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Billet de blog 16 juin 2018

Après le CH du Rouvray à Rouen, la révolte éclate au CH Pierre Janet au Havre

La colère des personnels hospitaliers en psychiatrie devient virale et vient d'éclater au Havre dans la foulée de la victoire obtenue au CH du Rouvray par les grévistes de la faim. Une grève reconductible vient de démarrer au CH Pierre Janet et des actions "coup de poing" ont commencé en dehors de l'hôpital, à grand renfort de soutiens militants provenant des hospitaliers solidaires et au-delà.

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Mobilisations des hospitaliers devant l'entrée principale du CH Pierre Janet

Comme on pouvait s'y attendre, dans la foulée de l'accord obtenu avec l'ARS par les grévistes de la faim du Centre Hospitalier du Rouvray le vendredi 8 juin dernier, l'intersyndicale du personnel du Centre Hospitalier Pierre Janet au Havre y a déposé un pré-avis de grève reconductible à compter du 15 juin et des actions "coup de poing" ont déjà été organisées, comme le blocage du pont de Normandie ou celui du centre ville du Havre. D'autres suivront à n'en pas douter, car les soignants du CH Pierre Janet, à leur tour, sont bien déterminés à en découdre avec les conditions d'accueil indignes des patients dans leur établissement et avec la souffrance qu'ils vivent dans l'exercice quotidien de leur travail, en constatant eux aussi qu'ils n'ont plus guère le temps suffisant pour parler avec leurs patients. Là aussi, leur rôle s'est malgré eux réduit à l'enfermement, l'administration de médicaments et le service des repas et ce, à une cadence infernale vue l'augmentation croissante des admissions dans l'établissement. L'unité d'accueil et de crise (UAC), par où transitent les admissions au CH Pierre Janet, se trouve particulièrement en difficulté avec 5 lits pour accueillir quotidiennement plus du double de patients !

Au Havre, comme à Rouen et ailleurs, les mêmes causes produisent les mêmes effets : le manque de personnel soignant en hospitalisation, le manque de lits pour faire face au débit d'admissions en urgences, la mise à mal des structures de soins ambulatoires et le manque de personnel pour y assurer des suivis de qualité et prévenir ainsi les hospitalisations, tout ceci entraîne une suroccupation chronique de l'hôpital qui favorise la maltraitance des patients et la souffrance des soignants.

Mais, dans la ville d'Edouard Philippe, la situation de la psychiatrie publique est encore plus critique. En effet, la pénurie de médecins psychiatres y est particulièrement grave et le CH Pierre Janet peine depuis des années à en recruter de nouveaux. L'établissement connaît un sous-effectif impressionnant dans la profession, amenant ceux qui y travaillent encore à se décourager et souvent quitter le navire à leur tour. Certains confrères locaux m'ont confié leur épuisement, pour ne pas dire leur dépression. Quant aux locaux de l'établissement hospitalier, où se concentre désormais également le plus gros de l'activité de consultation et d'hospitalisation de jour, ils sont devenus vétustes et largement sous-dimensionnés, car construits au début des années 70, à une époque où l'activité était sans commune mesure avec l'essor de celle qu'on y connaît aujourd'hui.

Étant praticien hospitalier en disponibilité du CH du Rouvray, je ne suis bien sûr pas le médecin le mieux placé pour décrire la réalité de terrain du CH Pierre Janet. En revanche, mon histoire havraise remonte à la fin de l'année 2014 où, par un ordre de mission de l'ARS Haute-Normandie, j'avais été amené, entre autre, à participer à une étude sur les hospitalisations au long cours dans l'établissement. Et j'ai appris peu de temps après que cette étude avait été la réponse apportée par l'ARS à une demande de renforcement de l'établissement en psychiatres. Pas étonnant donc, que l'accueil en interne n'y ait pas été des plus enthousiastes...

Quoiqu'il en soit, les résultats de cette étude, rendus à automne 2015, faisaient notamment apparaître qu'environ 40% des hospitalisations du CH Pierre Janet se prolongeaient indûment, les patients concernés étant alors en attente d'admission au sein d'établissements médico-sociaux (c'est-à-dire de lieux de vie pour personnes sévèrement handicapées), eux-même déjà saturés. Pourtant, lorsqu'on observait le parcours de ces personnes avant leur hospitalisation prolongée, on pouvait se rendre compte du fait que le soutien dont ils bénéficiaient à l'extérieur de l'hôpital était bien insuffisant. Ainsi, faute de soutien et de suivi à l'extérieur de l'hôpital, les patients finissent par y arriver en urgence, dans des états de détresse majeurs. Puis, pour les même raisons, leur retour à domicile est compromis et les hospitalisations se prolongent.

Un peu partout en France, on assiste à une régression continue de la politique de sectorisation en psychiatrie mise en place courant des années 70. Celle-ci s'est fondée sur le redéploiement d'une partie des moyens des hôpitaux psychiatriques vers la création de structures de soins extra-hospitalières au plus proche de la population soignée, à partir de la fermeture de lits d'hospitalisation : centre médico-psychologiques (centres publics de consultations psychiatriques), centres d'activité thérapeutiques à temps partiel et hôpitaux de jour. Mais, à partir dès années 2000, le chemin inverse a été parcouru en fermant une à une ces structures de soins de proximité, sans pour autant re-doter en conséquence l'hospitalisation, ce qui explique la situation de surcharge des hôpitaux psychiatriques que l'on connaît.

Mais, mon parcours au Havre ne s'arrête pas là, car j'ai été mandaté au CH Pierre Janet depuis mars 2017 pour y développer une structure de soins ambulatoire dite de "réhabilitation psychosociale" pour laquelle le Groupement Hospitalier du Havre (au sein duquel s'inscrit le CH Pierre Janet) perçoit une dotation spécifique d'environ 400 000 euros annuels depuis fin 2015. A l'heure où j'écris ces lignes, cette unité n'a pu encore voir le jour, faute de moyens disponibles sur le terrain. Et si j'y interviens moi-même, n'étant pourtant pas havrais, c'est qu'il n'a pas été possible de trouver en interne un médecin porteur de ce projet, commandé par l'ARS.

Pour avoir rencontré un certain nombre de patients sur le territoire, j'ai pu me rendre compte de l'extrême pauvreté de l'offre de soins ambulatoire. Actuellement, il est pratiquement devenu impossible d'accéder à un suivi psychiatrique pour quiconque ne serait pas d'abord passé par l'hospitalisation ! Les quelques praticiens de ville, eux, voient leur consultation complètement saturée et pour la plupart, n'acceptent plus de nouveaux suivis. Les patients n'ont plus le choix de leur psychiatre (et doivent déjà s'estimer heureux d'être suivis par l'un d'eux quand c'est le cas). De fait, quand un problème survient avec l'un d'entre eux (car les patients ressentent de plus en plus que leur parole n'est plus prise en considération, et comment le pourrait-elle quand les durées de consultation n'excèdent plus 15 minutes ?), ils arrêtent tout bonnement d'être suivis, plutôt que de s'adresser à un autre, augmentant ainsi leur désespoir et par conséquent leur risque de rechute, laquelle finira par les conduire aux urgences du CH Pierre Janet (dont on a vu qu'elles étaient largement sous-dotées par rapport à la demande)... La boucle est bouclée.

Il faut aussi préciser que le territoire havrais, contrairement à celui de Rouen, a été doté d'une clinique privée spécialisée en psychiatrie sur autorisation de l'ARS il y a quelques années. L'établissement dispose de lits d'hospitalisation, d'un hôpital de jour et d'une consultation. Or, on aurait pu imaginer que cette offre privée vienne compléter utilement celle, bien insuffisante, du secteur public, au bénéfice de la population. Mais en réalité il n'en est rien. Les deux institutions travaillent chacune de leur côté, sans n'avoir développé aucun lien fonctionnel ! J'ai moi-même demandé maintes fois à un confrère de cette clinique de venir les rencontrer, mais mes demandes sont restées sans suite. Voilà un bel exemple de maillage territorial raté entre public et privé, au plus grand dam de la population.

Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi les soignants n'en peuvent plus. Car c'est bien eux qui sont confrontés en première ligne à la souffrance et à la colère légitime des patients. Or, le mouvement havrais bénéficie d'emblée de la dynamique initiée au Rouvray et les soutiens arrivent en masse. A commencer par leurs collègues hospitaliers. Le collectif activiste des Blouses Noires émanant du CH du Rouvray est à leurs côtés depuis le début. Une page Facebook du soutien de la lutte a été crée et compte déjà plus de 1500 membres à ce jour ! Que les pouvoirs publics ne s'y trompent pas, la colère des hospitaliers (en psychiatrie et ailleurs) converge et on se trouve face à un mouvement viral d'une ampleur inédite. C'est vrai sur le territoire normand, comme ailleurs. Les soignants n'acceptent plus la résignation et somment désormais rien de moins que l'Etat de redoter les hôpitaux psychiatriques urgemment  Les regards se tournent désormais vers Madame Christine Gardel, directrice de l'ARS Normandie, qui sort à peine de négociations obtenues "à l'arrachée" par les grévistes de la faim du CH du Rouvray et dont on connaît l'issue victorieuse pour les soignants...

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