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Billet de blog 12 juin 2018

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Et après la victoire au CH du Rouvray, ici et ailleurs ?

Nos amis grévistes de la faim et leurs soutiens ont remporté une franche victoire (au combien méritante !) ce vendredi 8 juin face à des autorités jusqu'alors méprisantes. Mais leur combat social, exemplaire par son efficacité et son retentissement, soulève des questions plus universelles. Or, il semble que le rapport de forces au CH du Rouvray soit en train de changer...

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Entrée principale du CH du Rouvray le 8 juin à l'issue des négociations des grévistes avec l'ARS

Ce vendredi 8 juin restera dans les mémoires comme un véritable triomphe pour nos amis grévistes du CH du Rouvray et leurs soutiens, au 18e jour de grève de la faim. A l'issue de négociations entamées la veille en début d'après-midi avec la directrice de l'ARS, Madame Christine Gardel, ils ont obtenu la création de 30 postes para-médicaux pérennes (assortie de la garantie que cette création de postes ne se fera pas au détriment des moyens alloués à d'autres hôpitaux de la région, conformément à leur demande), ainsi que la création de deux unités d'hospitalisation spécifiques, l'une pour les adolescents, l'autre pour les détenus.

Cette victoire est d'autant plus méritante qu'elle n'a été obtenue que par la détermination et le courage héroïques des grévistes qui, pour se faire entendre, n'ont eu d'autre choix que de multiplier les actions "coups de poing": occupation des locaux de l'ARS, interruption d'une visite présidentielle au CHU de Rouen, grève de la faim prolongée pendant 18 jours pour certains (avec 4 grévistes de la faim évacués en urgence vers l'hôpital !), marche de solidarité dans Rouen (ayant réuni selon certaines sources autour de 1500 participants), blocage des axes stratégiques de l'agglomération rouennaise...

C'est donc bien la base des seuls para-médicaux grévistes du CH du Rouvray qui a remporté cette victoire, en se passant de l'appui des dirigeants de l'hôpital (c'est peu de le dire !), pourtant bien au fait des graves dysfonctionnements dénoncés par les grévistes. Mais, fait plus étonnant, en se passant également de l'appui de la communauté des médecins qui, pourtant au contact quotidien avec les patients, ne peuvent que constater l'évidence de ces dysfonctionnements de l'hôpital. Dans son article de Libération paru le 11 juin, Eric Favereau s'en est d'ailleurs ému à juste titre : "La qualité des soins et de la prise en charge est pourtant de la responsabilité directe des psychiatres. Si la qualité des soins était à ce point ébréchée, comment diable la collectivité médicale pouvait-elle s'en accommoder ? Comme si ces derniers avaient déjà baissé les bras, n'y croyant même plus. Et c'est de ce point de vue une leçon inquiétante".

Pourtant, une lettre de soutien adressée à l'ARS, signée par 47 médecins de l'établissement (dont moi), a été obtenue à l'initiative courageuse de deux confrères sincèrement solidaires du mouvement. Mais sa portée en sera restée symbolique, d’autant que celle-ci précise les réserves de certains médecins signataires quant aux "modalités d'action choisies par nos collègues para-médicaux". Le Président de la Commission Médicale d'Etablissement (PCME), sensé représenter la communauté médicale, a lui-même fustigé cette initiative de nos collègues et s'est fait le porte-voix des médecins contestataires de la "forme" choisie du mouvement, comme le rappelle Elsa Sabado dans l'article de Médiapart paru le samedi 9 juin qui le cite. Pourtant, qui peut oser imaginer après-coup qu'un tel résultat aurait été obtenu sans cette radicalisation du mouvement ? Or, n'est-il pas dans l'intérêt des médecins que ces moyens obtenus "à l'arrachée" par les para-médicaux profitent aux patients dont ils ont la charge au quotidien ?

La réalité est que la communauté médicale du CH du Rouvray souffre depuis des années d'une fracture. Fracture entre ceux qui portent allégeance au PCME et les autres, souvent "muselés par leur silence et une certaine passivité", comme le rappelle à juste titre un psychiatre de l'établissement encore en poste. Voici comment s'exprime une proche collègue du PCME à l'égard de nos deux confrères dans un courriel datant du 4 juin , concernant leur initiative : "Et personnellement, je suis fatiguée de vous voir vous conduire comme des héros nationaux sauveurs de la psychiatrie Publique, Nous y travaillons tous, et nous vous connaissons, Tous. Il me semble nécessaire d'avoir une réponse collégiale au sein de la CME, une réponse digne de résolution de crise et jusqu'alors vous n'avez pas été capable d'arrêter cette grève de la faim. Vous remerciant de votre compréhension et votre empathie si vous en êtes capables." Et quelle "réponse collégiale" a apporté la CME ?... Il aura donc fallu la contourner pour faire timidement apparaître le soutien pourtant sincère d'une partie de la communauté médicale ! Mais cela révèle surtout l'absence pure et simple de collégialité médicale au CH du Rouvray. N'oublions pas de mentionner ici la fuite impressionnante par sa quantité de médecins de l'établissement. Rien que ces deux dernières années, pas moins de huit jeunes psychiatres en poste (dont je fais parti) ont dû quitter l'établissement la mort dans l'âme. Une collègue plus expérimentée vient carrément de poser sa démission. Sans parler de ces confrères approchant de la retraite qui ont pourtant longtemps constitué des piliers de l'établissement et se sont vus "poussés vers la sortie" ces dernières années de manière vexatoire, pour ne pas dire indigne. Et ils emportent avec eux une légitime amertume.

Après cette crise et l'issue qu'on en connaît, quel crédit pourra encore être accordé aux médecins, dont seuls les partisans de sa destruction se revendiquent encore de cette fameuse collégialité ? Et quelle légitimité pourra garder la direction, dont l'attitude démissionnaire est désormais connue de tous, pour continuer de gouverner cet établissement ? Par conséquent, un constat s'impose : le rapport de force vient de basculer au CH du Rouvray au profit des grévistes para-médicaux qui seuls, désormais, portent la légitimité que leur accorde bien volontiers l'opinion publique, qui les a soutenu bien au-delà des frontières de l'établissement et de la profession.

Les regards sont désormais portés sur vous, amis grévistes de la faim, à qui je souhaite un prompt rétablissement. Votre bravoure a porté ses fruits. Car non seulement, vous avez pu obtenir gain de cause de vos revendications à la seule force de votre courage (et ce de manière tout à fait inédite comme le rappelle Eric Favereau dans son article de Libération), mais vous avez porté haut et fort des messages universels qui redonnent fierté et espoir. Vous avez ainsi démontré, face à l'intolérable, que la résignation n'est plus acceptable et que les gens de métier qui "mouillent leur chemise" au quotidien sont encore en capacité de résister face au mépris de nos autorités publiques, dont la seule préoccupation continue d'être la réduction des coûts. Et votre courage en contamine d'autres, qui partagent votre combat. Les mobilisations des hospitaliers se poursuivent maintenant au Havre, à Tours, à Montpellier et ailleurs. Mais vous avez montré plus largement, en vous réappropriant dignement votre outil de travail, qu'une forme de résistance aux politiques d'austérité aveugles du pouvoir en place est désormais possible. Et ne fait que commencer...

Docteur Fethi Brétel, Psychiatre, Praticien hospitalier

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