Grève de la faim du personnel du CH du Rouvray à Rouen, les autorités restent sourdes

Une grève reconductible, décidée par l’intersyndicale du CH du Rouvray, sévit depuis le 22 mars afin de dénoncer la dégradation des conditions d’accueil et de prise en charge des patients dans l’établissement psychiatrique. Devant l’indifférence de leur direction ainsi que de l’ARS, le mouvement se durcit le 22 mai par une grève de la faim illimitée, plantée à l’entrée de l’administration.

Les 6 grévistes de la faim entourés d'un comité de soutien au sixième jour de grève Les 6 grévistes de la faim entourés d'un comité de soutien au sixième jour de grève
Dimanche 27 mai se tenait le rassemblement de soutien au mouvement des grévistes de la faim du Centre Hospitalier (CH) du Rouvray près de Rouen (troisième établissement psychiatrique public de France en volume de patients). En effet, suite à la décision de l'intersyndicale du CH du Rouvray de durcir le mouvement de grève reconductible initié le 22 mars, quatre agents du personnel soignant ont débuté une grève de la faim illimitée le 22 mai, en siégeant jour et nuit à l'entrée du bâtiment administratif, bientôt rejoints par deux de leurs collègues.

Tous sont des agents expérimentés et engagés dans leur pratique professionnelle, mais surtout, tous ont en commun de côtoyer quotidiennement les patients dans leur travail, à l'inverse des administrations qui les gouvernent. Leur constat principal est celui d'un accueil de plus en plus indigne des patients à l'hôpital, associé à une déshumanisation forcée de leur pratique, qui les plongent inévitablement dans l'épuisement et la souffrance éthique. Car, c'est bien pour une cause éthique que ces agents sont désormais déterminés à mettre en péril leur propre personne. Pour quoi d'autre ?

En effet, leurs conditions de travail n'ont cessé de se durcir ces dernières années. Toujours confrontés à plus de tensions, ils ont fait ce qu'ils ont pu pour maintenir coûte que coûte ce qu'il y a de plus essentiel dans leur métier, à savoir le lien humain avec les patients. Mais les réductions continues d'effectifs soignants, l'éclatement des postes de travail dans différentes unités de soins, une gouvernance de plus en plus managériale et déshumanisée, ont eu raison de leur espoir de pouvoir continuer d'assurer loyalement leur mission auprès du public.

Leurs revendications, répétées pourtant depuis de nombreux mois, n'ont été entendues ni par leur direction, ni par leur autorité de tutelle, à savoir l'Agence Régionale de Santé (ARS) de Normandie. Depuis le début de la grève le mardi 22 mai, la direction du CH du Rouvray n'a pas encore jugé bon d'entamer de discussion avec les grévistes. Dans l'espoir d'imposer le dialogue à leur direction, une délégation s'est rendue en nombre ce vendredi 25 mai devant le bureau du directeur. Or, non seulement il ne leur a pas été possible de le rencontrer, mais ils se sont même vus menacés d'une intervention des forces de l'ordre, menace que la Préfecture de Rouen aurait refusé de mettre à exécution ! Cela en dit long sur le mépris opposé à leur cause par une direction désormais insensible à leur réalité de terrain, qui semble ne prendre en considération que l'objectif d'équilibre budgétaire de l'établissement au détriment de l'humain. L'ARS de Normandie (qui fixe les objectifs budgétaires des établissements publics de santé dans sa région), interpelée par le collectif, aurait fait savoir de son côté que les effectifs affectés au CH du Rouvray étaient "suffisants". Comme si la parole des gens de métier ne rentrait plus en ligne de compte, face à des objectifs gestionnaires désormais déconnectés du réel des soignants et des patients. Une lettre adressée à Madame la Ministre est, du reste, demeurée sans réponse à ce jour.

C'est ainsi que, confrontés à la surdité aveugle de leurs autorités, les agents en sont venus à prendre de telles mesures. Deux d'entre eux ont été transportés pour un bilan de santé en urgence au CHU de Rouen depuis le début de la grève, mais tous sont revenus tenir leur siège, plus déterminés que jamais, et parfois contre l'avis médical qui leur a été rendu personnellement.

Leurs revendications concrètes se résument en quatre points :

"- La suppression définitive des lits supplémentaires (placard et salon transformés en chambre sans accès à des sanitaires). La file active de l'hôpital augmente chaque année sans aucun moyen d'accueil supplémentaire.

- Une solution immédiate au problème des patients mineurs hospitalisés en unités "adultes". Il y a en effet par manque de place en unité spécialisée des mineurs partageant la même chambre qu'un, deux ou même trois autres patients.

- Un renforcement des effectifs. L'effectif de l'établissement n'ayant pas suivi la progression de la file active sur les dernières années, il est impossible de continuer à soigner de façon "humaine".

- L'arrêt des fermetures des structures extra-hospitalières. La fermeture des structures de proximité entraîne un recours plus important des patients à l'hospitalisation."

Cependant, au-delà même de leurs revendications internes à l'établissement, leur message a une vocation bien plus large et s'adresse à la France entière : l'hôpital public est à l'agonie, et au-delà, d'autres services publics sont menacés à court terme. La question est évidemment politique. C'est tout un système de société, capable de délaisser ses malades les plus souffrants, et plus généralement ses citoyens, qui est mis en cause. D'ailleurs, les citoyens en question ne s'y sont pas trompés. D'autres professions en danger, comme les cheminots ou les enseignants, sont d'emblée venus apporter leur soutien au mouvement, et d'autres suivront.

Au lendemain des manifestations partout en France, et y compris à Rouen, contre les politique ultralibérales menées par l'équipe Macron au pouvoir, qui détruit un à un les services publics les plus chers aux Français, je suis venu témoigner de mon soutien total au mouvement des grévistes de la faim. Je m'y suis avant tout rendu en tant que simple citoyen, conscient de la situation de plus en plus désastreuse dans laquelle nous nous trouvons, pour rendre hommage au dévouement et au courage de ces personnes dont le rôle est si précieux à notre société, et sans la détermination desquelles le démantèlement de l'hôpital public finirait son œuvre dans l'indifférence générale.

Mais je suis également venu en tant que médecin psychiatre, connu dans l'établissement pour y avoir exercé pendant treize ans jusqu'à ma mise en disponibilité en 2016. Je suis donc bien placé pour savoir à quel point leurs revendications sont légitimes. Comme eux, j'ai vu ces patients internés en urgence et contre leur gré suite à une crise suicidaire ou un burn-out, faute de moyens pour les recevoir rapidement et de manière intensive en consultation. Comme eux, j'ai vu ces patients enfermés dans une chambre d'isolement, parfois pendant des semaines, sans autre compagnie qu'un seau en plastique pour leurs besoins, faute de moyens pour leur assurer un soutien humain et bienveillant. Comme eux, j'ai vu les patients entassés dans les services d'hospitalisation sur des lits supplémentaires, disposés au gré des espaces disponibles (chambre collective au mieux, bureaux de consultation, parfois même couloir ou sanitaires pour les moins chanceux...). Comme eux, j'ai constaté l'accueil de patients mineurs dans des unités d'hospitalisation adultes fermées où s'accumulent indifféremment des adultes hospitalisés librement ou sous contrainte. Comme eux, enfin, j'ai subi la transformation de l'hôpital public en hôpital-entreprise, désormais aux mains de gestionnaires, soumis aux exigences d'austérité budgétaire imposées par le gouvernement via l'ARS, qui s'assurent la collaboration de médecins promus au grade de chefs de pôles (par le truchement de la mise en place de la loi HSPT depuis 2009), ainsi que celle du Président de la Commission Médicale d’Etablissement, dernier médecin de l'établissement disposant désormais encore d'une voix au chapitre, mais qui ne l'a dans cette affaire, au CH du Rouvray, pas encore fait entendre...

Docteur Fethi Brétel, Psychiatre, Praticien hospitalier

Entrée du bâtiment administratif du CH du Rouvray Entrée du bâtiment administratif du CH du Rouvray

 

PS : Voici le lien pour signer la pétition de soutien 

https://www.change.org/p/ministre-de-la-sant%C3%A9-gr%C3%A8ve-de-la-faim-pour-obtenir-les-moyens-de-soigner-au-centre-hospitalier-du-rouvray

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.