DEBORAH WORSE, par Yves Carchon

Une composition romanesque, captivante et cinégénique en diable, où tout réussit...

Certes, ce nouvel ouvrage d’Yves Carchon, dans la collection Du Noir au Sud, ne se présente pas comme un traité de philosophie. C’est un authentique roman policier, et même un modèle du genre en ce qui concerne sa forme littéraire et la vigueur de ses personnages. Et pourtant… Nombre de notions y apparaissent qui suscitent des réflexions que l’on pourrait qualifier de métaphysiques. Une sorte de Philosophie sans peine, donc. Quoique certainement pas sans peine ni douleurs pour les protagonistes de ce brillant roman.

Parenté, filiation, culpabilité, responsabilité, vengeance, sont autant de concepts qu’illustre cette vibrante tragédie.

Réflexion aussi sur l’amour maternel et ses contradictions — amour parfois chancelant, toujours prêt à ressurgir quand s’annonce un drame, une atteinte à l’enfant. Le curseur se déplace entre amour et indifférence, passant d’une vision selon laquelle les liens de parenté reposent sur de simples conventions que l’on peut rejeter, jusqu’à une quasi possessivité anciennement refoulée.

Certaines idées sous-jacentes du texte se placeraient aisément dans le courant contemporain de la confusion des sexes, voire de la négation du sexe inné. Thème d’actualité s’il en est, à l’heure de la percée des études sur le genre.

 

Diva ou pas Deborah ?

 Ce roman noir maintient le plus clair du temps le lecteur dans un captivant huis-clos, avec quelques changements de lieu de temps à autre. Et c’est ici, justement, qu’il faut saluer le remarquable savoir-faire littéraire de l’auteur qui resserre sa narration autour de deux personnages dans un même lieu, une obscure villa quelque part dans la montagne Noire, « à deux kilomètres de Saissac ».

L’action s’en trouve ainsi focalisée à l’extrême sur une menace qui ne cesse de s’aggraver, de s’appesantir par paliers successifs de violence et de cruauté psychologique. Tenir ainsi le récit sans qu’aucune entropie ne vienne l’affaiblir est la marque d’une technique romanesque plus que maîtrisée. Il y a  de la virtuosité dans cette façon de composer une histoire, tant sont nombreux les rebondissements. L’auteur tient bon. Ils ne font jamais dévier le fil dramaturgique d’un iota.

Il y a d’abord du pathétique dans le carriérisme égocentré d’une actrice qui enchaîne les navets. Son histoire de vie tient le lecteur en haleine. D’autant plus que le voile se lève peu à peu sur les projets pervers de Paul, le personnage masculin principal.

Et puis on se réjouit d’apercevoir l’avancement de l’enquête au détour de la deux-centième page. On se hâterait presque, pour arriver sans délai à destination de cet exaltant voyage à travers les esprits et les situations. Comment deviner qu’il abuserait de notre conscience du temps ?

Un tout premier événement tragique se produit sous la forme d’un zoocide. Craignons pour Deborah Worse ! L’intense éclairage narratif sur sa personne annonce le grabuge. Pour ne rien dire de l’agitation de ce Paul, au sujet de qui le lecteur ne cesse de s’interroger. Cinéphile ou pas, il a vu tous les films. Ceux où Deborah Worse entre en scène et les autres… Sans compter ceux qu’il se projette lui-même en spectateur probablement malintentionné. Connaître à fond la filmographie de Déborah Worse ne lui suffit pas, il exige d’en savoir toujours davantage.

 

Des mous, des forts, des fous, des morts…

 Paul s’intéresse donc de beaucoup trop près à Deborah, la célèbre actrice de cinéma. Il sait tout d’elle et même davantage… Il s’assigne une étrange mission la concernant et finit par l’enlever et la séquestrer durablement. Cela explique que ce roman noir séquestre aussi son lecteur. Que va-t-il advenir de cette vieillissante Déborah Worse, ligotée plus souvent qu’à son tour ?

Par moments, le profilage — cette descente aux enfers de la psyché de l’autre —, Deborah semble le pratiquer elle-même tout autant que son tortionnaire. Elle comprend peu à peu que celui-ci pourrait vouloir « dénicher une révélation » sur sa vie de femme et d’actrice. L’impensable dévoilement viendra…

Hanté par plusieurs autres personnages de plus mauvais genre encore, le roman s’anime dans la noirceur des sentiments et des actions qui fondent sa vraisemblance de monde à part entière.

Les nombreux lecteurs assidus que compte notre auteur, à n’en pas douter, jubileront du retour en activité du dénommé Paolo Fragoni. Ils l’ont rencontré au fil d’autres enquêtes parues chez Cairn sous la signature d’Yves Carchon : successivement Riquet m’a tuer, Les vieux démons et Le Dali noir.

 

deborah-worse

 Tout est bien qui finit mal

Paul, homme énigmatique, quérulent un peu, froid et raisonneur beaucoup, épie les moindres mouvements de Déborah Worse ; on apprendra tardivement sa véritable identité.

Worse est pire que qui, pire que quoi ? se demande-t-on au vu de son patronyme anglais. On nous dit qu’elle « possédait l’aplomb charnel de ces femelles de claque qui portent sur leur visage comme l’effigie glorieuse de leur destin, l’attrait de sombres turpitudes ». Voilà qui est enlevé et jette un éclairage rouge-rosé sur le passé de ce personnage féminin principal qui de surcroît avait « l’âme en rut ».

De chapitre en chapitre, page à page, le roman se complaît à étaler toute la toxicité de ses personnages. Sauf votre respect, Monsieur Maïmonide, cette histoire pourrait aussi s’intituler Le Guide des Égarés. Sûr qu’au bureau des objets perdus du roman policier, l’on trouvera au moins autant de boussoles que de personnages interlopes dans Deborah Worse.

Comme toujours chez Yves Carchon, le vocabulaire est précis, juste et riche. Il aime jeter sur son texte une poignée de mots rares ou obsolètes, comme des dragées  à un baptême : «Il entendit le vent souffler et graboter le pêne du vasistas ». Brrr !

 Dans cet habile composition romanesque, cinégénique en diable, tout réussit et vous conduit magistralement à la splendide scène finale dans un suspense à couper le souffle qui s’étire presque jusqu’à l’insoutenable du plaisir de lecture.

Pierre-Jean Brassac

 

Yves Carchon, Deborah Worse, Du Noir au Sud, Éditions Cairn, 283 pp., 11 €

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