CELUI DE NOUS DEUX QUI PART LE PREMIER

Le courage du désir, rester ou partir, un roman de Christian Dorsan

 Celui de nous deux qui part le premier.

Le triangle amoureux que nous décrit Christian en éminent géomètre des sentiments humains, n’est pas un triangle mais un carré bisexuel. Le ‘Je’ du roman occupe, avec bien des tourments, l’un des angles de ce quadrilatère qu’il forme avec Elle, Belle Histoire, et Inavouable. Ainsi se nomment les trois personnages pour qui l’antihéros du roman est prêt à découper de copieuses tranches du temps que lui laissent sa formation puis l’Étuve – entendons le cercle familial suffocant, indissociable de l’outil de travail du père, qui n’est rien d’autre que son étude notariale. L’Enfant viendra plus tard. À travers Elle…

Ici, le charme discret de la bourgeoisie n’est ni charmant ni discret. On y étouffe avec raffinement sous un matelas de principes. Dorsan nous livre une passionnante version de ce spectacle toujours recommencé ! Les gestes feutrés de la bonne société en deviennent assourdissants. Le confort et la facilité se substituent tellement bien aux interrogations de la vraie vie ! Avant de devenir peut-être celui qui pourrait partir le premier, ce fils de notaire est tenté de calquer son existence sur celle des clubs et des microsociétés qui, dans cette ville qu’arrose le Fleuve, ont comme ailleurs pour fonction d’inclure et d’exclure en même temps.

Il se lasse de ce modèle qui a trop fait ses preuves en matière de ronronnement et de suppression du risque. De climax en quasi apathie, son parcours sentimental lui fait expérimenter toutes les nuances du vivre, du triomphe à l’extinction, tous les tons de l’arc-en-ciel et de la grisaille. La turgescence précède le retrait.

Christian Dorsan a composé ici un roman de maturité. Il y distille des interrogations essentielles sur l’amour et les phases annoncées de la déliquescence d’éros et d’agapè. Ses captivantes analyses des atermoiements existentiels d’un fils de bourgeois vaguement pistonné sont servies par une forme qui, si elle était uniquement sonore, serait une musique actuelle aussi irrésistible qu’itérative. Il rajoute encore à l’émotion avec cette trouvaille qui consiste à conclure presque tous ses chapitres par une variation circonstancielle sur l’idée du titre Celui de nous deux qui part le premier. Pas étonnant que nous entre dans la peau ce puissant roman qui rappelle le talent obsédant d’un Thomas Bernhard!

Pierre-Jean Brassac

Dorsan, Christian. Celui de nous deux qui part le premier, roman, 100 pp., Vibrations Editions, Strasbourg, 2019, 16 €, ISBN : 978-2-490091-12-6

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