La gouvernance au CH du Rouvray : la face cachée du problème

"Le problème de cet hôpital c'est le recrutement des médecins" a affirmé notre Ministre, au sujet de la grève de la faim qui sévit au CH du Rouvray depuis 10 jours. Le mépris s'affiche encore face à nos amis grévistes, outrés et révoltés. Cet étrange diagnostic, tant il est loin du leur, a de quoi surprendre. Sur quelles bases repose-t-il ? Y a-t-il un problème lié aux médecins dans cet hôpital ?

Nos amis grévistes en sont aujourd'hui, jeudi 31 mai 2018, à leur 10ème jour de jeûne total et surmontent dignement, quoiqu'encore sous le choc, la violence du nouveau coup porté hier par Madame la Ministre Agnès Buzyn en personne. Leur détermination à obtenir gain de cause n'en est que renforcée et leur cercle de soutiens, démultiplié.

En effet, en réponse aux revendications des grévistes, affichées depuis le 17 avril dernier :

"- La suppression définitive des lits supplémentaires (placard et salon transformés en chambre sans accès à des sanitaires). La file active de l'hôpital augmente chaque année sans aucun moyen d'accueil supplémentaire.

- Une solution immédiate au problème des patients mineurs hospitalisés en unités "adultes". Il y a en effet par manque de place en unité spécialisée des mineurs partageant la même chambre qu'un, deux ou même trois autres patients.

- Un renforcement des effectifs. L'effectif de l'établissement n'ayant pas suivi la progression de la file active sur les dernières années, il est impossible de continuer à soigner de façon "humaine".

- L'arrêt des fermetures des structures extra-hospitalières. La fermeture des structures de proximité entraîne un recours plus important des patients à l'hospitalisation."

Madame la Ministre,  juge bon d'annoncer les mesures suivantes par la voie d'un communiqué de l'ARS Normandie daté du 30 mai 2018 :

"- Un soutien financier pour organiser la prise en charge des détenus relevant d'une hospitalisation ;

- La poursuite des mesures incitatives destinées à favoriser le recrutement de psychiatres (augmentation du nombre d'internes notamment) ;

- Un accompagnement de l'établissement pour améliorer les conditions d'hospitalisation à temps complet des adolescents dans l'attente de la conclusion des travaux engagés dans le cadre du Projet régional de santé."

La réponse mise ainsi en regard de la question parle d'elle-même. Mais on n'arrive pas à y croire, on reste sidéré, abasourdi ! On a le sentiment étrange d'une réponse à côté, d'un dialogue de sourds, voire plutôt de ce qu'on pourrait appeler de l'"anti-dialogue". En d'autres termes, il faut comprendre : "parle à ma main". On aurait pu s'amuser du grotesque de la situation si, pendant ce temps-là, sept de nos amis n'étaient pas en train de se priver douloureusement de toute nourriture depuis 10 jours, désormais au péril de leur vie. Car, au piquet de grève, on avait osé espérer une résolution de crise, au moins transitoire, pour voir nos amis enfin rentrer dans la chaleur de leurs foyers et enfin hors de danger.

Mais il n'en a rien été. Au contraire, Madame la Ministre, préalablement mise en cause par deux personnalités politiques (François Ruffin et Benoît Hamon) dans sa responsabilité face à cette situation extrême de crise, et n'ignorant rien du fait que la vie de sept agents des plus dévoués de l'hôpital public est en jeu à court terme, se contente de mettre de l'huile sur le feu, et persiste en assumant sur Cnews que : "le problème de cet hôpital c'est le recrutement des médecins".

Dites-vous quand même bien, qu'à ce jour, aucune négociation n'a été entreprise avec les grévistes de la faim par nos autorités publiques ! Au plus haut sommet de l'état français, serait-on à ce point indifférent et cynique de prendre le risque que l'un d'entre eux en vienne à mourir ? Il faut croire qu'on en est là, dans une société ou l'individu, je veux dire la personne humaine dans sa singularité, n'a plus aucune valeur. Ce qui compte, c'est ce qu'il produit.

Pourtant, dans le diagnostic de Madame la Ministre sur le problème de notre hôpital, pourrait se dissimuler un semblant de vérité. Car, en effet, cela suggère de focaliser notre attention sur les médecins déjà recrutés au sein de l'établissement. Seraient-ils en nombre insuffisant ? Certes, mais pas au niveau dramatique de celui du CH Pierre Janet au Havre par exemple. Précision est de surcroît donnée sur le fait qu'il s'agirait "notamment" de médecins à former. Par un collectif de médecins en sous-effectif donc ? Non, ça ne tient pas la route et d'ailleurs, quel rapport avec la demande de renforcement d'effectifs para-médicaux par nos amis grévistes ? A qui profite ces étranges promesses venant de notre Ministre ? On peut se le demander...

Mais en revanche, à en croire les confidences entendues ça et là autour du piquet de grève où de plus en plus de langues se délient ces derniers jours, certains médecins semblent effectivement poser problème au CH du Rouvray, et pas des moindres. Mais plus particulièrement celui qui s'y accapare le pouvoir en sa qualité de Président de la Commission Médicale d'Etablissement. "Comme si l'hôpital lui appartenait", y ai-je entendu. Personne ne semble dupe du fait que la direction lui laisse les coudées libres et que c'est lui, en réalité, et dans l'ombre, qui exerce son pouvoir comme bon lui semble. Il s'octroierait ainsi le droit par exemple de bloquer des carrières, de faire muter des agents contre leur gré, de faire pression sur leurs congés, leurs salaires etc, en fonction du degré d'obéissance de la personne à son égard. Bref, en tout cas, le potentiel de nuisance est phénoménal et, le pire, c'est qu'il échappe à tout contrôle. Celui-ci peut potentiellement se répercuter sur plus de 1900 salariés, sans parler des répercussion sur les services que le CH du Rouvray a à rendre au public de la majeure partie du département de Seine-Maritime. Or, quand on observe le niveau de disparité de l'offre de soins sur le territoire couvert par le CH du Rouvray, il y a de quoi être inquiet. Car la captation de moyens au profit du pôle auquel le Président de CME appartient, mais au détriment d'autres évidemment, est une de ses stratégies les plus à l'oeuvre depuis des années et qui explique pourquoi le sien est celui qui ne cesse d'étendre son champ d'influence. Pour ne donner que l'exemple le plus récent porté à ma connaissance, le pôle intègrerait en effet en son sein l'Unité pour Malades Difficiles, préalablement rattachée à un autre pôle.

Biensûr, ce ne sont que des racontars, des bruits de couloir malveillants. C'est bien connu, en tant de crise, la populace a besoin de désigner un bouc-émissaire pour expier sa colère ! Pourtant, si les gens viennent m'en parler, c'est probablement parce qu'ils savent pertinemment que je les prends très au sérieux et avec gravité. Ils savent que j'ai moi-même quitté l'établissement il y a 2 ans (et en disponibilité pour 3 ans) afin de m'extraire d'une situation de harcèlement que j'ai subi pendant plus de 2 ans, pour m'être rebellé contre ma hiérarchie médicale. Comme ils savent qu'auparavant j'avais été formé par l'actuel Président de CME lors de mon internat, puis suis devenu un de ses plus proches collègues. C'est pourquoi ils me prennent très au sérieux eux aussi. C'est encore pour cette raison qu'il m'a été demandé à moi de témoigner sur la situation de crise au CH du Rouvray "en tant que médecin" face à la presse. Car, ce qu'ils savent aussi, c'est à quel point l'omerta règne au sein du corps médical de l'établissement et à quel point il peut être vain de demander à un praticien de parler publiquement. Celui-ci s'exposerait en effet de ce fait à de violentes représailles qu'il préfère éviter plutôt que de dire ce qu'il pense vraiment. C'est ainsi que pas moins d'une dizaine de jeunes médecins en poste ont quitté l'établissement rien que ces 2 dernières années ! Qu'auraient-ils à en dire ?

Alors oui, d'un certain point de vue, on peut dire qu'il y a un sérieux problème de "médecin" dans "cet établissement". Mais en l'occurence, c'est en majeure partie avec celui, le seul, que Madame la Ministre a prévu de rencontrer ! Celui qui est sensé représenter la communauté des médecins du CH du Rouvray, alors qu'en réalité, il ne fait que la maltraiter pour mieux la dominer, en faisant régner un climat de terreur généralisé. Il est connu de tous au CH du Rouvray qu'il y a ceux qui roulent pour lui, et puis il y a les autres... Pour avoir siégé pendant des années à la CME sous son mandat, je peux témoigner de son obsession à éteindre tout débat dans cette assemblée. Malheureusement, la vitalité démocratique est morte depuis longtemps au CH du Rouvray et ça retentit évidemment sur le moral des troupes, donc sur les patients.

Et la loi HPST (Hôpital Patient Santé Territoire) promulguée en 2009 sous Sarkozy n'a fait qu'aggraver le phénomène. C'est la loi qui a eu pour effet, entre autre, de faire perdre leur pouvoir aux anciens "chefs de service" pour le concentrer sur le seul Président de la Commission d'Etablissement, entouré de quelques "chefs de pôles". Cette transition s'est fait dans la douleur au CH du Rouvray et beaucoup y ont laissé des plumes et gardé des rancoeurs. Tant d'enjeux et de pouvoir concentrés entre les mains d'un seul homme ou presque ? C'est risqué. Ca dépend de la personne. Justement, beaucoup trop... Notre établissement en est un parfait exemple. Et que permet cela ? La transformation de la "clinique" en "management de soins". Le pouvoir est aux mains des gestionnaires et de leurs collaborateurs depuis longtemps à l'hôpital. Et quand le Directeur de l'établissement concède le sien au Président de la CME, il n'y a plus qu'un seul homme aux manettes. Attention donc à qui l'on décide de confier le volant dans ce cas, si l'on ne veut pas finir dans le décors !

Plutôt que d'annoncer la venue vaine d'une "mission d'appui flash" pour "évaluer les besoins" au CH du Rouvray, Madame la Ministre ferait mieux d'envoyer une mission d'inspection des conditions de travail au sein du CH du Rouvray, par exemple ! Il suffit de tendre l'oreille auprès du personnel pour réaliser l'ampleur des dégâts. Même un membre de la direction m'a confié une fois sa crainte farouche du Président de CME actuel ! Ce dernier a également à son palmarès la destitution de l'ancienne universitaire (PU-PH) en psychiatrie adulte de la région ce qui a profité quelques années plus tard à la nomination du professeur de psychiatrie actuel, son plus fidèle accolyte ! Tout cela est gravé dans la mémoire collective au CH du Rouvray et l'on comprend mieux pourquoi certains préfèrent choisir l'obéissance. Quoiqu'il en soit, la parole a besoin de se libérer au CH du Rouvray. C'est particulièrement palpable autour du piquet de grève et ce n'est qu'un début.

C'est l'unique raison pour laquelle j'ai décidé de publier cette note, et parce que ce qui se passe au CH du Rouvray se passe malheureusement sûrement ailleurs. Désormais, il n'est moralement plus possible de rester sourd à la parole des gens de métier et il me semble, en mon âme et conscience, qu'il en va de l'intérêt général.

Docteur Fethi Brétel, Psychiatre, Praticien Hospitalier 

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