mesurer sa force humaine dans de hasardeux combats qu’il remporte presque tout le temps. Des affiches annonçant le combat l’affirment : il n’y a qu’un Dieu, qu’un soleil et qu’un Jean-Pierre. La lutte rapporte de l’argent. Mais jusques à quand ?

Ne parlant que patois, cet homme tient du « bon sauvage », bien que sa puissance physique soit redoutable. Mais cette force déclinera un jour. Une métamorphose se produira. Tout cela, Pascal Dessaint le raconte avec la verve, la précision et la justesse de ton qu’on lui connaît. Le parti romanesque qu’il choisit ici consiste à prendre le lecteur à témoin des progrès de son investigation, donc à entreprendre quelques allers-retours temporels. Une option du meilleur effet littéraire. Ce côté « écriture en cours » confère au récit sincérité et vivacité. Narrateur fortement impliqué sur le terrain, il rapporte les expériences qui sont les siennes au cours de l’enquête.

On verra comment un phénomène étrange frappe le géant. Il perd des centimètres en même temps qu’il devient le sujet médical d’une sommité parisienne, Édouard Brissaud, ancien élève de Charcot et coauteur d’une étude intitulée « Gigantisme et acromégalie », parue en 1895 dans le Journal de médecine et de chirurgie pratiques.

Le sujet de Un colosse, est celui de l’altérité, de la dissemblance. Chez le géant de Montastruc, l’altérité est objectivable parce que physiologique. Cela simplifie les relations avec autrui, tandis que l’altérité psychologique échappe davantage à l’explication donc à sa justification.

Une affinité, presque un lien, s’établit peu à peu entre Pascal Dessaint et Jean-Pierre Mazas, par-delà le fossé d’un siècle et demi.

On se dit que Mazas n’est pas une bête de foire. Ceux qui, assoiffés du pire, le regardent combattre, sont peut-être plus près que lui de l’animalité.

Dessaint convoque à point nommé Anatole France qui observe que « Quand on a trop souffert, on ne pense plus. La stupidité, c’est le coup de grâce de la misère. » Le destin de Jean-Pierre Mazas était de cogner dur, pas de penser.

Humble humanisme, heureusement sans effusions, que celui de Pascal Dessaint, l’ami des oiseaux au style alerte…

Pierre-Jean Brassac

Pascal Dessaint, Un colosse, Rivages, 2021, 127 pages, 16 €

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